Skip to main content

Full text of "psychologie"

See other formats


Psychologie 



Courants, debats, 
applications 



Jacques Lecomte 



DUNOD 



Le pktogramme qui figure ci-contre 
merite une explication. Son objet est 
d'alerter le lecteur sur la menace que 

represente pour I'avenir de I'ecrit, 

particulierement dans le domaine 

de I'edition technique et universi- 

taire, le developpement massif du 

photoeopillage. 

Le Code de la propriete intellec- 

tuelledu l er juillet 1^92 interdit 

en effet expressement la photoeo- 

pie a usage collectif sans autori- 

sation des ayants droit. Or, cette pratique 

s'est generalised dans les etablissements 



DANGER 




LE PHOTOCOPILLAGE 

TUE LE LIVREJ 



d'enseignement superieur, provoquant une 
baisse brutale des achats de livres et de 
revues, au point que la possibility meme pour 

les auteurs de creer des asuvres 

nouvelles et de les faire editer cor- 
rectementestaujourd'hui menacee. 
Nous rappelons done que toute 
reproduction, partielle ou totale, 
de la presente publication est 
interdite sans autorisation de 
I'auteur, de son editeur ou du 
Centre francais d'exploitation du 
droit de copie {CFC, 20, rue des 
Grands-Augustins, 75006 Paris). 



© Dunod, Paris, 2008 

ISBN 978-2-10-053483-8 



Le Code de la propriete intellectuelle n'autorisant, aux termes de I'article 
L. 122-5, 2" et 3° a}, d'une part, que les « copies ou reproductions strktement 
reservees a I'usage prive du copiste et non destinees a une utilisation collective » 
et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et 
d'illustration, « toute representation ou reproduction integrale ou partielle faite 
sans le consentement de I'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est 
illicite » (art. L. 122-4). 

Cette representation ou reproduction, par quelque procede que ce soit, constitue- 
rait done une contrefac.on sanctionnee par les articles L. 335-2 et suivants du 
Code de la propriete intellectuelle. 



Sommaire 




Avant-propos 

Premiere partie 



Les grands courants theoriques 

1 La psychanalyse 6 

2 Le comportementalisme 12 

3 La psychologie humaniste 16 

4 La psychologie cognitive 21 

5 La psychologie sociale et le sociocognitivisme 26 

6 La psychologie des emotions 31 

7 La psychologie de la personnalite 36 

8 La psychologie differentielle 41 

9 La psychologie evolutionniste 44 

10 La neuropsychologic 48 

11 La psychologie positive 54 

12 La psychologie integrative 59 

Deuxieme partie 



Les applications pratiques 

1 3 La psychologie du developpement de I'enfant 67 

14 La psychologie de I'education 72 

15 La psychologie de la communication 77 



a 



© 16 La psychologie economique 83 



Sommaire 

17 La psychologie legale 86 

1 8 La psychologie de la sante 89 

19 La psychologie communautaire 93 

20 La psychologie environnementale 97 

21 La psychologie du sport 100 

22 La psychologie du travail 104 

23 La psychologie politique 108 

Troisieme partie 



Les grands defeats 

24 L'etre humain est-il libre ou determine ? 115 

25 Quelle est la part de la genetique et celle de I'environnement ? 119 

26 Le fonctionnement humain est-il culturel ou universel ? 125 

27 Tout se joue-t-il dans I'enfance ? 130 

28 Femmes et hommes ont-ils une psychologie differente ? 135 

29 Est-ce notre personnalite ou la situation qui nous pousse a 

agir? 138 

30 Nos decisions sont-elles fondees sur la raison ou sur les 
emotions ? 143 

31 Quelles differences y a-t-il entre I'animal et l'etre humain ? 148 

32 Notre esprit influence-t-il notre sante ? 153 

33 Les psychotherapies sont-elles efficaces ? 158 



IV 



Avant-propos 




Qu'est-ce que la psychologie ? Que sont les psychologues et que font-ils ? C'est a 
ces questions que cet ouvrage s'efforce de repondre. 

Et tout d'abord, faut-il parler de la psychologie ou des psychologies ? 

Definir LA psychologie n'est pas chose simple. La definition la plus simple et 
la plus evidente consiste a dire qu'il s'agit de l'etude scientifique des processus 
psychiques. Mais des ce moment, des disaccords surviennent. Un psychologue 
comportementaliste pur et dur nous retorque : « Le psychisme est une illusion, 
seul compte le comportement. » Un psychanalyste nous interpelle : « Quand vous 
utilisez l'expression processus psychiques, parlez-vous des processus conscients 
ou inconscients ; car au fond, seuls ces derniers sont essentiels », etc. 

Pour bien apprehender l'etre humain, il faut le faire en tenant compte de toute sa 
complexite. Pour ma part, je propose une representation que je qualifie de « modele 
6 D » ou « Modele des six dimensions de l'etre humain » (figure 12.1 l ). 

Ce modele permet a la fois d'avoir une vue globale de l'etre humain et de reperer 
oil se situe tel ou tel courant de recherche. En effet, derriere le mot psychologie se 
cachent des approches tres diverses, qu'il s'agisse des themes d'etude, des theories 
et meme des visions de l'etre humain. La psychologie est un grand puzzle dont 
certaines pieces sont proches et s'imbriquent bien, tandis que d'autres sont tres 
eloignees et cohabitent difficilement dans le meme espace. C'est precisement pour 
y voir plus clair dans cet ensemble multiforme que cet ouvrage a ete redige. 



Q 

© 1. Voir p. 64. 




Les grands courants 
theoriques 



Depuis sa naissance a la fin du XIX e siecle, la psychologie n'a cesse de se transformer. 
Tel courant, quasiment hegemonique, finit par quasiment disparaitre, tel autre renait 
de ses cendres sous une autre forme, tel autre encore emerge de facon inattendue. 

1. LA NAISSANCE DE LA PSYCHOLOGIE A LA FIN DU XIX E SIECLE : 
UNE DEMARCHE EXPERIMENTALE 



Q 



On a coutume de faire remonter la naissance de la psychologie scientifique aux 
travaux de Wilhelm Wundt (1832-1920), lequel a fonde le premier laboratoire 
entierement consacre a la recherche psychologique experimentale, a l'universite 
de Leipzig en Allemagne en 1879. C'est la raison pour laquelle differents auteurs 
considerent que 1879 constitue l'annee de naissance de la psychologie. D'autres 
pionniers vont egalement utiliser la methode experimentale, en particulier Ivan 
Pavlov (1849-1936), qui reste connu dans le grand public comme le decouvreur 
du « reflexe conditionne ». Ces travaux de Pavlov sur le conditionnement vont 
precisement etre a l'origine, apres sensible modification, d'un courant qui s'est 
longtemps impose dans l'univers de la psychologie scientifique : le behaviorisme 
ou comportementalisme. Ainsi, les premiers pas de la psychologie se sont 
essentiellement effectues dans un cadre experimental. Meme William James 
(1842-1910) aux Etats-Unis, un autre pere fondateur qui developpe des recherches 
sur des themes plus existentiels, consacre une partie de son activite a des recherches 



© experimentales. 



Les grands courants theohques 



UN DEMI-SIECLE DE RIVALITE ENTRE PSYCHANALYSE 
ET COMPORTEMENTALISME 



Les cinquante premieres annees de la psychologie du XX e siecle ont ete largement 
dominees par deux courants diametralement opposes : d'un cote, la psychanalyse, 
creee par Sigmund Freud (1856-1939), de l'autre le comportementalisme, fonde par 
John B. Watson (1 878-1958) et dont le principal representant est Burrhus F. Skinner 
(1904-1990). 

Pour la psychanalyse (fiche 1) l'essentiel de notre existence est domine par nos 
processus psychiques inconscients. lis agissent a notre insu, et c'est Faeces aux 
conflits inconscients, puis leur resolution, par le biais de seances de psychanalyse, 
qui permet a Findividu d'acceder a une vie psychologiquement satisfaisante. 

Le comportementalisme (fiche 2) adopte un point de vue totalement different. 
Dans une version soft, le « behaviorisme methodologique », ses representants 
estiment que meme si le psychisme existe, il n'est pas possible d'y acceder ; nous 
pouvons seulement observer des comportements, et la psychologie doit se limiter a 
leur etude. Dans la version hard, le « behaviorisme radical » largement popularise 
par Skinner, la pensee n'existe pas. Et done tres logiquement, la personnalite, la 
liberte, la morale et la responsabilite personnelle n'existent pas non plus. 

Entre la psychologie du psychisme profond et la psychologie du comportement 
visible, le fosse est abyssal. 

3. DE NOUVELLES APPROCHES 



Ces deux courants vont ainsi dominer la psychologie durant de longues decennies. 
Mais leur approche monocentree (sur le comportement ou sur l'inconscient) va 
progressivement faire naitre des sentiments d'insatisfaction chez de nombreux 
psychologues. 

Une premiere reaction va emerger a partir des annees 1940 et se developper 
surtout apres la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs psychologues en arrivent a 
considerer ces deux approches comme reductionnistes, car elles affirment que l'etre 
humain est essentiellement le jouet de ses pulsions internes (psychanalyse) ou 
des pressions de l'environnement (behaviorisme). Se cree ainsi le courant de la 
psychologie humaniste (fiche 3) qui adopte comme principe que l'individu est avant 
tout desireux de s'accomplir dans l'epanouissement personnel et la relation avec 
autrui. Ses representants vont ainsi surtout s'efforcer de reperer et d'etudier les 
fonctionnements psychologiques qui relevent de la bonne sante mentale, et non pas 
de la psychopathologie. Carl Rogers va notamment exercer une influence certaine 
dans les domaines de la psychotherapie et du travail social. 

Une autre frustration se fait jour apres la Seconde Guerre mondiale. Des 
chercheurs de plus en plus nombreux s'ecartent a la fois du behaviorisme, en 
considerant que le psychisme existe bien et qu'il est possible de l'etudier, et de 
la psychanalyse, en estimant que la recherche en psychologie doit relever d'une 
demarche scientifique rigoureuse. Ce courant va progressivement s' amplifier et 
donner naissance a la psychologie cognitive (fiche 4). Cette approche qui n'avait 



Les grands courants theohques 



aucunement droit de cite il y a un demi-siecle, est aujourd'hui le courant dominant 
de la psychologie scientifique. Elle s'est d'ailleurs associee a d'autres disciplines 
(en particulier la linguistique, les sciences de la communication, la philosophie, la 
neuropsychologic et 1' anthropologic) pour constituer les sciences cognitives. 

La figure 1 montre clairement l'essor de la psychologie cognitive et la chute 
simultanee du comportementalisme. Les chiffres a gauche indiquent le pourcentage 
de theses de psychologie dont les titres contiennent les mots cles relatifs a une 
discipline (par exemple tous les mots tels que « cognition », « cognitive », etc., 
pour la psychologie cognitive), recensees dans la base Psyclit (plus grosse base 
de donnees en psychologie dans le monde). Cette figure montre egalement la tres 
faible proportion de these en psychanalyse. II en est apparemment de meme pour 
les neurosciences, mais ceci ne rend pas veritablement compte de la realite car 
un nombre important de theses de neurosciences sont soutenues dans d'autres 
disciplines que la psychologie, en particulier en medecine. 




Figure 1. Pourcentage de theses soutenues 
dans quatre courants psychologiques. 

Tracy J. L, Robins R. W. & Gosling S. D. (2003), « Tracking trends in psychologi- 
cal science, an empirical analysis of the history of psychology », in T. C. Dalton 
& R. B. Evans, The life cycle of psychological ideas, Springer, 105-132. 



4. AUJOURD'HUI, UNE EXPLOSION DE « NOUVELLES 
PSYCHOLOGIES » 



Depuis une trentaine d'annees, on observe un renouvellement total de l'univers 
de la psychologie scientifique, que Ton peut resumer sous formes de trois evolutions 
majeures : 

• emergence de nouvelles disciplines 

• renouvellement d'anciennes approches 

• rapprochement de courants autrefois opposes 



Les grands courants theohques 



I Emergence de nouvelles disciplines 

La psychologie evolutionniste (fiche 9) considere que la plupart des comporte- 
ments humains s'expliquent par la theorie de revolution. Ce courant de recherche 
rassemble non seulement des psychologues, mais egalement des biologistes et 
geneticiens, des ethologues, des anthropologues et paleoanthropologues. 

La psychologie integrative (fiche 12) s'efforce de rassembler les savoirs issus 
de differents courants theoriques et empiriques pour proposer une connaissance 
de l'etre la plus globale possible. Entreprise delicate lorsque Ton sait qu'un etre 
humain est compose a la fois d'emotions, de cognitions, de comportements, et qu'il 
s'exprime a de multiples niveaux : biologique, interpersonnel, social et culturel. 

] Renouvellement d'anciennes approches 

La neuropsychologie (fiche 10), dont les premieres connaissances scientifiques 
datent de la seconde moitie du XIX e siecle, a pris une nouvelle ampleur, grace a de 
recentes avancees technologiques. On peut aujourd'hui mieux comprendre ce qui 
se passe dans le cerveau lorsqu'une personne accomplit telle action ou reflechit a 
tel probleme. 

La psychologie des emotions (fiche 6) a ete nettement mise a l'ecart au cours de 
la revolution cognitive. II y a peu de temps encore, les psychologues scientifiques 
consideraient que les emotions « parasitaient » la pensee rationnelle, principal 
theme de recherche. De nos jours, elle fait un etonnant retour en force, au point 
que certains predisent que la revolution emotionnelle va prendre le relais de la 
revolution cognitive. 

Apres une periode de croissance, la psychologie humaniste a vu son influence 
diminuer a partir des annees 1980. Mais depuis le debut du nouveau millenaire, 
la perspective optimiste portee sur l'etre humain est reprise par le courant de la 
psychologie positive (fiche 1 1 ) qui connait un essor considerable outre-Atlantique 
en multipliant les themes de recherche. 

I Rapprochement de courants autrefois opposes 

La psychologie sociale, qui etudie les influences reciproques entre l'individu et 
son environnement humain, et la psychologie cognitive, qui etudie les processus 
mentaux, se sont associees pour former le sociocognitivisme (ou cognition sociale) 
(fiche 5), qui etudie les processus cognitifs impliques dans les interactions sociales. 

La psychologie cognitive s'est creee en s'opposant radicalement au compor- 
tementalisme, et ce dernier est aujourd'hui tres peu present dans l'univers de la 
recherche. En revanche, ces deux approches se sont reconciliees en psychotherapie, 
pour donner naissance a la therapie cognitivo-comportementale (fiche 33). 

La psychologie sociale a longtemps considere que le comportement de l'individu 
est essentiellement le resultat de 1' influence de son environnement social et a 
fortement remis en cause la psychologie de la personnalite, pour laquelle il existe 
des caracteristiques personnelles, differentes d'un individu a l'autre, assez stables 
quel que soit le contexte. Aujourd'hui, des chercheurs issus de ces deux disciplines 



Les grands courants theohques 



considerent qu'il est necessaire, pour bien comprendre le comportement d'une 
personne, d'etudier l'interaction entre sa personnalite et le contexte (fiche 29). 

Telle est la situation en ce debut de millenaire. Quant a ce que sera la psychologie 
de demain, bien difficile de le predire ! 




La psychanalyse 



La psychanalyse, courant psychologique le plus connu du grand public, designe a 
la fois : 

• une approche theorique du fonctionnement psychique de l'etre humain, qualinee 
egalement de metapsychologie ; 

• une demarche therapeutique. 

On utilise egalement 1' adjectif « psychodynamique » pour regrouper un ensemble 
d'approches cliniques, allant de la psychanalyse traditionnelle a des therapies 
breves d'orientation psychanalytique. Leur point commun est de considerer que le 
psychisme humain est sous-tendu par une dynamique, essentiellement sous l'effet 
des pulsions internes et des experiences precoces de 1' existence. 

LA PSYCHANALYSE FREUDIENNE 

La structuration de la personnalite 

Selon Freud, le psychisme humain possede une structure, qu'il qualifie de topique, 
comprenant plusieurs facettes. En fait, il a propose deux versions successives : la 
premiere et la seconde topiques. 

Premiere topique : la distinction entre conscient, preconscient et inconscient 
La premiere topique, elaboree a la fin du XIX e siecle, comprend : 

• le conscient, ce qui nous est directement accessible ; 

• le preconscient, ce qui est stocke en memoire, mais qui passe facilement a l'etat 
conscient ; 

• 1' inconscient, ce qui est profondement enfoui dans notre psychisme, en particulier 
les souvenirs refoules, qui sont normalement inaccessibles. 

II existe des systemes de censure, qui bloquent la communication de certaines 
informations entre ces instances, afin de maintenir notre sante psychologique. 

Seconde topique : la distinction entre Qa, Moi, Surmoi et ideal du Moi 
A partir de 1920, Freud cree une seconde topique qui comporte : 

• le Ca, instance pulsionnelle de la personnalite, uniquement guidee par le principe 
de plaisir, et qui recherche des gratifications immediates. II ignore les notions 



Fiche 1 • La psychanalyse 



de bien et de mal, la morale. II constitue le reservoir des pulsions, en particulier 
sexuelles ; 

• le Surmoi, interiorisation des exigences et interdits parentaux et sociaux ; 

• le Moi, partie la plus consciente de la personnalite, soumise au principe de realite. 
Elle s'efforce de reconcilier les pulsions du Ca et les limites imposees par le 
Surmoi. 

En resume, selon Freud, « le Ca est tout a fait immoral, le Moi s'efforce d'etre 
moral, le Surmoi peut devenir hypermoral et, en meme temps, aussi cruel que le 
Ca ». Freud ajoutera ensuite une quatrieme instance psychique, Fideal du Moi, 
conception idealisee de la personne a laquelle l'individu cherche a se conformer. II 
se met en place au cours de l'enfance, par identification aux personnes aimees et 
admirees (souvent les parents). 

| Les stades de developpement de I'enfant 

Selon la psychanalyse freudienne, I'enfant passe par plusieurs etapes au cours de 
son developpement, essentiellement centrees sur la sexualite infantile : 

• le stade oral (de la naissance a 18 mois) : le plaisir du nourrisson est focalise sur 
la bouche et la succion. Le sein maternel est un objet de plaisir. Le bebe porte 
spontanement a la bouche les objets presents dans son environnement. C'est une 
facon de les decouvrir, mais aussi de se les approprier ; 

• le stade anal (de 18 mois a 3-4 ans) : Factivite sexuelle de I'enfant est liee 
au controle de son sphincter. C'est la periode d' acquisition de la proprete et 
du langage. L'enfant considere ses excrements comme une partie de lui-meme. 
II peut les offrir ou les refuser aux adultes et decouvre ainsi son pouvoir sur 
1' environnement ; 

• le stade phallique (de 3-4 ans a 5-6 ans) : la zone erogene preferee est alors 
constitute par les organes genitaux. L'enfant pose des questions sur l'origine 
de la vie et la difference des sexes. Au cours de cette periode, se manifeste le 
complexe de castration, qui s'exprime de maniere differente chez le garcon et 
chez la fille : le garcon craint de perdre son penis (angoisse de castration) et la 
fille souffre de ne pas en avoir un (envie du penis). C'est egalement a cette etape 
que se developpe le complexe d'CEdipe : le garcon est sexuellement attire vers sa 
mere et considere son pere comme un rival ; 

• la periode de latence (de 5-6 ans a la puberte) : les pulsions sexuelles de l'enfant 
sont moins fortes, il interiorise les premiers interdits moraux et devient pudique. 
C'est la periode de « resolution de l'CEdipe » : l'enfant renonce aux pulsions 
sexuelles et agressives liees au complexe d'CEdipe et s'identifie au parent du 
meme sexe. Ses centres d'interet et ses activites se diversified ; 

• le stade genital (a partir de la puberte) : l'individu apprend progressivement a 
controler ses pulsions d'une maniere souple et qui le satisfait. Son Moi est fort et 
parvient a equilibrer Faction du Ca et celle du Surmoi. 



© 



Fiche 1 • La psychanalyse 



| Les mecanismes de defense 

Les mecanismes de defense constituent un element central de la theorie 
psychanalytique 1 . II s'agit de processus inconscients elabores par le Moi pour 
se defendre de pulsions incontrolables generees par le Ca, et done destines a se 
proteger de l'angoisse. II en existe de multiples, le premier decrit par Freud etant le 
refoulement, qui designe le rejet dans l'inconscient de representations inacceptables 
aux yeux de la personne. C'est en quelque sorte un faux oubli, susceptible de 
reapparaitre sous forme de reves (« la voie royale qui mene a l'inconscient » selon 
Freud), d'actes manques tels que les lapsus ou de psychopathologie (retour du 
refoule). 

Autre exemple : la rationalisation est 1' explication apparemment logique et 
raisonnable d'un acte ou d'une pensee, mais dont les vrais motifs sont enfouis dans 
l'inconscient. 

Freud, puis sa fille Anna, ont surtout insiste sur la facette pathologique des 
mecanismes de defense. Cependant, le regard des psychanalystes a fortement 
evolue depuis. En particulier, George Vaillant repartit les mecanismes de defense 
en quatre grandes categories, selon leur niveau de (dys)fonctionnement 2 : 

• matures : altruisme, amour, sublimation... ; 

• nevrotiques : intellectualisation, refoulement, dissociation... ; 

• immatures : projection, hypocondrie... ; 

• psychotiques : deni, projection delirante... 

I Les troubles mentaux et la therapie psychanalytique 

Selon Freud, les troubles psychiques sont le produit de conflits inconscients. La 
personne peut done retrouver un equilibre psychique lorsqu'elle est parvenue a 
vaincre ces conflits et lorsque les mecanismes refoules sont parvenus a la conscience. 
Pour cela, elle doit surmonter de fortes resistances, ce qui est precisement un objectif 
majeur de la cure psychanalytique. Un element essentiel est 1' association libre : le 
patient dit tout ce qui lui passe par l'esprit. II s'agit la du contenu manifeste, dont le 
psychanalyste va decoder le contenu latent inconscient. 

Une etape essentielle de la therapie est le transfert du patient sur son analyste, par 
lequel l'individu reporte sur le therapeute des sentiments (amour, haine, etc.) qu'il 
ressent en fait pour une personne importante a ses yeux (souvent l'un des parents). 
L' analyse de ces projections facilite la prise de conscience des conflits inconscients 
de la personne. 



2. AUTRES FORMES DE PSYCHANALYSE 



Bien que Freud reste la reference centrale dans l'univers psychanalytique, de 
nombreux autres auteurs ont apporte leur contribution. Parmi eux, Alfred Adler, 



1. Ionescu S., Lhote C. et Jacquet M. M. (2005). Les Mecanismes de defense, Paris, Armand Colin. 

2. Vaillant G.E. (1992). Ego Mechanisms of Defense : A Guide for Clinicians and Researchers, 
Washington, American Psychiatric Press. 

8 



Fiche 1 • La psychanalyse 



Carl Gustav Jung et Jacques Lacan ont donne des orientations specifiques a cette 
discipline. 

| Alfred Adler (1870-1937) 

Ce medecin autrichien a elabore une theorie, la « psychologie individuelle », 
selon laquelle les troubles psychologiques ne sont pas le fruit de conflits sexuels 
inconscients, mais du sentiment d'inferiorite. Ce processus peut conduire aussi bien 
a une faible estime de soi qu'a une survalorisation de soi, au travers du mecanisme 
de compensation. 

Q Carl Gustav Jung (1875-1961) 

Ce psychiatre Suisse accorde lui aussi nettement moins d'importance a la sexualite 
que Freud. En particulier, il considere que les problemes psychiques d'un individu 
adulte ne sont pas necessairement la consequence d' experiences enfantines, ce qui 
le conduit a developper le concept d'inconscient collectif, qui renvoie a l'histoire 
ancestrale de l'humanite. Cette forme d'inconscient est composee d'archetypes, 
structures de base innees et universelles. C'est le cas par exemple de l'animus 
(facette masculine de l'inconscient chez la femme), l'anima (facette feminine de 
l'inconscient chez l'homme), la persona (apparence de soi-meme que Ton montre) 
ou encore 1' ombre (personnification de tout ce que nous refusons de reconnaitre en 
nous). 

I Jacques Lacan (1901-1981) 

Jacques Lacan est le psychanalyste francais le plus connu. Une de ses 
preoccupations est de rapprocher la psychanalyse et la linguistique structuraliste, en 
affirmant que « l'inconscient est structure comme un langage ». Lacan developpe 
notamment le theme du « stade du miroir », en s'inspirant d'Henri Wallon, 
psychologue specialiste du developpement de 1' enfant. Ce stade apparait chez 
le bebe a partir de l'age de 6-8 mois. Celui-ci va progressivement reconnaitre 
son propre corps, ce qui lui permet de le differencier de celui de sa mere et plus 
generalement des autres humains. De nombreuses scissions ont eu lieu au sein du 
milieu psychanalytique francophone, en grande partie centrees sur des positions 
divergentes relatives a l'ceuvre de Jacques Lacan. 

3. LES CRITIQUES DE LA PSYCHANALYSE 



| Depuis ses debuts, la psychanalyse a ete soumise a des critiques, essentiellement 

| de deux ordres : 

C 

a • epistemologique, sur son statut scientifique ; 

I • medical, sur son efficacite therapeutique. 

o 

o _ 

f- [I La psychanalyse est-elle scientifique ? 

4 La critique la plus influente concernant le caractere non scientifique de la 

| psychanalyse est due a Karl Popper. Cet epistemologue considere que « le critere 

© de scientificite d'une theorie reside dans la possibilite de l'invalider, de la refuter 



Fiche 1 • La psychanalyse 



ou encore de la tester ». Seules peuvent done etre qualifiees de scientifiques les 
theories a la fois refutables et non encore refutees 1 . Autrement dit, pour qu'une 
theorie puisse etre qualifiee de theorie scientinque, il faut qu'elle puisse donner lieu 
a des tests empiriques susceptibles de l'infirmer et qu'elle sorte « victorieuse » de 
ces tentatives de refutation. Or, selon Popper, les theories psychanalytiques sont 
purement et simplement impossibles a tester comme a refuter. II n'existe aucun 
comportement humain qui puisse les contredire. Cette capacite de tout expliquer, 
presentee comme le point fort de la theorie, est considered, au contraire, par Popper 
comme son point le plus faible. A titre d'exemple, Jacques van Rillaer cite le 
complexe d'CEdipe : « Si un garcon aime sa mere et deteste son pere, il presente 
un complexe d'CEdipe manifeste. Si un autre adore son pere et se montre agressif 
envers sa mere, ses tendances cedipiennes sont refoulees 2 . » 

I La psychanalyse est-elle therapeutique ? 

Depuis Freud, les psychanalystes ont surtout privilegie la presentation de cas 
individuels et dedaigne la demarche statistique, seule apte a evaluer veritablement 
l'efficacite d'une therapie (fiche 33). Cependant, diverses enquetes se sont precise- 
ment efforcees d'evaluer l'efficacite de la psychanalyse. Une importante polemique 
a surgi il y a quelques annees en France, a la suite d'un rapport de l'INSERM 
(Institut national de la sante et de la recherche medicale) 3 . Ce rapport a suscite une 
levee de boucliers chez les psychanalystes, car il concluait a la faible efficacite de 
la psychanalyse, comparativement a d'autres therapies. Cependant, un rapport de 
quatre cents pages publie par 1' Association psychanalytique internationale reconnait 
qu'« il n'y a pas d'etude incontestable qui montre que la psychanalyse est efficace 
sans ambigui'te par rapport a un placebo actif ou a une autre methode de traitement 4 ». 
Aujourd'hui, de nombreux psychanalystes considerent, comme Jacques Lacan, que 
la psychanalyse est plus une methode permettant un travail sur soi qu'une veritable 
therapeutique. 

4. BIBLIOGRAPHIE 

ADLER A. (2004). Connaissance de I'homme, FREUD S. (2004). Psychopathologie de la vie 

etudes de caracterologie individuelle, Paris, quotidienne, Paris, Payot. 



Payot. 

CHEMAMA R. (dir.) (1993). La Psychanalyse, 
textes essentiels, Paris, Larousse. 



Ionescu S., Lhote C. et Jacquet M. M. 
(2005). Les Mecanismes de defense, Paris, 
Armand Colin. 



JUIGNET P. (2006). La Psychanalyse, his- 
FREUD S. (2004). Introduction a la psycha- toire des idees et bilan des pratiques, Grenoble, 
nalyse, Paris, Payot. Presses universitaires de Grenoble. 



1. Popper K. (1985). Conjectures et refutations ; la croissance du savoir scientifique, Paris, Payot. 

2. Van Rillaer J. (2005). « Les Mecanismes de defense des freudiens », in C. Meyer (dir.) Le Livre 
noir de la psychanalyse, Paris, Les Arenes, p. 421. 

3. Inserm (2004). Psychotherapie, trois approches evaluees, Paris, Inserm. 

4. International Psychoanalytical Association (2001). An Open Door Review of Outcome Studies in 
Psychoanalysis, p. 311. Document disponible sur Internet. 

10 



Fiche 1 • La psychanalyse 



LACAN J. (1990). Le Seminaire, les quatre 
concepts fondamentaux de la psychanalyse, 
Paris, Le Seuil, coll. « Points ». 

Meyer C. (dir.) (2006). Le Livre noir de la 
psychanalyse, Les Arenes. 

Miller J.-A. (dir.) (2006). L'Anti-Livre noir 
de la psychanalyse, Paris, Le Seuil. 

MOLINIE M. (dir.) (2007). La Psychana- 
lyse. Points de vue plurieh, Auxerre, Sciences 
Humaines. 



ROUDINESCO E. (2001). Pourquoi la psycha- 
nalyse ? Paris, Flammarion, coll. « Champs ». 

STENGERS I. (2006). La Volonte de faire 
science, apropos de la psychanalyse, Paris, Syn- 
thelabo, coll. « Les empecheurs de penser en 
rond ». 



11 




Le comportementalisme 



Le comportementalisme, ou behaviorisme, a constitute pendant plusieurs decennies 
(essentiellement entre les annees trente et les annees soixante) l'un des deux 
principaux courants psychologiques, a cote de la psychanalyse. II prend le contre- 
pied de cette derniere, en affirmant que les processus mentaux sont soit inexistants, 
soit inaccessibles a l'etude scientifique. Seul compte le comportement, strictement 
determine par l'environnement. 

1. LES GRANDES ETAPES DU BEHAVIORISME 



I Les origines philosophiques chez les philosophies empiristes 

Les origines philosophiques du behaviorisme remontent essentiellement a la 
philosophie empiriste des XVII e et XVIII 6 siecles, particulierement representee par 
John Locke, George Berkeley et David Hume, qui considerent que l'esprit humain 
est comme une page blanche a la naissance et que ce sont les multiples experiences 
de la vie qui lui fournissent les materiaux necessaires a sa construction. 

| Les travaux precurseurs de Pavlov sur le reflexe conditionne 

Le physiologiste russe Ivan Pavlov (1849-1936) etudie le reflexe de salivation 
chez les chiens, ce qui lui vaut le prix Nobel de medecine en 1904. Normalement, 
le reflexe se declenche lorsque la nourriture entre en contact avec les papilles 
gustatives. Mais Pavlov remarque que les chiens, habitues a l'employe charge de 
les nourrir, salivent des que celui-ci apparait. II etablit done une distinction entre 
le reflexe originel inne (« reflexe inconditionne ») et le reflexe acquis (« reflexe 
conditionne ») qui resulte d'un apprentissage. 

Pour etudier ceci de facon systematique, il cree un dispositif experimental 
tres simple : une sonnerie retentit avant chaque distribution de nourriture. Apres 
plusieurs sequences de ce type, la salivation se declenche apres la sonnerie. 

I Les fondements conceptuels poses par Watson 

John B. Watson (1878-1958) pose, en 1913, les bases conceptuelles du behavio- 
risme dans un article generalement considere comme le manifeste de ce courant 
psychologique 1 . II y affirme que la psychologie est une science naturelle objective 
dont l'objectif est la prediction et le controle du comportement. L' introspection et 



1. WatsonJ.B. (1913). « Psychology as the behaviourist views it », Psychological Review, 20, 158-177. 



Fiche 2 • Le comportementalisme 



l'analyse des processus mentaux n'entrent pas dans son domaine d'etudes. L'un de 
ses propos est reste celebre : 

« Donnez-moi une douzaine de bebes en bonne sante, bien formes, ainsi que mon 
propre monde specifie pour les elever et je m'engage a prendre n'importe lequel 
d'entre eux et a le former pour qu'il devienne n'importe quel type de specialiste que 
je peux selectionner (medecin, avocat, artiste), quels que soient ses talents, penchants, 
tendances, aptitudes, vocation et race de ses ancetres 1 . » 



9 



Skinner et sa boTte a renforcements 

Cependant, c'est surtout grace a Taction inlassable de Burrhus F. Skinner 
(1904-1990) que le comportementalisme prend veritablement son essor. L'apport 
majeur de Skinner, comparativement aux travaux de Pavlov, est d'affirmer que 
« l'environnement ne se borne pas a aiguillonner, il selectionne ». En d'autres 
termes, l'environnement a un impact sur l'organisme non seulement avant 
(« conditionnement classique » de Pavlov) mais egalement apres la reaction de 
cet organisme. Le comportement est faconne et maintenu par ses consequences 
(« conditionnement operant » de Skinner). 

Le renforcement joue ici un role central. II peut s'agir soit d'un renforcement 
positif, que l'individu cherche a reproduire, soit d'un renforcement negatif (ou 
aversif), que l'individu cherche a eviter. Le dispositif experimental le plus connu a 
cet egard est la « boite de Skinner ». Un animal (pigeon, rat, etc.) est place dans 
une cage ou se trouvent une mangeoire et une boite dans laquelle apparaissent des 
signaux. Si, lorsqu'apparait le bon signal (decide comme tel par l'experimentateur), 
le pigeon pique par hasard la boite a signaux, la mangeoire se remplit (renforcement 
positif). Apres plusieurs situations identiques, le pigeon apprend qu'il peut obtenir 
de la nourriture en piquant la boite apres l'apparition du bon signal. Certaines 
experiences incluent egalement des renforcements negatifs (par exemple un choc 
electrique). 

2. APPLICATIONS PRATIQUES ET CONCEPTION PHILOSOPHIQUE 

I Les applications pratiques 

Skinner a egalement mene de nombreuses recherches aupres de l'etre humain, 
tout particulierement dans l'enseignement et l'education. II constate avec regret 
que l'enseignement a ete essentiellement aversif : l'eleve etudiait pour echapper 
a des consequences negatives en cas d' absence de travail. Mais, affirme-t-il, les 
enseignants et parents adroits apprennent a recompenser 1' enfant de ses bonnes 
actions plutot que de le punir pour ses mauvaises. Pour resoudre le probleme de 
la delinquance, il prone egalement un mode educatif qui limiterait les punitions 
(renforcements negatifs). II propose diverses strategies, en particulier : 

• augmenter 1' usage de renforcements positif s (par exemple faire faire du sport a 
des jeunes pour eviter des comportements violents, plutot que les punir) ; 



Q 

© 1. Watson J.B. (1930). Behaviorism, Chicago, University of Chicago, p. 104. 

13 



Fiche 2 • Le comportementalisme 



• modifier l'environnement de telle facon que la punition ait moins de probabilite 
de survenir (par exemple, mettre sous cle tout ce qui peut se voler). 

Selon Skinner, « il devrait etre possible de construire un monde dans lequel tout 
comportement qui risque d'etre puni n'apparaitrait que rarement ou jamais 1 ». 

| L'etre humain, depourvu de liberie 

On peut distinguer deux courants theoriques dans le behaviorisme : 

• le « behaviorisme methodologique » considere que le seul element observable 
est le comportement. Les processus mentaux existent peut-etre, mais ne peuvent 
etre etudies par la science ; 

• le « behaviorisme radical » postule que la pensee n'existe pas. 

C'est precisement cette seconde orientation qu'adopte Skinner. Dans son ouvrage, 
Par-dela la liberte et la dignite, il defend une conception de l'etre humain fondee 
sur un determinisme environnemental presque absolu. Tout comportement peut etre 
facilite ou au contraire inhibe en amenageant les conditions environnementales 
appropriees. Ceci a pour corollaires que : 

• la personnalite n'existe pas : ce que Ton qualifie de traits de caractere ne sont en 
fait que les derives de contingences de survie ou de renforcement ; 

• la liberte n'existe pas puisque celle-ci « n'est qu'une question de contingences 
de renforcement 2 » ; 

• la morale n 'existe pas : les comportements considered comme bons ou mauvais 
ne sont pas dus a la bonte ou a la mechancete ni a une connaissance du bien et du 
mal, mais a des renforcements, en particulier les renforcements verbaux du type 
« C'est bien ! » ou « C'est mal ! ». Par exemple, le fait qu'un individu obeisse ou 
non a la regie « Tu ne voleras point » depend exclusivement des renforcements 
auxquels il a ete soumis ; 

• la responsabilite personnelle n'existe pas : c'est l'environnement qui est 
« responsable » du comportement reprehensible ; c'est lui qu'il faut changer, 
non quelque attribut de l'individu. 

« Ce que Ton est en train d'abolir, ecrit Skinner, c'est l'homme autonome [...], l'homme 
qu'ont defendu les litteratures de la liberte et de la dignite. [...] A 1' "Homme en tant 
qu'homme" nous disons sans hesiter : Bon debarras. Ce n'est qu'en le depossedant 
que nous nous tournerons vers les veritables causes du comportement humain 3 . » 

3. AUJOURD'HUI 

A partir des annees 1950-1960, le behaviorisme a decline puis quasiment disparu, 
en raison du developpement de la psychologie cognitive (fiche 4). Cependant, 



1. Skinner B.F. (1971). Par-dela la liberte et la dignite, Paris, Robert Laffont, p. 84. 

2. Idem, p. 5. 

3. Idem, p. 242-243. 



14 



Fiche 2 • Le comportementalisme 



associe au cognitivisme, il constitute aujourd'hui l'un des fondements de la therapie 
cognitivo-comportementaliste, en plein essor (fiche 33). 



4. BIBLIOGRAPHIE 



GlURGEA C.E. (1995). L'Heritage de Pavlov, 
Bruxelles, Mardaga. 

SKINNER B.F. (1968). La Revolution scien- 
tifique de I'enseignement, Bruxelles, Editions 
Charles Dessart. 

SKINNER B.F. (1972). Par-deld la liberie et 
la dignite, Paris, Robert Laffont. 

SKINNER B.F. (1995). L 'Analyse experimen- 
tal du comportement, Bruxelles, Mardaga. 



Skinner B.F. (2005). Walden 2, Commu- 
naute experimental, In Press. 

Skinner B.F. (2005). Science et comporte- 
ment humain, In Press. 

RichelleM. (1977). B. F. Skinner ou le peril 
behavioriste, Bruxelles, Mardaga. 

WATSON J. (1972). Le Behaviorisme, Paris, 
Centre d'etude et de promotion de la lecture. 



15 




La psychologie humaniste 



La double domination de la psychanalyse et du behaviorisme sur la psychologie 
a suscite, a partir des annees 1940, une reaction chez certains psychologues qui 
consideraient ces deux approches comme reductionnistes. Pour eux, l'etre humain 
n'est pas d'abord le jouet de ses pulsions internes (psychanalyse) ou des pressions 
de l'environnement (behaviorisme), mais un individu desireux de s'accomplir dans 
l'epanouissement personnel et la relation avec autrui. 

Abraham Maslow, l'un des principaux artisans de ce renouvellement conceptuel, 
a notamment critique la tendance du freudisme « a donner a toutes choses une 
coloration pathologique et a ne pas voir suffisamment les saines possibilites de 
l'etre humain, a tout voir a travers des verres sombres. [...] On pourrait dire que 
Freud a decouvert la psychologie pathologique et qu'il reste maintenant a faire la 
psychologie de la sante 1 ». 

1. LES PRINCIPAUX REPRESENTANTS 



9 



Les representants les plus connus de cette approche sont Abraham Maslow, 
Carl Rogers, Erich Fromm et Viktor Frankl. Ces auteurs, bien que conscients des 
faces sombres presentes chez chaque etre humain, s'interessent surtout aux aspects 
positifs de l'existence. Ainsi, selon Rogers, « la nature fondamentale de l'etre 
humain, quand il fonctionne librement, est constructive et digne de confiance ». 

Abraham Maslow (1908-1970) 

Par le biais d'enquetes, Maslow s'est efforce de reperer les caracteristiques des 
personnes en bonne sante mentale. II observe notamment une bonne acceptation de 
soi et des autres, une importante ouverture a 1' experience, l'autonomie et la capacite 
de resister aux pressions, l'originalite du jugement et la richesse de l'emotivite, une 
certaine spontaneite et facilite d'expression, 1' aptitude a aimer et a entretenir des 
relations enrichissantes. 

Cet auteur est surtout connu pour sa « hierarchie des besoins », souvent appelee 
« pyramide de Maslow » (bien que Maslow n'ait pas utilise ce terme lui-meme), 
qu'il decrit dans son ouvrage Une theorie de la motivation humaine 1 . II y a, selon 
lui, cinq niveaux de besoins, qu'il classifie du plus basique au plus eleve : 

• besoins physiologiques (manger, boire, dormir, avoir suffisamment chaud) ; 



1. Maslow A.H. (1972). Vers une psychologie de l'etre, Paris, Fayard, p. 6. 

2. Maslow A.H. (1943). A Theory of Human Motivation, Harper and Brothers. 



Fiche 3 • La psychologie humaniste 



• besoins de securite (logement, ressources financieres, securite physique et 
psychologique, stabilite affective, securite medicale) ; 

• besoins de reconnaissance et d'appartenance (amour, amitie, solidarite) ; 

• besoins d'estime (se sentir respecte par les autres et par soi-meme, respecter les 
autres, exercer des activites valorisantes) ; 

• besoins de realisation de soi. 

Ce dernier theme — la realisation de soi — est un concept central de la psychologie 
humaniste. Elle est concue comme un processus dynamique, non comme un etat 
statique. La personne en cours de realisation (self-realizing) connait ses richesses 
et ses limites et accepte sa condition humaine reelle, avec ses insuffisances. Elle 
parvient a harmoniser des tendances apparemment contradictoires : interet pour soi 
et pour les autres, gout pour la solitude et pour les contacts sociaux, rationalite et 
irrationalite, etc. 

1 Carl Rogers (1902-1987) 

Carl Rogers s'est lui aussi interesse a ce qu'il appelle la « vie pleine », processus 
qui entraine une ouverture accrue a l'experience. Dans cette situation, « l'individu 
devient plus capable d'etre a l'ecoute de lui-meme, de faire l'experience de ce 
qui se passe a l'interieur de lui-meme. [...] II est libre de vivre ses sentiments 
subjectivement, comme ils existent en lui-meme, et libre aussi d'etre conscient de 
l'existence de ces sentiments 1 ». Lorsque l'individu se libere de ses attitudes de 
defense et qu'il s'ouvre au vaste eventail de ses veritables besoins, ses reactions 
sont positives, dynamiques et constructives. Sa personnalite est a la fois assuree et 
capable de s' adapter aux diverses situations de l'existence. 

Carl Rogers a beaucoup ceuvre pour offrir des implications concretes de la 
psychologie humaniste, en therapie, ainsi que dans l'enseignement et en politique 
(voir ci-dessous). 



8 



Erich Fromm (1900-1980) 

Erich Fromm s'est particulierement interesse a l'ambivalence fondamentale de 
l'etre humain, ce qu'il appelle « sa propension au bien et au mal ». II oppose par 
exemple les tendances « biophiles » et necrophiles ou encore les orientations vers 
F« etre » et vers l'« avoir », presentes chez chacun d'entre nous, mais dans des 
proportions diverses selon les individus. 

Ainsi, dans le mode etre, l'individu entretient un lien vivant et authentique avec 
le monde qui l'entoure ; son bonheur se fonde sur 1' amour, le partage et le don. 
Inversement, dans le mode avoir, il etablit sa relation au monde essentiellement sur 
la base de possession et de propriete, il tire son bonheur de sa superiorite sur les 
autres, de sa propre puissance et de la capacite de conquerir, voire de voler et tuer. 

Par exemple, il existe, selon Fromm, une difference essentielle entre avoir de 
l'autorite et etre une autorite : 



Q 

© 1. Rogers C.R. (1968). Le Developpement de lapersonne, Paris, Dunod, p. 142. 

17 



Fiche 3 • La psychologie humaniste 



« L'autorite rationnelle est fondee sur la competence et elle aide a se developper la 
personne qui s'appuie sur elle. L'autorite irrationnelle est fondee sur le pouvoir et sert 
a exploiter la personne qui lui est soumise 1 . » 

Erich Fromm a plaide pour l'avenement d'une societe qui valorise et facilite le 
developpement de 1' orientation biophile de l'etre humain. 



9 



Viktor Frankl (1905-1997) 

Viktor Frankl occupe une place a part dans cette galerie d'auteurs. En fait, il 
est rarement cite comme faisant partie integrante du courant de la psychologie 
humaniste car il a creuse son sillon a part, sur un theme unique : le sens de l'existence. 
Selon lui, « la principale preoccupation de l'homme n'est pas de gagner du plaisir 
ou d'eviter la souffrance, mais plutot de voir un sens dans sa vie. » 

Ses reflexions sont le fruit de son experience de prisonnier durant la Seconde 
Guerre mondiale. Apres avoir survecu a quatre camps de concentration, il est 
libere par les Americains en 1945. Revenu chez lui, il apprend que ses parents, 
son frere et sa jeune femme ont tous disparu en deportation. II ecrit alors, en neuf 
jours, un ouvrage qui est la cle de voute de son oeuvre et l'origine de sa methode 
psychotherapeutique (traduit en francais sous le titre Decouvrir un sens a sa vie). 
Dans les camps, ecrit-il, « il fallait que nous changions du tout au tout notre attitude 
a l'egard de la vie. II fallait que nous apprenions par nous-memes et, de plus, il 
fallait que nous montrions a ceux qui etaient en proie au desespoir que l'important 
n'etait pas ce que nous attendions de la vie, mais ce que la vie attendait de nous. 
Au lieu de se demander si la vie avait un sens, il fallait s'imaginer que c'etait la vie 
qui nous questionnait, journellement et a toute heure 2 ». 

Plus tard, devenu therapeute, il mettra au point une psychotherapie basee sur la 
decouverte du sens a la vie, appelee logotherapie (voir ci-dessous). 

2. LES APPLICATIONS 

| En psychotherapie 

Carl Rogers est a l'origine d'une forme de therapie qualifiee d'« approche centree 
sur la personne » et reposant sur trois piliers 3 : 

• la congruence (ou authenticite) : le therapeute rencontre personnellement le 
patient, sur la base d'une relation directe de personne a personne ; 

• la consideration : le therapeute eprouve un veritable interet et une profonde 
acceptation du patient et de ses sentiments ; 

• la comprehension empathique : le therapeute s'efforce de se mettre a la place de 
son patient, de comprendre ses reactions de l'interieur. 



1. Fromm E. (1978). Avoir ou etre, un choix dont depend Vavenir de l'homme, Paris, Robert Laffont, 
p. 56. 

2. Frankl V. (1988), Decouvrir un sens a sa vie avec la logotherapie, Montreal, Editions de 
l'homme/ Actualisation, p. 91-92. 

3. Rogers C.R. (1968). Le Developpement de la personne, op. cit. 

18 



Fiche 3 • La psychologie humaniste 



Selon Rogers, une therapie ne peut reussir que si « le therapeute a reussi a etablir 
avec le client une relation intensement personnelle et subjective [...], une relation 
de personne a personne ». Rogers a egalement developpe la therapie de groupe. 

Les connaissances actuelles sur l'efncacite des psychotherapies donnent raison a 
Rogers. De multiples evaluations ont mis en evidence qu'au-dela des diverses 
orientations theoriques, l'essentiel de l'impact des psychotherapies est du a 
l'« alliance therapeutique », terme qui recouvre trois aspects (fiche 33) : 

• la collaboration entre le patient et le therapeute ; 

• le lien affectif entre eux ; 

• leur aptitude a se mettre d' accord sur les objectifs du traitement et sur les taches 
a accomplir. 

Une approche therapeutique contemporaine, appelee « entretien motivationnel », 
mise au point par William Miller et Stephen Rollnick, s'inspire fortement de Rogers, 
notammentpar son insistance sur le role de l'empathie 1 . Diverses etudes devaluation 
ont clairement demontre son efficacite, en particulier aupres de personnes alcooliques 
ou toxicomanes. 

La logotherapie a ete elaboree par Viktor Frankl, qui declare que cette « guerison 
par le sens [...] se penche tant sur la raison de vivre de l'homme que sur ses efforts 
pour en decouvrir une : ces efforts, a mon avis, constituent une force motivante 
fondamentale chez l'etre humain ». 

Contrairement a Freud, qui estimait que la quete de sens etait une manifestation 
nevrotique, Frankl considere que ce questionnement est salutaire et benefique : 

« II existe une frustration existentielle, [...] c'est-a-dire le sentiment d'absence de sens 
de sa propre existence. [...] La frustration existentielle n'a rien de pathologique [...] ; 
elle peut — et doit — etre mobilisee dans une action therapeutique. C'est la un des 
buts les plus nobles de la logotherapie 2 . » 

I Dans I'enseignement 

Pour favoriser 1' apprentissage, Carl Rogers a propose que l'enseignant adopte 
dans ses cours les trois attitudes que sont l'authenticite, la consideration et 
l'empathie. 

Deux chercheurs en sciences de l'education, David Aspy et Flora Roebuck, ont 
constate que les eleves dont les enseignants manifestent un haut degre d'empathie, 
de congruence et de consideration ont de meilleurs resultats scolaires, sont moins 
souvent absents et ont une meilleure image d'eux-memes 3 . Ces auteurs ont elabore 
un programme destine a augmenter le niveau de ces caracteristiques chez les 



"§. 1. Miller W.R. et Rollnick S. (2006). L'Entretien motivationnel. Aider la personne a engager le 

►J changement, Paris, Intereditions. 

~g 2. Frankl V. (1970). La Psychotherapie et son image de l'homme, Paris, Resma/Centurion, p 59, 67. 

a 

q 3. Aspy D. et Roebuck F. (1990). On n'apprend pas d'un prof qu 'on n'aime pas, Resultats de 

Q recherches sur l'education humaniste, Montreal, Actualisation. 

19 



Fiche 3 • La psychologie humaniste 



enseignants. Les resultats, au sein d'une ecole situee dans un environnement 
socio-economique tres faible, sont impressionnants : nette augmentation du niveau 
scolaire de l'ensemble des eleves, baisse significative de l'absenteisme, de la 
violence et du vandalisme, pourcentage de demission chez les enseignants passant 
de80% a0% (fiche 14). 

En politique 

Erich Fromm et Carl Rogers ont etendu leurs reflexions jusqu'a envisager 
l'emergence d'une societe basee sur les valeurs de la psychologie humaniste. 

Fromm considere que « la societe et l'economie existent pour l'homme, ce n'est 
pas l'homme qui existe pour elles » et prone un « socialisme communautaire et 
humaniste », dont la base politique serait la tendance a se realiser et qui eviterait 
les exces respectifs du capitalisme et du communisme 1 . 

Quant a Rogers, il a imagine les fondements d'une « politique de la personne 2 ». 
Le coeur serait constitue par des individus attentifs aux autres, a eux-memes et a leur 
environnement. Leurs orientations « pourraient devenir le courant vivifiant d'un 
avenir constructif ». 

Aux Etats-Unis, John Vasconcellos a ete depute de Californie pendant trente-huit 
ans. II s'est efforce pendant cette longue carriere de diffuser et de mettre en 
application les propositions des psychologues humanistes. Son action est aujourd'hui 
reprise par le Projet Vasconcellos, qui a notamment developpe le Reseau de politique 
de la confiance (Politics of Trust Network). 



3. BIBLIOGRAPHIE 



FRANKL V. (2005). Decouvrir un sens a sa 
vie avec la logotherapie, Montreal, Editions de 
rhomme. 



Fromm E. (2004). 
Robert Laffont. 



Avoir ou etre ? Paris, 



LUKAS E. (2000). Quand la vie retrouve un 
sens, Introduction a la logotherapie, Paris, Pierre 
Tequi. 

MASLOW A. (2004). L'Accomplissement de 
soi, De la motivation a la plenitude, Paris, 
Eyrolles. 



MASLOW A. H. (1972). Vers une psychologie 
de I'etre, Paris, Fayard. 

ROGERS C. (2005). Le Developpement de la 
personne, Paris, Dunod. 

ROGERS C. (1988). Un manifeste personna- 
liste, Fondements d'une politique de la personne, 
Paris, Dunod. 

TRAUBE P. (2004). Les Psychotherapies 
humanistes, Une troisieme voie entre psycha- 
nalyse et comportementalisme, Namur, Les 
Editions namuroises. 



1. Fromm E. (1989). Societe alienee et societe saine, Du capitalisme au socialisme humaniste, Paris, 
Le Courrier du livre. 

2. Rogers C. (1988). Un manifeste personnaliste, Fondements d'une politique de la personne, Paris, 
Dunod. 



20 



La psychologie cognitive 




La psychologie cognitive est la science qui etudie les processus mentaux. II s'agit 
evidemment la d'un univers tres vaste qui comprend la perception, 1' intelligence, 
la resolution de problemes, la creativite, les representations mentales, la prise 
de decision, la categorisation, l'apprentissage, la memoire, etc. Apres avoir ete 
longtemps mise a l'ecart, elle constitue aujourd'hui l'un des plus importants courants 
de la psychologie scientifique. Associee a diverses autres disciplines (philosophie, 
intelligence artificielle, linguistique, anthropologic et neurosciences), elle forme 
avec elles ce que Ton appelle les sciences cognitives. 

1. FONDEMENTS PHILOSOPHIQUES 



Bien que relativement recente, la psychologie cognitive puise a d'anciennes 
sources philosophiques, notamment : 

• a Platon, pour qui les idees constituent la veritable realite ; 

• aux philosophes stoi'ciens qui considerent que « ce qui tourmente les hommes, ce 
n'est pas la realite mais les opinions qu'ils s'en font 1 » ; 

• a Descartes qui, parmi de multiples centres d'interet, s'est penche sur le 
fonctionnement cerebral et a laisse cette phrase celebre : « Je pense, done je 
suis » ; 

• a Kant qui estimait que nous n'avons pas un acces direct au monde, mais seulement 
par le biais de connaissances a priori. 

La psychologie cognitive s'est construite apres la Seconde Guerre mondiale 
en reaction au comportementalisme (fiche 2) qui refusait de prendre en compte 
le fonctionnement du psychisme. Jerome Bruner, l'un de ses peres fondateurs, a 
ainsi declare : « Nous n'entendions pas reformer le behaviorisme : nous voulions 
le remplacer 2 . » 

Parmi les themes etudies par la psychologie cognitive, trois ont fait l'objet de 
nombreuses recherches : la perception, 1' intelligence et la memoire. Cette fiche 
presente succinctement l'etat des connaissances dans ces domaines. 



■g 1. Epictete (1995). Ce qui depend de nous, Manuel et entretiens, Paris, Arlea, p. 17. 

a 

P 2. Bruner J. (1997). ... Car la culture donne forme a V esprit, De la revolution cognitive a la psychologie 

© culturelle, Geneve, Eshel, p. 19. 



Fiche 4 • La psychologie cognitive 



2. LA PERCEPTION 



Toute perception est le resultat de la presence conjointe de trois elements : 

• le stimulus (element environnemental) : un pay sage, un son, une odeur, etc. ; 

• le systeme sensoriel (element physiologique) : la vue, l'audition, l'odorat, etc. ; 

• 1' interpretation (element psychologique). 

La presence de ce troisieme element, 1' interpretation, signifie qu'il n'y a pas de 
perception « pure » ; la perception comporte une part de traitement de 1' information 
par le cerveau pour que celle-ci prenne sens pour nous. Les illusions visuelles 
constituent une demonstration bien connue de ce processus. 

Un element important de la perception est 1' attention selective : il nous est 
difficile de nous concentrer simultanement sur toutes les informations sensorielles 
qui nous parviennent. Ceci a par exemple une consequence importante pour les 
conducteurs. Dans une etude effectuee en laboratoire, des personnes se trouvent 
devant un simulateur de conduite, tout en menant une conversation par telephone 
mobile, soit en le tenant dans leur seule main libre, soit avec un kit mains libres 1 . 
D'autres sujets d'experience font la meme tache, mais sans conversation. Les 
personnes oublient deux fois plus souvent de freiner a un feu rouge lorsqu'elles 
sont en communication telephonique, quel que soit le mode (telephone en main ou 
kit mains libres). Ainsi, contrairement a une opinion commune, c'est la reduction 
de la concentration entrainee par la conversation qui est source de dangers ; l'usage 
du kit mains libres ne reduit pas ce risque. 

Cette difficulte a se concentrer sur plusieurs choses en meme temps a egalement 
ete mise en evidence dans une etude originale 2 . Des sujets regardent un petit film 
(1 mn 15 s) dans lequel six jeunes jouent au basket ; on leur demande de preter tout 
particulierement attention au nombre de passes effectuees par l'une des equipes. Or, 
dans le film, 45 secondes apres le debut, un individu entierement recouvert d'un 
costume de gorille traverse la scene pendant cinq secondes. On demande ensuite 
aux participants le nombre de passes et s'ils ont observe quelque chose d'anormal. 
Seulement la moitie des personnes ont repere la presence du faux gorille ! 

3. [.'INTELLIGENCE 

L' intelligence a fait l'objet d'innombrables travaux. Une question hante l'univers 
de la psychologie depuis fort longtemps : y a-t-il une ou plusieurs intelligences ? Au 
debut du siecle dernier, Charles Spearman, par le biais d'une procedure statistique 
appelee analyse factorielle, met en evidence qu'un facteur se retrouve present 
dans de multiples taches intellectuelles. II le qualifie de facteur G (pour general). 
Mais les travaux ulterieurs se sont inversement surtout interesses a distinguer les 



1. Stayer D.L. et Johnston W.A. (2001). « Driven to distraction : dual-task studies of simulated driving 
and conversing on a cellular telephone », Psychological science, 12 (6), 462-466. 

2. Simons D.J. et Chabris C.F. (1999). « Gorillas in our midst : Sustained inattentional blindness for 
dynamic events », Perception, 28, 1059-1074. 

22 



Fiche 4 • La psychologie cognitive 



differentes facettes de 1' intelligence. Louis L. Thurstone differencie en 1938 huit 
aptitudes majeures : aptitude numerique, de comprehension verbale, de fluidite 
verbale, spatiale, de raisonnement, de memoire, de vitesse de perception, et de 
motricite. 

De nos jours, diverses theories existent a ce propos, la plus connue etant 
celle d' Howard Gardner intitulee « theorie des intelligences multiples 1 ». Ay ant 
rassemble des donnees issues de divers domaines (etudes aupres d'individus 
prodiges, de patients atteints de lesions cerebrales affectant telle fonction mentale 
et non telle autre [fiche 10], etc.), il etablit une liste de sept intelligences : 
musicale, kinesthesique (aptitude a mouvoir son corps, particulierement presente 
chez les danseurs et sportifs), logico-mathematique (celle a laquelle on pense 
generalement lorsqu'on parle d' intelligence), langagiere, spatiale, interpersonnelle, 
intrapersonnelle (connaissance introspective de soi). Par la suite, Gardner a rajoute 
1' intelligence naturaliste (sensibilite a la nature) et 1' intelligence existentielle 
(aptitude a s'interroger sur des questions metaphysiques relatives a la vie et a 
la mort). Sa theorie a suscite des reactions diverses, de l'enthousiasme au rejet. 

Une autre question est souvent soulevee a propos de 1' intelligence, celle de son 
origine : genetique ou environnementale (fiche 25). 



4. LA MEMOIRE 



9 



Les specialistes considerent qu'il n'y a pas une seule memoire mais trois, qui 
interviennent successivement : la memoire sensorielle a tres court terme, la memoire 
de travail a court terme et la memoire a long terme. 

La memoire sensorielle (a tres court terme) 

L information qui parvient a nos sens est enregistree tres brievement. C'est une 
memoire quasi photographique mais qui dure moins d'une seconde puis disparait 
sauf si elle est transmise dans la memoire de travail. C'est notamment grace a cette 
memoire que nous allons au cinema : nous voyons un mouvement continu alors 
que ce qui nous est projete est une serie d'images qui se succedent au rythme de 24 
par secondes. 

Ce qui determine le passage de la memoire sensorielle a la memoire de travail 
est le degre d'attention accorde a 1' information. La plus grande partie de ce que 
nous voyons, entendons, etc., n'entre jamais dans cette seconde memoire et sera 
done definitivement perdu. 

I La memoire de travail (anciennement appelee memoire a court 
* terme) 

Cette memoire est par exemple utilisee lorsque nous memorisons un numero de 
telephone avant d'appeler quelqu'un. L'information sert au moment present, mais 
si elle n'est pas repetee, elle est generalement oubliee au bout d'une trentaine de 



q 1. Gardner H. (1996). Les Intelligences multiples, Paris, Retz, et Gardner H. (1997). Les Formes de 

© V intelligence, Paris, Odile Jacob. 

23 



Fiche 4 • La psychologie cognitive 



secondes. Elle a longtemps ete consideree comme un reservoir passif temporaire. 
Mais on sait aujourd'hui qu'elle traite egalement 1' information, sous forme de 
revision mentale, d'ou cette nouvelle appellation de memoire de travail. 



Q 



La memoire a long terme 

Contrairement aux deux precedentes, la memoire a long terme est quasiment 
illimitee. On peut la comparer a une immense bibliotheque contenant des millions 
de livres. 

Elle n'est cependant pas infaillible, loin de la. Un exemple remarquable nous est 
fourni par le psychologue Jean Piaget : 

« Un de mes premiers souvenirs, ecrit-il, daterait, s'il etait vrai, de ma deuxieme annee. 
Je vois encore tres nettement la scene suivante, en laquelle j'ai era jusqu'a quinze 
ans. J'etais assis dans mon landau et ma nurse me poussait sur les Champs-Elysees 
lorsqu'un homme tenta de me kidnapper. J'etais retenu par une courroie qui passait 
tout autour de moi ; ma nurse, bravement, essayait de s'interposer entre moi et le 
voleur. Elle etait couverte d'egratignures, et il me semble vaguement revoir celles 
qu'elle avait au visage. Puis la foule s'assembla, un policier avec sa veste courte et 
son baton blanc survint, et l'homme s'enfuit a toutes jambes. Je peux voir encore 
toute la scene, et je peux meme la situer pres d'une station de metro. Lorsque j'eus 
quinze ans, mes parents recurent une lettre de mon ancienne nurse, disant qu'elle 
s'etait convertie a l'Armee du Salut. Elle voulait se confesser de ses fautes passees, 
et en particulier rendre la montre qu'elle avait recue en recompense a cette occasion. 
Elle avait invente, toute l'histoire et truque ses egratignures. Moi, par consequent, 
j ' avais du enfant, entendre le recit de cette histoire, en laquelle mes parents croyaient, 
et je l'avais projete dans le passe sous la forme d'un souvenir visuel 1 . » 

5. LA THERAPIE COGNITIVE ET COGNITIVO-COMPORTEMENTALE _ 

Puisant dans les ecrits des philosophes stoi'ciens (en particulier Epictete et Marc 
Aurele), Albert Ellis en a tire une methode, la « therapie emotivo-rationnelle », 
selon laquelle les nevroses proviennent essentiellement de pensees irrationnelles, 
par exemple : « J'ai besoin d'etre approuve et aime par presque tout le monde pour 
presque tout ce que je fais » ou encore : « Je dois agir avec competence, efficacite 
et succes dans certains domaines importants, sinon ma valeur diminue 2 . » 

De maniere parallele, mais selon des principes de base proches, le psychiatre 
Aaron T. Beck a mis au point la therapie cognitive a partir des annees 1960. II s'est 
notamment interesse aux « schemas », manieres dont nous traitons l'information 
sur nous-memes, le monde et l'avenir, et qui conduisent parfois a des troubles 
psychiques, en particulier la depression 3 . 

Aujourd'hui, les therapeutes de ce courant emploient surtout l'expression 
« therapie cognitivo-comportementale » car ils associent a la fois une intervention 
sur les pensees dysfonctionnelles du patient et sur ses modes de comportement. 



1. Cite par Loftus E. (1983). La Memoire, Montreal, Ed. Le jour, p. 132. 

2. Ellis A. et Harper R. A. (1992). L'Approche emotivo-rationnelle, Montreal, Editions de l'Homme. 

3. Beck A. T. (1979). Cognitive Therapy and the Emotional Disorders, New York, Penguin group. 

24 



Fiche 4 • La psychologie cognitive 



6. CRITIQUES INTERNES ET EXTERNES 



La psychologie cognitive a connu une expansion considerable au cours des trente 
demieres annees, que ce soit dans le monde de la recherche ou de la therapie. 
Mais elle est egalement l'objet de certaines critiques, venant de l'interieur ou de 
l'exterieur. 

La critique interne est notamment venue de Jerome Bruner, l'un des peres 
fondateurs de la psychologie cognitive, ou encore d'Howard Gardner, l'un de ses 
principaux representants actuels. Tous deux critiquent le fait que cette science 
s'inspire aujourd'hui essentiellement du modele informatique, en considerant que 
le cerveau fonctionne comme un ordinateur (et vice-versa). Cette approche leur 
semble particulierement reductionniste face a la complexite de la pensee humaine. 
Selon Jerome Bruner, « la revolution cognitive [...] s'est maintenant fourvoyee dans 
des chemins de traverse, loin de l'elan qui lui a donne le jour. [...] Que signifiait pour 
nous cette revolution dans les annees cinquante ? C'etait un effort acharne pour 
mettre la signification au centre de la psychologie. [...] Petit a petit, l'accent s'est 
deplace de la signification a 1' information, et de la construction de la signification 
au traitement de 1' information. Ce sont pourtant des choses bien differentes. [...] 
Le traitement de l'information [...] n'a que faire de questions oiseuses comme : 
"En quoi le concept de moi differe-t-il dans la Grece d'Homere et dans la societe 
postindustrielle ?" II leur prefere des questions comme "Quelle est la strategic 
optimale de controle de l'information qui garantira a un operateur qu'un vehicule 
restera sur une orbite predeterminee 1 ?" ». 

On a egalement reproche a la psychologie cognitive d' avoir quasiment elimine 
les emotions dans 1' etude de l'etre humain. La situation est en train de changer et 
les emotions constituent un theme croissant d'etudes en psychologie scientifique 
(fiche 6). 



7. BIBLIOGRAPHIE 



ANDLER D. (dir.) Introduction aux sciences 
cognitives, Paris, Gallimard, coll. « Folio ». 

Collectif (2003). Le Cerveau et la Pensee, 
la revolution des sciences cognitives, Auxerre, 
Sciences Humaines. 

COTTRAUX J. (2006). Les Therapies cogni- 
tives, comment agir sur nos pensees et nos emo- 
tions ? Paris, Retz. 

Gaonac'h D., Ionescu S. et Blanchet A. 
(dir.) (2006). Psychologie cognitive et bases 
neurophysiologiques dufonctionnement cognitif, 
Paris, PUF. 



GARDNER H. (1993). Histoire de la revolu- 
tion cognitive, La nouvelle science de V esprit, 
Paris, Payot. 

GODEFROID J. (2001). Psychologie, science 
humaine et science cognitive, Bruxelles, De 
Boeck. 

LEMAIRE P. (2006). Psychologie cognitive, 
Bruxelles, De Boeck. 

LlEURY A. (2008). Psychologie cognitive, 
Paris, Dunod. 



© 



1. Bruner J., op. cit., p. 17, 18, 20, 21. Voir egalement Gardner H. (1993). Histoire de la revolution 
cognitive, La nouvelle science de V esprit, Paris, Payot, p. 440-441. 



25 




La psychologie sociale 
et le sociocognitivisme 



Etudiant le fonctionnement de l'individu dans son environnement social et, inver- 
sement, l'influence de l'individu sur les personnes qui l'entourent, la psychologie 
sociale occupe une place specifique, distincte a la fois de la psychologie et de la 
sociologie. Elle a mis en evidence que le comportement de l'etre humain peut varier 
fortement en fonction de la situation. 

1. UNE DISCIPLINE EN MOUVEMENT 



Nee en 1897 avec Norman Triplett, la psychologie sociale a ete longtemps 
marquee par l'approche behavioriste (fiche 2), qui met principalement l'accent sur 
l'impact direct de la situation sur l'individu. L'influence a alors constitue un des 
themes de recherche les plus productifs de cette discipline, que cela concerne la 
soumission a l'autorite, le changement d'opinion, la socialisation en entreprise, etc. 

Mais la conception mecaniste selon laquelle tel contexte entraine quasi automati- 
quement tel type de comportement, a ete critiquee, en particulier pour deux raisons. 
D'une part, des individus places dans une situation identique ne reagissent pas tous de 
la meme maniere, comme le montrent les travaux de psychologie de la personnalite et 
de psychologie differentielle (fiches 7, 8 et 29). D' autre part, les processus mentaux 
jouent un role important dans le choix de comportement de l'individu, comme le 
soulignent les chercheurs en psychologie cognitive. Ce dernier aspect a entraine 
une nette reorientation de cette discipline qui est essentiellement aujourd'hui une 
psychologie sociocognitive. A titre d' illustrations, je presenterai successivement 
ci-dessous des travaux relevant de la psychologie sociale « classique » (influence 
directe), puis de la cognition sociale. 

2. LA PSYCHOLOGIE SOCIALE « CLASSIQUE » 



I Quand le contexte transforme des gens doux en individus cruels 

L' experience de psychologie sociale la plus connue est certainement celle de 
Stanley Milgram sur la soumission a l'autorite, au cours de laquelle des individus 
normaux ont agi d'une maniere particulierement cruelle (fiche 29). Une autre 
recherche est moins connue, mais tout aussi impressionnante. Philip Zimbardo 
et ses collegues de l'universite de Stanford recrutent par une petite annonce des 
volontaires pour une experience : certains joueront le role de gardiens, d'autres 
celui de prisonniers au sein d'une prison Active, amenagee dans les sous-sols de 



Fiche 5 • La psychologie sociale et le sociocognitivisme 



l'universite de Stanford 1 . Sur les soixante-quinze volontaires qui se sont presentes, 
les chercheurs en choisissent vingt et un (dix prisonniers et onze gardiens) en raison 
de leur stabilite emotionnelle. 

Des le deuxieme jour, une rebellion eclate parmi les prisonniers. Les gardiens 
penetrent de force dans les cellules et, entre autres, deshabillent completement 
les prisonniers et isolent les leaders de la rebellion. Dans les jours qui suivent, 
ils imposent des brimades, insultent les prisonniers, les agressent physiquement. 
Zimbardo constate que tous les gardiens se sont comportes de maniere sadique a 
un moment ou un autre de l'experience. L'un d'eux dira plus tard avec remords : 
« J'etais surpris de moi-meme... Je leur ai fait nettoyer les toilettes a mains nues. J'ai 
pratiquement considere les prisonniers comme du betail. » La tension est montee si 
vite et si fort que l'experience a ete interrompue au bout de quelques jours seulement. 
La publication de cette etude a conduit a une nouvelle loi americaine imposant que 
les mineurs emprisonnes soient separes des detenus adultes. 



9 



La dynamique de groupes 

Le fonctionnement des groupes est l'un des themes privilegies des chercheurs 
en psychologie sociale. Ces etudes ont vu le jour aux Etats-Unis, dans les annees 
trente et quarante, essentiellement a partir de travaux de psychologie experimental, 
sous l'impulsion de trois auteurs : Kurt Lewin, Elton Mayo et Jacob Moreno. Les 
recherches portent sur le leadership, l'influence d'une majorite ou d'une minorite, 
l'identite sociale, etc. 

Un courant de recherche s 'est ainsi penche sur les risques generes par une tendance 
exageree au consensus au sein d'un groupe. Irving Janis a analyse plusieurs echecs 
americains majeurs, tels que l'echec de l'invasion de la Baie des Cochons en 1961 
(operation destinee a renverser le regime cubain) ou encore l'escalade de la guerre 
du Vietnam, et deux reussites : le plan Marshall et la resolution de la crise des 
missiles de Cuba. 

Janis constate que les differents groupes de decideurs ayant echoue presentent des 
caracteristiques communes de fonctionnement, en particulier une intense loyaute 
envers leur groupe ainsi que des pressions vers l'uniformite. Cette loyaute requiert 
de chaque membre qu'il evite de soulever des sujets de controverse et de contester 
la faiblesse de certains arguments. Ce qui amene Janis a elaborer le concept de 
« pensee de groupe 2 ». Aveugles par leur volonte de maintenir l'harmonie du groupe, 
les membres sont victimes d'une deterioration de leur efficacite mentale, de leur 
capacite a tester la realite et de leur jugement moral ; ils commettent alors de graves 
erreurs qui auraient pu etre evitees autrement. 



►^ 1. Haney C, Banks C. et Zimbardo P. (1973). « Interpersonal dynamics in a simulated prison », 

~g International Journal of Criminology and Penology, 1, 69-97. Cette experience a ete critiquee par la 

5 suite, tant sur le plan ethique que methodologique. 

© 2. Janis I.L. (1982). Groupthink, Houghton Mifflin. 

27 



Fiche 5 • La psychologie sociale et le sociocognitivisme 



3. LA PSYCHOLOGIE SOCIOCOGNITIVE 



Comme je l'ai signale ci-dessus, la psychologie sociale a progressivement integre 
les apports de la psychologie cognitive, au point d'etre aujourd'hui essentiellement 
une psychologie sociocognitive. Les recherches en cognition sociale etudient notre 
perception d'autrui et l'influence du contexte social sur cette perception. Elles ont 
notamment aborde les prejuges et stereotypes raciaux et sexuels, les rumeurs, les 
erreurs de raisonnement, etc. L'un des modeles les plus elabores de cette approche 
est la theorie sociocognitive d' Albert Bandura (fiche 12). 

Les travaux sur la « dissonance cognitive » illustrent bien ce courant de recherches. 
Selon Leon Festinger, createur du concept, il designe la presence simultanee 
d' elements de connaissance contradictoires. Par exemple, a chaque fois que nous 
faisons un choix, nous declenchons une dissonance puisque nous sommes alors 
amenes a rejeter les elements positifs d'un des termes de 1' alternative. Une telle 
situation entraine de la part de l'individu un effort pour mieux faire s'accorder ces 
elements (reduction de la dissonance). II existe plusieurs moyens pour y parvenir : 
la personne peut modifier son comportement, changer ses opinions ou encore 
incorporer de nouvelles informations. 

Prenons 1' exemple d'une personne qui adhere a un groupe « ideologique » (parti 
politique, syndicat, organisation religieuse, etc.). Au debut, elle se sent pleinement 
a l'aise dans ce mouvement et il y a done consonance cognitive. Mais au fil du 
temps, elle peut se sentir plus ou moins en decalage. Cette personne peut d'abord 
tenter de reduire la dissonance en justifiant le groupe. Mais si la tension est trop 
forte, elle peut quitter le groupe et, pour reduire la nouvelle dissonance, le critiquer 
parfois fortement. 

L'une des plus impressionnantes etudes sur la dissonance cognitive a ete 
realisee par Leon Festinger et ses collegues dans les annees cinquante. lis se 
sont integres a une secte religieuse americaine qui annoncait la fin du monde 
pour une date proche, ses membres devant echapper au deluge grace au secours 
d'une soucoupe volante 1 . Les psychologues sociaux avaient eux-memes predit deux 
comportements apparemment aberrants pour les jours consecutifs a la prophetie 
ratee : un proselytisme accru et une demarche de persuasion mutuelle des membres 
selon laquelle ils detenaient bien le monopole de la verite. C'est effectivement ce 
qui s'est produit. Par exemple, les journalistes et curieux, auparavant repousses, 
etaient maintenant les bienvenus. 

Ces attitudes surprenantes confirmaient en fait la theorie de la dissonance 
cognitive. En l'occurrence, pour affronter l'echec de la prophetie, les membres de 
la secte ont tente de reduire la dissonance en se rassurant grace aux convictions 
partagees par d'autres (nouveaux convertis et anciens membres). 



1. Festinger L., Riecken H. et Schachter S. (1993). L'echec d'une prophetie, Paris, Puf. 
28 



Fiche 5 • La psychologie sociale et le sociocognitivisme 



4. EVOLUTIONS ET CRITIQUES 



Les recherches en psychologie sociale constituent aujourd'hui un ensemble 
impressionnant de connaissances. Ainsi, une synthese de meta-analyses (qui sont 
deja des syntheses statistiques) recensait en 2003 environ vingt-cinq mille etudes 
portant sur 8 millions de personnes, sans pretendre etre exhaustive 1 . 

Cette discipline a connu et connait toujours des transformations et remises en 
question. Nous avons vu ci-dessus que la psychologie sociale et la psychologie 
cognitive se sont unies pour donner naissance au sociocognitivisme. De meme, la 
psychologie sociale et la psychologie de la personnalite, longtemps ennemies, sont 
aujourd'hui quasiment reconciliees (fiche 29). 

Mais certains representants de la discipline estiment qu'en s'alliant a la 
psychologie cognitive, la psychologie sociale contemporaine est devenue trop 
psychologique, trop cognitive, et pas assez sociale. Par ailleurs, deux critiques 
adressees a la psychologie sociale sont d'actualite. La premiere concerne la 
methodologie. Depuis ses debuts, mais plus encore a partir des annees 1960, 
les chercheurs en psychologie sociale ont tres largement utilise la methode 
experimentale dans leurs travaux. Cette procedure presente l'avantage de demontrer 
des liens de causalite entre telle situation et tel comportement, mais pose un 
probleme majeur : les resultats obtenus sont-ils extrapolables dans la vie reelle, 
hors laboratoire ? 

La question est d'autant plus sensible que la plupart des experiences sont realisees 
avec des etudiants, et souvent des etudiants de psychologie, ce qui conduit a une 
vision tres parcellaire du fonctionnement humain. Par exemple, comparativement 
a la population generale, les etudiants ont tendance a etre moins surs de leurs 
preferences, emotions et aptitudes, a changer plus facilement d'opinion, a accorder 
moins d' importance aux aspects materiels de 1' existence, aux normes de groupe 
et au soutien social, a accorder plus d'importance aux elements cognitifs qu'aux 
emotions 2 . 

Une autre critique, plus recente, concerne la « negativite » de la psychologie 
sociale. Selon Joachim Krueger et David Funder, cette discipline s'est surtout 
focalisee sur ce qui fonctionne mal chez les gens, qu'il s'agisse de l'aspect social 
(violations de normes morales, comme dans la soumission a l'autorite) ou cognitif 
(erreurs de raisonnement) 3 . Ces auteurs proposent done que les etudes futures 
donnent la possibilite que puisse s'exprimer l'eventail complet des fonctionnements 
de l'individu. 



* 1 . Richard, F. D., Bond, C. R, Jr., et Stokes-Zoota, J. J. (2003). One hundred years of social psychology 

g- quantitatively described, Review of General Psychology, 7(4), 331-363. 

o 

2 2. Sears D. O. (1986). College sophomores in the laboratory : Influences of a narrow data base on 

o. social psychology's view of human nature, Journal of Personality and Social Psychology, 51 (3), 

-3 515-530. 

o 3. Krueger, J., et Funder, D. (2004). Towards a balanced social psychology : Causes, consequences 

q and cures for the problem- seeking approach to social behavior and cognition. Behavioral and Brain 

© Sciences,!!, 313-376. 

29 



Fiche 5 • La psychologie sociale et le sociocognitivisme 



Le tableau n'est probablement pas aussi noir que le decrivent Krueger et Funder, 
puisque des travaux de psychologie sociale portent sur la cooperation, l'altruisme, 
la resolution des conflits, etc. II invite cependant a la reflexion... et a Taction. 



5. BIBLIOGRAPHIE 



AEBISCHER V. et OBERLE D. (2005). La psy- 
chologie des groupes, Paris, Dunod. 

BLANCHET A. (2006). Le groupe en psycho- 
logie sociale, Paris, Armand Colin. 

ClALDINI R. (2004). Influence et manipula- 
tion, Paris, First Editions. 



Collectif (2005). 
Paris, Hachette. 



Psychologie sociale, 



Delhomme P. et Meyer T. (2002). ha 
recherche en psychologie sociale, Projets, 
methodes et techniques, Paris, Armand Colin. 

DUBOIS N. (2005). Psychologie sociale de la 
cognition, Paris, Dunod. 

FISCHER G.-N. (2005). Les concepts fonda- 
mentaux de la psychologie sociale, Paris, Dunod. 



GUEGUEN N. (2004). Psychologie de la mani- 
pulation et de la soumission, Paris, Dunod. 

Joule R.-V. et Beauvois J.-L. (2004). Petit 
traite de manipulation a V usage des honnetes 
gens, Grenoble, Presses universitaires de Gre- 
noble. 

Joule R.-V. et Beauvois J.-L. (2006). La 
soumission librement consentie, Paris, PUF. 

MOSCOVICI (dir.) (2003). Psychologie sociale, 
Paris, PUF. 

VALLERAND R. J. (dir.) (2006). Les fonde- 
ments de la psychologie sociale, Montreal, Gae- 
tan Morin/Cheneliere Education. 



6. SITE INTERNET 



www.psychologie-sociale.org 



30 



La psychologie 
des emotions 




Une emotion est une reaction de l'organisme a un evenement exterieur, et qui 
comporte des aspects physiologiques, cognitifs et comportementaux. Par exemple, 
la peur peut s'exprimer par des battements de coeur, une interpretation negative de 
la situation et le fait de courir. 

1. COMMENT CLASSER LES EMOTIONS ? 



9 



Emotions de base et emotions secondaires 

Paul Ekman, l'un des specialistes les plus influents dans l'etude des emotions, 
affirme qu'il y a six emotions de base : la joie, la tristesse, le degout, la peur, la 
colere et la surprise 1 . Celles-ci surgissent brusquement et ne sont ni volontaires, ni 
raisonnees. 

Les emotions secondaires (ou emotions mixtes) constituent, quant a elles, des 
melanges d'emotions de base. C'est par exemple le cas de la honte qui reunit de la 
peur et de la colere (envers soi-meme). Elles sont egalement plus « reflechies ». La 
liste des emotions secondaires est longue et comporte notamment 1' amour, la haine, 
la meflance, la culpabilite, etc. 

] Peut-on etre heureux et triste en meme temps ? 

Une autre maniere de classifier un certain nombre d'emotions a ete proposee par 
James Russel et James Carroll 2 . Sur la base d'enquetes, ils ont elabore un modele 
qui repartit les emotions en fonction de deux axes : le premier allant des emotions 
negatives aux emotions positives ; le second allant de l'activation forte a l'activation 
faible. Ce qui aboutit a la figure 6.1 . 

Cette approche a ete contestee par d'autres chercheurs qui estiment que les 
emotions positives et les negatives ne sont pas necessairement opposees entre elles. 
Ils affirment ainsi que, dans certaines circonstances, un individu peut se sentir en 
meme temps heureux et triste 3 . Le debat est toujours en cours. 



g- 1. Ekman P. (1980). The face of man : Expressions of universal emotions in a New Guinea village, 

2 New York, Garland STPM Press. 

o 

c- 2. Russell J. A. (1980). « A circumplex model of affect », Journal of 'Personality and Social Psychology, 

•3 39 (6), 1 161-1 178. Russell J. A. et Carroll J.M. (1999). « On the bipolarity of positive and negative 

~g affect », Psychological Bulletin, 125, 3-30. 

a 

q 3. Voir par exemple Larsen, J. T., McGraw, A. P., et Cacioppo, J. T. (2001). « Can people feel happy 

© and sad at the same time ? », Journal of Personality and Social Psychology, 81 (4), 684-696. 



Fiche 6 • La psychologie des emotions 



FORTE 


ACTIVATION 


effare 


stimule 


tendu* 
eff raye • • 

en colere 


*• etonne 

• excite 


. • irrite 
chagrme* 

frustre • 


• enchante 


EMOTIONS 


heureux* 

EMOTIONS 


NEGATIVES * 

• miserable 


*" POSITIVES 
content* 


triste 




morose ••deprime 


•serein 


qui s'ennuie* 


satisfait,.*^ '' a ! se 
calme* relaxe 


fatigue • 


• endormi 


T 

FAIBLE 


ACTIVATION 



Figure 6.1. Modele de Russel et Carroll. 

2. LES EMOTIONS SONT-ELLES UNIVERSELLES OU CULTURELLES ? _ 

C'est Charles Darwin (1872-1965) qui a initie cette reflexion en affirmant, dans 
L' Expression des emotions chezl'homme et chez V animal, le caractere universel des 
expressions faciales. Beaucoup plus recemment, Paul Ekman est l'auteur qui a le plus 
marque ce debat 1 . A partir de 1966, tres influence par le courant comportementaliste 
(fiche 2), il est convaincu que nos comportements sont essentiellement appris et 
qu'ils varient done selon les cultures. C'est ce qu'il pensait demontrer en etudiant 
les emotions. Or les enquetes qu'il va mener vont le faire totalement changer d'avis. 

Avec deux collegues (Sorensen et Friesen), il presente trente photographies 
d'expressions faciales a des etudiants de diverses nationalites (Americains, Japonais, 
Bresiliens, Chiliens et Argentins). II leur fournit egalement la liste des six emotions 
de base (joie, tristesse, colere, peur, surprise et degout) et leur demande de choisir 
l'emotion qui parait correspondre a chaque photographie. Or la plupart des personnes 
interrogees donnent des reponses identiques, quelle que soit leur nationalite, ce qui 
semble confirmer la these de l'universalite de l'expression faciale des emotions. 

Mais 1' argument decisif est mis en evidence quelques annees plus tard 
lorsqu'Ekman travaille avec un groupe de cent quatre-vingt-neuf adultes et cent 
trente enfants de Nouvelle-Guinee decouverts depuis seulement quatorze ans et 
qui n'avaient jamais ete en contact avec des missionnaires, administrateurs ou 



1. Ekman P. (1989). « L'expression des emotions », in B. Rime et K. Scherer (dir.) Les Emotions, 
Delachaux et Niestle. 

32 



Fiche 6 • La psychologie des emotions 



commercants. Les resultats obtenus sont alors tres proches des precedents, hormis 
le fait que les sujets de Nouvelle-Guinee ne distinguent pas la peur de la surprise (ce 
qu'Ekman explique par le fait que, dans leur culture, les evenements generateurs 
de peur declenchent egalement la surprise). Par ailleurs, Ekman et ses collegues 
decrivent de petits scenarios aux membres de ce groupe et leur demandent de mimer 
l'expression du visage qu'ils auraient dans cette situation. Lorsqu'ils reviennent 
aux Etats-Unis et presentent les photographies de ces expressions faciales a des 
etudiants, qui n'ont jamais vu d'habitants de la Nouvelle-Guinee, les etudiants 
reconnaissent sans difficulte les emotions exprimees. 

D'autres recherches, menees en particulier par Caroll Izard, ont confirme ces 
resultats. II y a eu parfois contestation de cette these de l'universalite de l'expression 
des emotions 1 , mais elle est aujourd'hui largement confirmee 2 . 

En revanche, Ekman constate des differences culturelles sur les regies d'expres- 
sion des emotions ou encore les conditions de declenchement de telle ou telle 
emotion. Par exemple, la joie ou le degout ne sont pas forcement provoques par les 
memes evenements d'une culture a une autre. 



3. PARTAGER SES EMOTIONS AVEC AUTRUI 



La plupart d'entre nous avons tendance a partager avec nos proches les moments 
forts d' emotion que nous vivons. Des etudes ont montre que c'est ce qui se produit 
dans 90 % des cas. Par ailleurs, nous croyons generalement que ceci est benefique, 
surtout lorsqu'il s'agit d'evenements douloureux. Or les recherches experimentales 
de Bernard Rime (professeur de psychologie a l'universite de Louvain, en Belgique) 
aboutissent a des resultats opposes. Elles montrent que le fait de decrire un evenement 
garde secret jusqu' alors ne reduit pas ni ne modifie l'emotion ressentie. Par contre, 
le « partage social » augmente la satisfaction generale, le sentiment d' avoir recu de 
l'aide, de mieux comprendre 1' episode, etc. Par ailleurs, la synthese de multiples 
recherches sur le debriefing ont montre que celui-ci ne diminue pas le risque que 
les victimes soient traumatisees (fiche 33). 

4. [.'INTELLIGENCE EMOTIONNELLE : MYTHE OU REALITE ? 



L'expression « intelligence emotionnelle » s'est largement repandue depuis 
la publication du best-seller de Daniel Goleman justement titre U Intelligence 
emotionnelle. Precisons cependant que ce sont Peter Salovey et John Mayer qui ont 
ete les premiers a utiliser cette expression et a la definir. II s'agit de « la capacite a 
surveiller ses propres sentiments et ceux des autres, a les discriminer, et a utiliser 
cette information pour guider sa reflexion et ses actions 3 ». 



J 1. Voir le debat dans la revue Psychological Bulletin de 1994, 115 (1). 

■g 2. Elfenbein H.A. et Ambady N. (2002). « On the universality and cultural specificity of emotion 

3 recognition : A meta-analysis », Psychological Bulletin, 128 (2), 203-235. 

© 3. Grewal D. et Salovey P. (2005). « L' intelligence emotionnelle », Pour la science, 237, 78-83. 

33 



Fiche 6 • La psychologie des emotions 



II existe trois principaux modeles de 1' intelligence emotionnelle 1 : 

• le modele de Peter Salovey et John Mayer est centre sur quatre competences 
liees : la capacite a percevoir les emotions, a les utiliser pour faciliter le 
raisonnement, a comprendre le langage des emotions et a gerer ces dernieres. Selon 
ces auteurs, 1' intelligence emotionnelle comprend deux aspects : la dimension 
experientielle (capacite a percevoir et utiliser les emotions ainsi qu'a y reagir, 
sans necessairement les comprendre) et la dimension strategique (capacite a 
comprendre et gerer les emotions sans necessairement les percevoir ou les 
eprouver) ; 

• le modele de Reuven Bar-On distingue cinq composants de 1' intelligence 
emotionnelle : l'intrapersonnel (par exemple la conscience de ses emotions 
et 1'affirmation de soi), l'interpersonnel, 1' adaptability, la gestion du stress et 
l'humeur generale. Selon cet auteur, il est possible d'ameliorer son intelligence 
emotionnelle par des formations et la therapie ; 

• le modele de Daniel Goleman met 1' accent sur quatre facettes : la conscience de 
soi, la maitrise de soi, la conscience sociale (capacite a detecter et a comprendre 
les emotions d'autrui et a y reagir), la gestion des relations avec les autres. 

La pertinence scientifique ou non de 1' intelligence emotionnelle a evidemment 
fait l'objet de debats, qui semblent pencher aujourd'hui en faveur de ce concept. Par 
exemple, le questionnaire elabore par Reuven Bar-On a montre que l'intelligence 
emotionnelle est correlee avec le sentiment de bien-etre personnel, mais pas avec 
l'intelligence cognitive. Par ailleurs, une etude menee par cet auteur et par des 
neurophysiologistes a mis en evidence que des patients ayant des lesions du cortex 
prefrontal ventromedial ont une faible intelligence emotionnelle et des problemes 
dans leurs relations sociales, alors meme que leur intelligence cognitive est normale 
et qu'ils ne souffrent pas de psychopathologie 2 . 

Divers chercheurs se sont efforces de mettre au point des programmes 
d' amelioration de l'intelligence emotionnelle. En France, Daniel Favre, professeur 
de sciences de l'education a 1'IUFM de Montpellier, a montre qu'un programme 
d' « alphabetisation emotionnelle » pouvait sensiblement reduire la violence des 
jeunes a l'ecole 3 . 



1. Stys Y. et Brown S.L. (2004). Etude de la documentation sur l'intelligence emotionnelle et ses 
consequences en milieu correctionnel, Direction de la recherche du service correctionnel du Canada. 
Document telechargeable sur Internet. 

2. Bar-On R., Tranel D., Denburg N.L. et Bechara A. (2003). « Exploring the neurological substrate 
of emotional and social intelligence », Brain, 126, 1790-1800. 

3. Favre D. (2007). Transformer la violence des eleves, Paris, Dunod. 

34 



Fiche 6 • La psychologie des emotions 



5. BIBLIOGRAPHIE 



CHANNOUF A. (2006). Les Emotions : une 
memoire individuelle et collective, Bruxelles, 
Mardaga. 

COLETTA J.-M. et TCHERKASSOF A. (2003). 
Les Emotions : cognition, langage et devetoppe- 
ment, Bruxelles, Mardaga. 

COSNIER J. (1994). Psychologie des emotions 
et des sentiments, Paris, Retz. 

DARWIN C. (2001). L'Expression des emo- 
tions chez I'homme et les animaux, Paris, 
Payot/Rivages. 

De BONIS M. (2006). Domestiquer les emo- 
tions, Paris, Les empecheurs de penser en rond. 



DENTON D. (2005). Les Emotions primor- 
diales et Veveil de la conscience, Paris, Flamma- 
rion. 

FAVRE D. (2007). Transformer la violence 
des eleves, Paris, Dunod. 

GOLEMAN D. (2003). U Intelligence emotion- 
nelle, J'ai lu. 

LEDOUX J. (2005). Le Cerveau des emotions, 
Paris, Odile Jacob. 

RIME B. (2005). Le Partage social des emo- 
tions, Paris, PUF. 

Sander M. et Scherer K.M. (dir.) (2008). 
Manuel de psychologie de V emotion, Paris, 
Dunod. 



35 




La psychologie 
de la personnalite 



La psychologie de la personnalite est un univers aux multiples facettes. En effet, 
cette expression a au moins trois significations differentes, correspondant a trois 
niveaux d'analyse : l'ensemble de l'humanite, de grandes categories humaines, 
chaque individu : 

• l'ensemble de l'humanite : les grands courants theoriques (psychanalyse, beha- 
viorisme, psychologie humaniste, etc.) ont chacun une conception de la nature 
fondamentale de l'espece humaine, considered comme pertinente pour chacun de 
nous ; 

• de grandes categories humaines : selon cette conception, il existe quelques grands 
« types » de personnalite. Nous appartenons a une categorie et non a la categorie 
opposee. Par exemple, il y a des individus extravertis et d'autres introvertis. Les 
types sont relativement peu nombreux (de deux a douze selon les theories) ; 

• chaque individu : selon cette approche, la personnalite specifique d'un individu 
est le produit complexe d'un ensemble de traits stables au fil du temps et des 
contextes. Chaque trait est present a un niveau plus ou moins important selon les 
individus et c'est precisement pour cela que chacun de nous est unique. 

La premiere approche etant presentee dans les autres fiches du livre, seules les 
approches en termes de types ou de traits seront abordees dans la presente fiche. 

1. LES GRANDS TYPES DE PERSONNALITE 

I Les quatre temperaments d'Hippocrate 

L approche en termes de types remonte a l'Antiquite. Par exemple, Hippocrate 
(460-370 avant J.-C.) considerait qu'il existe quatre grands temperaments, relies 
aux quatre humeurs (fluides corporels) que sont le sang, la bile jaune, la bile noire 
et la lymphe : 

• l'individu a la personnalite sanguine est optimiste, a une forte confiance en 
lui-meme, est souvent impulsif et peut agir d'une maniere imprevisible ; 

• l'individu colerique a beaucoup d'ambition et d'energie. II est souvent un leader et 
peut dominer d' autres personnes, en particulier celles au temperament flegmatique. 
II peut se mettre facilement en colere ; 

• l'individu melancolique est souvent perfectionniste et est rarement satisfait de ce 
qu'il a realise. II est predispose a la depression, mais peut etre tres creatif ; 

• le flegmatique est calme et generalement satisfait de lui-meme. II est rationnel et 
assez constant dans ses reactions. 



Fiche 7 • La psychologie de la personnalite 



Par la suite, d'autres auteurs reprendront cette typologie, en particulier Galien 
(131-201). Plus pres de nous, le psychologue statisticien Hans Eysenck (1916-1997) 
retrouvera globalement cette classification 1 . 

j La caracterologie de Le Senne 

Le philosophe Rene Le Senne publie en 1945 un traite de caracterologie 2 , dans 
lequel il definit le caractere comme « l'ensemble des dispositions congenitales qui 
forme le squelette mental d'un homme ». II considere que la personnalite humaine 
est fondee sur trois proprietes de base : Pemotivite, Pactivite et le retentissement 
des representations. Ce dernier terme designe le fait de reagir a un evenement d'une 
maniere primaire immediate ou secondaire nettement plus tard, apres reflexion). En 
croisant ces trois parametres (absents ou presents chez un individu), on obtient huit 
types de personnalite : 

• le type nerveux (emotif-inactif-primaire) ; 

• le type colerique (emotif-actif-primaire) ; 

• le type sentimental (emotif-inactif-secondaire) ; 

• le type passionne (emotif-actif- secondaire) ; 

• le type sanguin (non emotif-actif-primaire) ; 

• le type flegmatique (non emotif-actif-secondaire) ; 

• le type amorphe (non emotif-inactif-primaire) ; 

• le type apathique (non emotif-inactif-secondaire). 

Ces differentes typologies creees depuis P Antiquite sont abandonnees aujourd'hui 
par la psychologie scientifique. En revanche, d'autres sont largement utilisees ; c'est 
le cas notamment des seize types de personnalite mis en evidence par le MBTI ou 
encore du modele hexagonal de Holland. 



9 



Le MBTI (Myers Briggs Type Indicator) 

En se fondant sur les ecrits du psychanalyste Carl Gustav Jung (1875-1961), 
d'abord proche de Freud, puis en disaccord profond avec ce dernier, deux 
psychologues americaines, Katharine Cook Briggs (1875-1968) et sa fille Isabel 
Briggs Myers (1897-1980) ont mis au point le MBTI (Myers Briggs Type Indicator) 3 , 
un instrument conduisant a une typologie comportant seize grands types de 
personnalite, obtenues a partir de quatre composantes : 

• P orientation de Penergie : extraversion ou introversion ; 

• le recueil d'information : sensation ou intuition ; 

• la prise de decision : la pensee ou le sentiment ; 

• le mode d' action : le jugement ou la perception. 



►J 1. Eysenck H.J. (1997). Dimensions of Personality, Transaction Publishers. 

■§ 2. Le Senne R. (1945). Traite de caracterologie, Paris, PUR 

a 

q 3. Cauvin P. et Cailloux G. (2007). Les Types de personnalite, les comprendre et les appliquer avec 

® le MBTI, Paris, ESF. 

37 



Fiche 7 • La psychologie de la personnalite 



Un autre modele, tres utilise dans l'univers de l'orientation professionnelle, a ete 
propose par John Holland dans les annees 1960. Selon cet auteur, il y a generalement 
coherence entre tel ou tel type de personnalite et tel ou tel choix professionnel. 
II existerait ainsi six types de personnalites et d'environnements professionnels 
(realiste, investigateur, artiste, social, entreprenant et conventionnel) 1 : 

• realiste : ces personnes ont des aptitudes manuelles et aiment travailler sur 
des choses concretes. Elles recherchent surtout les metiers de 1' agriculture, de 
l'industrie et de l'artisanat ; 

• investigatif : ces personnes aiment manipuler les idees et les symboles, s'inte- 
ressent aux mathematiques et a la science et apprecient souvent de travailler 
seules ; 

• artiste : comme le terme l'indique, ces personnes aiment l'art et les activites 
creatives : musique, litterature, spectacles, decoration, etc. ; 

• social : ces personnes aiment entrer en contact avec les autres et leur rendre 
service. Elles preferent les metiers de l'enseignement, des soins, de l'aide sociale, 
de la psychotherapie ; 

• entreprenant : ces personnes sont a 1 ' aise pour parler en public et savent influencer 
les autres. Elles aiment diriger et prendre des risques, et sont attirees par 
1' engagement politique, le commerce ; 

• conventionnel : ces personnes preferent les activites stereotypies et aiment l'ordre. 
Elles apprecient les activites de bureau et de calcul et preferent les metiers de la 
banque, de 1' administration, de la comptabilite. 

Des centaines d' etudes ont ete realisees et ont globalement confirme la pertinence 
de ce modele, a quelques nuances pres 2 . 

L'approche de la personnalite en termes de types a cependant fait l'objet de 
critiques, ce qui conduit de nos jours beaucoup de psychologues de la personnalite 
a adopter une approche en termes de traits. Quelle est la difference entre ces deux 
conceptions ? La perspective en termes de types fonctionne globalement selon un 
mode binaire, malgre certaines nuances (par exemple, pour le MBTI, une personne 
est extravertie ou introvertie). Or la plupart d'entre nous sommes situes quelque part 
entre des tendances extremes, et il est done plus pertinent de parler en l'occurrence 
d'un niveau plus ou moins eleve d'extraversion (ou inversement d' introversion). 
Des lors, la combinaison de traits de personnalite a des degres divers fait de chacun 
de nous une personnalite unique. 



1. Holland J. L. (1966). The Psychology of Vocational Choice : A Theory of Personality Type and 
Model Environments, Waltham, MA : Blaisdell. 

2. Tetreau B. (2005). « L'essor d'une psychologie des interets professionnels », Carrierologie, 10(1). 
75-118. 

38 



Fiche 7 • La psychologie de la personnalite 



2. LES TRAITS DE PERSONNALITE 

I La difficulty : ni trop, ni trop peu de traits 

Les traits de personnalite ont ete parfois decries (fiche 29) mais sont aujourd'hui 
remis a l'honneur. A priori, selon cette conception, le nombre de traits pouvant 
decrire la personnalite d'un individu est illimite. En 1936, deux psychologies avaient 
d'ailleurs note que quatre mille cinq cent quatre adjectifs de la langue anglaise 
pouvaient servir a definir des traits. II apparait des lors necessaire de reduire cet 
ensemble sur des bases objectives. II s'agit alors de s'efforcer de repondre a deux 
exigences relativement opposees : d'une part, l'exigence d'exhaustivite (ne pas 
oublier un trait important), d'autre part, l'exigence d'economie (ne pas utiliser trop 
de traits). 

Raymond Cattell (1905-1998) a ete l'un des premiers a introduire les statistiques 
dans 1' analyse de la personnalite. Cet outil lui a permis de mettre en evidence seize 
facteurs sous-tendant la personnalite (chaleur, stabilite emotionnelle, dominance, 
perfectionnisme, tension, etc.). A noter qu'il n'y a pas de relation formelle entre 
ces seize facteurs et les seize types du MBTI. 

| Les Big Five 

Mais des recherches ulterieures ont mis en evidence qu'un nombre moins 
important de facteurs suffit pour rendre compte de la personnalite d'un individu. Le 
modele de traits le plus connu a cet egard est celui du modele des cinq facteurs, 
egalement appele Big Five (« les cinq gros », par analogie avec les Big Five 
africains : l'elephant, le buffle, le lion le leopard, le rhinoceros). 

Des enquetes empiriques ont en effet conduit divers chercheurs a la conclusion 
que la personnalite peut etre decrite en evaluant 1' importance respective de cinq 
traits de caracteres fondamentaux, que Ton peut resumer en francais sous le 
terme OCEAN : Ouverture d'esprit, Conscience (au sens d'etre consciencieux), 
Extraversion, « Agreabilite », Nevrosisme (contraire de l'equilibre emotionnel). 
Tout autre trait de personnalite peut ainsi etre integre dans celui qui lui est le plus 
proche. Par exemple, cooperatif s'apparente a « caractere agreable », « optimiste » 
a « extraverti », etc. 

Les deux chercheurs qui ont le plus contribue aux connaissances scientifiques sur 
les Big Five sont Robert McCrae et Paul Costa 1 . Pour ces auteurs, les cinq facteurs 
sont universellement presents dans toutes les cultures ou ils ont ete etudies et la 
proportion respective de chacun des facteurs est assez stable chez un individu au til 
du temps. Une synthese d'etudes, portant sur plus de cinquante mille personnes, a 
cependant montre que cette proportion varie au til du temps (fiche 27). 

Ces cinq facteurs constituent de bons predicteurs de divers aspects de 1' existence 
quotidienne, en particulier les aspirations professionnelles et les performances 



13 1. Voir, entre autres, McCrae R.R. et Costa P.T. (2006). « Perspectives de la theorie des cinq facteurs 

| (TCF) : traits et culture », Psychologie frangaise, 51, 227-244. McCrae R.R. et Costa P.T. (1997). 

© « Personality trait structure as a human universal », American Psychologist, 52 (5), 509-516. 

39 



Fiche 7 • La psychologie de la personnalite 



au travail, l'orientation politique, l'adaptation a la vie conjugale et les troubles 
de la personnalite. Par exemple, plus un demandeur d'emploi a un score eleve 
d'extraversion, plus il recherche activement un emploi. Le modele des cinq 
facteurs semble particulierement prometteur, bien que certaines etudes conduisent 
a relativiser l'enthousiasme de ses representants 1 . 



3. BIBLIOGRAPHIE 



BENOIST G. et DESCHAMPS S. (2007). Tests 
psychotechniques et de personnalite, Paris, Vui- 
bert. 

BlSSON T. (1997). Le MMPI, Pratique et 
evolutions d'un test de personnalite, Grenoble, 
Presses universitaires de Grenoble. 

BOUCHARD S. et GlNGRAS M. (2007). Intro- 
duction aux theories de la personnalite, Mont- 
real, Gaetan Morin/Cheneliere. 

BOUVARD M. (2002). Questionnaires et 
echelles d 'evaluation de la personnalite, Paris, 
Mas son. 

CAUVIN P. et CAILLOUX G. (2007). Les Types 
de personnalite, les comprendre et les appliquer 
avec le MBTI, Paris, ESF. 



CLAPIER-VALLADON S. (1997). Les Theo- 
ries de la personnalite, Paris, PUF, coll. « Que 
sais-je ? ». 

FlLLOUX J.-C. (1999). La Personnalite, Paris, 
PUF, coll. « Que sais-je ? ». 

LEVY-LEBOYER C. (2005). La Personnalite, 
unfacteur essentiel de reussite dans le monde 
du travail, Paris, Editions d'Organisation. 

HENSENNE M. (2006). Psychologie de la per- 
sonnalite, Bruxelles, De Boeck. 

Psychologie francaise (2006). Numero 51 : 
Dossier sur la psychologie de la personnalite. 

ROLLAND J. -P. (2004). L' Evaluation de 
la personnalite, le modele en cinq facteurs, 
Bruxelles, Mardaga. 



1. Voir notamment Cervone D. (2006). « Systemes de personnalite au niveau de l'individu : vers une 
evaluation de l'architecture sociocognitive de la personnalite », Psychologie francaise, 51, 357-376. 
Patel T. (2006). « Comparing the usefulness of conventional and recent personality assessment tools : 
Playing the right music with the wrong instrument ? », Global Business Review, 7 (2), 195-218. 



40 



La psychologie 
differentielle 




La psychologie differentielle, nee au debut du XIX e siecle, vise a decrire et expliquer 
les differences psychologiques entre individus et entre groupes. Son fondateur est 
Francis Galton (1822-1911), cousin de Darwin 

1. NOUS NE FONCTIONNONS PAS TO US DE LA MEME MANIERE 



La psychologie differentielle est complementaire d'autres courants de recherche, 
en particulier la psychologie generale, qui s'efforcent d'etablir des lois generates 
de fonctionnement de l'etre humain. Par exemple, les psychologues sociaux ont 
montre que l'environnement dans lequel nous nous trouvons influe fortement sur 
notre comportement (fiche 5). II s'agit certes la d'une tendance generale, cependant, 
places devant la meme situation, differents individus ne reagiront probablement 
pas tous de la meme maniere. C'est la raison d'etre des recherches en psychologie 
differentielle. 

Les themes abordes par cette discipline sont multiples. On pourrait meme dire que 
toutes les facettes du fonctionnement de l'etre humain interessent les specialistes 
de psychologie differentielle : 

• differences individuelles : intelligence (fiches 4 et 25), memoire (fiche 4), 
motivation, emotions (fiche 6), personnalite (fiche 7), comportements de sante 
(fiche 18), fonctionnement au travail (fiche 22), etc. ; 

• differences entre groupes : entre ages, classes sociales, cultures (fiche 26), sexes 
(fiche 28). 

Le lecteur pourra se referer a ces differentes fiches pour decouvrir ces domaines 
d'application. La presente fiche vise a presenter l'utilite de la demarche differentielle 
en psychologie, au travers d'un exemple. 

UNE ILLUSTRATION : LA RESILIENCE APRES MALTRAITANCE 
DANS L'ENFANCE 

II y a quelques annees, j'ai effectue une recherche sur la resilience de personnes 
ay ant ete maltraitees dans leur enfance et devenues des parents affectueux 1 . Pour 



~f 1. Lecomte J. (2004). Guerir de son enfance, Paris, Odile Jacob. Lecomte J. (2002). Briser le cycle 

o de la violence ; quand d'anciens enfants maltraites deviennent des parents non maltraitants, these 

(§ de doctorat en psychologie sous la direction de M. Etienne Mullet, Ecole pratique des hautes etudes, 

© Toulouse. 



Fiche 8 • La psychologie differentielle 



tirer des conclusions plus pertinentes, j'ai fait un travail comparatif : toute personne 
ayant un ou des enfants de plus de cinq ans pouvait me repondre. Toutes celles 
qui m'ont repondu etaient affectueuses avec leurs enfants (ce qui se comprend 
aisement : quel parent maltraitant souhaiterait repondre spontanement a une telle 
enquete ?). Le questionnaire comprenait des questions sur 1' attitude de leurs parents, 
ce qui m'a permis de classifier les personnes en quatre categories selon le niveau de 
« bientraitance »-maltraitance quand ces personnes etaient enfants. Les nombreux 
autres items du questionnaire concernaient les projets d'avenir quand ils etaient 
jeunes, l'estime de soi actuelle, les relations avec les autres, le regard porte sur 
l'existence, etc. 

Les reponses a ces questions etaient tres differentes selon les categories de 
personnes (maltraitees ou non) ayant repondu. En d' autres termes, alors que 
toutes ces personnes etaient affectueuses avec leurs enfants, les caracteristiques 
psychologiques liees a cette maniere d'etre parent variaient fortement selon 
l'experience vecue en tant qu'enfant. 

Par exemple, les sujets aimes par leurs parents ont tendance a prendre modele 
sur eux dans l'education de leurs propres enfants, tandis que plus un enfant a ete 
maltraite dans l'enfance, plus il pratique le « contre-modelage », c'est-a-dire une 
attitude parentale volontairement opposee a celle des parents. Cette decision d'agir 
ainsi se prend des l'enfance ou la jeunesse. L'enfant maltraite se projette alors dans 
l'avenir, avec des propos tels que : « Quand je serai grand et que j'aurai des enfants, 
je ferai exactement le contraire de mon pere »... generalement avec succes quinze 
ou vingt ans plus tard. 

Autre exemple : parmi les cent vingt items du questionnaire, figurait celui-ci : 
« Quand j'y pense, je m'estime vraiment chanceux(se). » Chaque personne devait 
cocher une reponse sur une echelle en sept points, depuis « Pas du tout d'accord » 
(0) jusqu'a « Tout a fait d'accord » (6). La moyenne des reponses des personnes 
non maltraitees est quasiment la meme (3,73/6) que celle des personnes fortement 
maltraitees physiquement et psychologiquement (3,80/6). Si Ton s'arrete a cela, on 
peut se dire qu'il y a une loi generale selon laquelle les gens s'estiment moyennement 
chanceux dans l'existence, quelles que soient leurs experiences enfantines. Ce serait 
une fausse interpretation, car la repartition des reponses est tres differente entre 
ces deux categories de personnes, comme le montrent les deux histogrammes de la 
figure 8.1. 

Ainsi, les non-maltraites ont tendance a se considerer comme moyennement 
chanceux. Rares sont ceux qui s'estiment tres peu ou tres chanceux. Ils ont le 
sentiment d' avoir vecu un bonheur moyen. C'est exactement le contraire pour les 
sujets tres maltraites. Ils ont tendance a s'estimer soit tres peu chanceux dans la vie 
(ce qui se comprend), soit tres chanceux (ce qui est plus etonnant, d'autant plus que 
cette reponse est nettement plus frequente chez eux que la reponse « pas du tout 
chanceux(se) »). 

Les entretiens que j'ai eus avec ces personnes m'ont permis de comprendre cette 
reponse apparemment surprenante. Elles sont extremement sensibles aux etres et 
aux evenements qui les ont aides a s'en sortir et en gardent un vif souvenir. A chaque 



42 



Fiche 8 • La psychologie differentielle 



Nombre 

de sujets 

16 

14 
12 
10 

8 

6 

4 

2 





Nombre 

de sujets 

16 

14 
12 
10 







1 



Figure 8.1. Distribution des reponses a I'item : 
<< Quand j'y pense, je m'estime vraiment chanceux(se) ». 

A gauche : chez les personnes non maltraitees. A droite : chez les personnes 
fortement maltraitees physiquement et psychologiquement. 
Lecture des figures : Chaque barre verticale represente le nombre de personnes 
ayant coche telle reponse (de c'est-a-dire « pas du tout d'accord » a 6, c'est- 
a-dire « tout a fait d'accord ») A titre d'exemple : une personne qui coche 
le chiffre « 3 » manifeste par la qu'elle estime avoir eu moyennement de la 
chance. C'est le cas de 15 personnes non maltraitees dans I'enfance, mais d'une 
seule parmi les personnes qui ont ete fortement maltraitees physiquement et 
psychologiquement. 



fois, elles ont eu le sentiment d'avoir eu beaucoup de chance a ce moment. C'est le 
cas par exemple d'une femme d'une cinquantaine d'annees, extremement maltraitee 
dans son enfance (incestes multiples, tortures physiques et psychologiques, etc.). 
Elle se souvient avec une precision impressionnante de sa seconde maitresse d'ecole 
primaire qui lui a permis de changer definitivement le regard qu'elle avait sur 
elle-meme. Cette rencontre a ete pour elle une chance immense. Or qu'a fait cette 
institutrice ? Elle Pa aidee a se coiffer, lui a appris a se brosser les dents, lui faisait 
faire des calculs pendant la recreation, etc. Tout cela etait bien banal, mais ce qui a 
touche la petite fille etait la gentillesse de cette femme. 

La psychologie differentielle nous apprend done qu'il faut completer la 
connaissance de grandes lois generates sur le fonctionnement humain par des 
analyses permettant de comprendre le vecu personnel des individus. 



1 3. BIBLIOGRAPHIE 



© 



Eme E. (2003). Psychologie differentielle, 
Paris, Armand Colin. 

HOUSSEMAND C, MARTIN R. et DlCKES P. 
(dir.) (2006). Perspectives de psychologie dif- 
ferentielle, Rennes, Presses universitaires de 
Rennes. 

HUTEAU M. (2006). Psychologie differen- 
tielle, Cours et exercices, Paris, Dunod. 

HUTEAU M. (1998). Manuel de psychologie 
differentielle, Paris, Dunod. 



LAUTREY J. (dir.) (2006). Psychologie du 
developpement et psychologie differentielle, 
Paris, PUF. 

REUCHLIN M. (2001). La Psychologie diffe- 
rentielle, Paris, PUF. 

REUCHLIN M. (1999). Evolution de la psy- 
chologie differentielle, Paris, PUF. 

REUCHLIN M. (1991). Les Differences indi- 
viduelles a Vecole : Apercu et reflexions sur 
quelques recherches psychologiques, Paris, PUF. 



43 




La psychologie 
evolutionniste 



Pour la psychologie evolutionniste, domaine en pleine expansion outre-Atlantique 
et, dans une moindre mesure, en Europe, la plupart des comportements humains 
s'expliquent par la theorie de revolution. Affirmation qui suscite de nombreux 
debats au sein de la communaute scientifique. Ce courant de recherche rassemble 
non seulement des psychologues, mais egalement des biologistes et geneticiens, des 
ethologues, des anthropologues et paleoanthropologues. Les themes de predilection 
de la psychologie evolutionniste sont 1' amour et la sexualite, 1' ami tie, l'altruisme, 
la hierarchie. 

1. HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE EVOLUTIONNISTE 

I Darwin et la theorie de la selection sexuelle 

On connait surtout de Charles Darwin (1809-1882) la theorie de la selection 
naturelle, selon laquelle ce sont les individus les mieux adaptes a leur environnement 
qui ont le plus de probabilited de survivre et de laisser une descendance. Mais 
Darwin a egalement developpe la theorie de la selection sexuelle, mecanisme 
parallele selon lequel la nature selectionne les individus les plus attractifs aux yeux 
de l'autre sexe (force, couleur du plumage, qualite du chant, etc.), idee qui est a la 
base de multiples recherches contemporaines de psychologie evolutionniste. 

Edward Wilson et la sociobiologie 

En 1975, le livre Sociobiologie, la nouvelle synthese, du naturaliste Edward 
Wilson, defraie la chronique 1 . Selon cette theorie, extension du darwinisme, les 
comportements sociaux de l'etre humain s'expliquent par une base biologique : la 
reproduction des genes. C'est le dernier chapitre de cet ouvrage qui genere une 
vaste polemique : Wilson etend son interpretation au comportement humain, cense 
etre essentiellement determine par son materiel genetique. II recidive quelques 
annees plus tard avec L'Humaine nature 1 . Certains voient alors dans ces ecrits 
une conception de l'homme depourvu de liberte, voire un risque de resurgence du 
« racisme scientifique » et de l'eugenisme. 

Naissance de la psychologie evolutionniste 

Bien que le premier usage du terme « psychologie evolutionniste » date de 1973, 
c'est surtout a partir des annees 1990, qu'il se diffuse largement, notamment sous 



9 



8 



1. Wilson E.O. (1989, edition francaise). La Sociobiologie, Monaco, Le Rocher. 

2. Wilson E.O. (1979). L'Humaine nature. Essai de sociobiologie, Paris, Stock. 



Fiche 9 • La psychologie evolufionniste 



l'influence de Lela Cosmides (psychologue) et John Tooby (anthropologue) 1 . Ces 
chercheurs remettent en cause ce qu'ils appellent le « modele standard des sciences 
sociales », c'est-a-dire la conception selon laquelle le contenu de 1' esprit humain 
est essentiellement une construction sociale. Selon eux, au contraire, nos circuits 
cerebraux sont destines, par la selection naturelle, a resoudre des problemes auxquels 
nos ancetres ont ete confronted au cours l'histoire evolutive de notre espece. 



2. L'AMOUR N'AURAIT RIEN DE ROMANTIQUE 



Selon les psychologues evolutionnistes, tout etre humain cherche, sans le savoir, 
a multiplier ses genes. Une notion cle est 1' « investissement parental », qui designe 
le temps et l'energie consacres a la progeniture, depuis la fecondation jusqu'au 
sevrage. Ce sont les femmes qui ont 1' investissement parental le plus important : 
la gestation dure neuf mois, habituellement suivie d'une periode de lactation qui 
s'etend de plusieurs semaines a plusieurs annees selon les groupes humains. En 
revanche, l'investissement parental minimal de l'homme est reduit a 1' ejaculation. 

La consequence de tout cela est que, pour permettre une propagation maximale des 
genes, les males ont interet a adopter une strategie quantitative, c'est-a-dire feconder 
un maximum de femelles, tandis que celles-ci ont interet a adopter une strategie 
qualitative, c'est-a-dire a s'accoupler avec les meilleurs males. Cette conception 
a suscite de nombreuses critiques puisqu'elle parait justifier le comportement 
aisement volage de l'homme et, parallelement, confiner la femme dans ses roles 
d'epouse et de mere. 

En 1979, Donald Symons publie la premiere analyse de la sexualite humaine 
realisee dans une perspective darwinienne 2 . Se basant sur l'etude de diverses 
societes, cet auteur confirme que les femmes ont tendance a etre selectives dans le 
choix de leurs partenaires sexuels, tandis que les hommes sont surtout attires par 
la plus grande variete possible de partenaires. Par la suite, David Buss, professeur 
de psychologie a l'universite du Michigan, effectue une enquete dans trente-sept 
cultures du monde 3 . Elle montre que les femmes sont plus attirees par le statut 
social que les hommes, ceux-ci etant, en revanche, surtout interesses par la jeunesse 
et la beaute. D'ailleurs, l'apparence physique d'une femme (bien plus que son 
intelligence ou son niveau d'education) constitue le meilleur indicateur du statut 
professionnel de son epoux. Ces travaux semblent bien confirmer le postulat selon 
lequel l'homme a une strategie quantitative de reproduction (une femme jeune est 
plus apte a la fecondite qu'une femme agee), tandis que la femme a une strategie 
qualitative (un homme ayant un statut social eleve pourra fournir davantage de 
ressources permettant d'elever confortablement la progeniture). 



"§. 1. Voir notamment Tooby J., Barkow, Jerome H. et Cosmides L. (dir.) (1992). The Adapted Mind : 

►J Evolutionary Psychology and the Generation of Culture. Oxford, Oxford University Press. 

■g 2. Symons D. (1979). The Evolution of Human Sexuality, Oxford University Press. 

a 

P 3. Buss, D. M. (1989). « Sex differences in human mate preferences : Evolutionary hypotheses tested 

© in 37 cultures », Behavioral and Brain Sciences, 12, 1-49. 

45 



Fiche 9 • La psychologie evolutionniste 



Par ailleurs, les recherches de David Buss sur la jalousie ont mis en evidence 
que l'homme est surtout affecte par 1'inndelite sexuelle de sa compagne, tandis 
que la femme souffre surtout si l'homme est affectivement attache a une autre 
femme 1 . Deux attitudes differentes qui confortent l'approche de la psychologie 
evolutionniste. 

3. CRITIQUES DE LA PSYCHOLOGIE EVOLUTIONNISTE 



La psychologie evolutionniste a suscite des reactions, parfois vives, et des 
refutations au sein de la communaute scientifique. Cette discipline pretend interpreter 
pratiquement tous les comportements au travers d'une grille de lecture biologique ; 
or certains comportements paraissent difficilement explicables par cette theorie. 
C'est notamment le cas de 1' infanticide, de l'homosexualite, du suicide ou de la 
mort pour la patrie, puisque ces comportements empechent la transmission des 
genes de l'individu a la generation suivante. Les explications des psychologues 
evolutionnistes sont alors parfois surprenantes. Par exemple, selon Robert Wright, 
le suicide s'explique par le fait que dans l'environnement ancestral de l'etre humain, 
la nourriture etait peut-etre rare, et que cet acte permettait a une personne de venue 
un fardeau pour ses proches de ne pas priver ceux-ci de la valeur reproductive 
importante des aliments. Nous aurions garde ce comportement, meme s'il n'a plus 
de valeur adaptative aujourd'hui. 

Par ailleurs, selon la theorie sociobiologique de l'altruisme, nous aidons 
preferentiellement les personnes qui nous sont genetiquement proches. II y a deja 
une trentaine d'annees, l'anthropologue Marshall Sahlins fournissait une severe 
critique de cette conception, en montrant que, dans de nombreux groupes humains, 
la parente est une notion plus sociale que biologique 2 . « Les categories du "proche" 
et du "distant" sont des variables independantes de la distance consanguine. » Si un 
homme a quitte son village d'origine pour aller vivre dans un autre lieu a l'occasion 
de son mariage, il considere comme ses proches parents les personnes du village 
dans lequel il habite plutot que ses apparentes genetiques. Sahlins conclut que « les 
etres humains ne perpetuent pas leur etre physiologique, mais leur etre social ». 

Plusieurs auteurs ont reexamine les donnees des trente-sept cultures etudiees 
par David Buss et sur lesquels celui-ci s'est fonde pour affirmer le primat 
des forces de revolution sur le comportement humain. lis constatent qu'il y a 
d'importantes variations interculturelles en ce qui concerne le degre de differences 
comportementales entre sexes. Par exemple, meme si dans les diverses cultures, 
les hommes valorisent plus que les femmes la chastete de leur partenaire, cette 
difference entre sexes varie fortement selon les pays. Lecart est ainsi tres peu 
marque en Suede et bien plus fort au Nigeria. Ce qui a conduit certains auteurs a 



1. Buss D. (2005). Une passion dangereuse, la jalousie, Paris, Odile Jacob. 

2. Sahlins M. (1980). Critique de la sociobiologie, Paris, Gallimard. 



46 



Fiche 9 • La psychologie evolutionniste 



affirmer que la culture des sujets est un predicteur plus fort de leurs preferences de 
conjoints que le genre 1 . 

Quant a Alice Eagly et Wendy Wood, elles proposent une interpretation des 
donnees de Buss en termes de division du travail domestique, socialement construite 2 
car, montrent-elles, les differences entre sexes sont correlees au niveau d'inegalite 
des societes. Elles soulignent qu'une importante difference entre sexes est negligee 
par les psychologues evolutionnistes : les hommes valorisent plus que les femmes 
le fait que leur partenaire fasse de la bonne cuisine et s'occupe bien de la maison. 
Utilisant un indicateur des Nations Unies intitule « mesure d' empowerment » de 
genre, elles constatent que plus un pays est caracterise par l'egalite economique, 
politique et de prise de decision entre femmes et hommes, moins les hommes sont 
attires par 1' aptitude d'une femme a assurer le travail domestique, et moins les 
femmes sont attirees par le potentiel masculin a gagner de l'argent. Par ailleurs, 
plus il y a d'egalite femmes-hommes, plus est faible l'ecart d'age entre hommes 
et femmes vivant ensemble. Pour ces deux auteurs, ce constat suggere que les 
differences sexuelles concernant les preferences d'age sont surtout le reflet de la 
division sexuelle du travail. 

Notons cependant que plusieurs psychologues evolutionnistes adoptent une 
conception interactionniste (impact conjoint de la biologie et de l'environnement). 
Par exemple, selon David Buss lui-meme, « la theorie evolutionniste represente en 
fait une vision interactionniste. Le comportement humain ne peut s'effectuer sans 
deux ingredients : 1) des adaptations evolutives 2) un environnement qui declenche 
le developpement et l'activation de ces adaptations ». 



4. BIBLIOGRAPHIE 



BLAFFER Hrdy S. (2004). Les Instincts 
maternels, Paris, Payot. 

Buss D. (1997). Les Strategies de I'amour, 
Paris, Intereditions. 

Buss D. (2005). Une passion dangereuse, la 
jalousie, Paris, Odile Jacob. 

CLAVIEN C. et EL-BEZ C. (dir.) (2007). 
Morale et evolution biologique. Entre deter- 
minisme et liberte, Presses polytechniques et 
universitaires romandes. 

DENNETT D. (2004). Theorie evolutionniste 
de la liberte, Paris, Odile Jacob. 



FISCHER H. (2008) Histoire naturelle de 
I'amour, Paris, Hachette. 

GEARY D. C. (2003) : Hommes, femmes : 
revolution des differences sexuelles humaines, 
Bruxelles, De Boeck. 

PINKER S. (2005). Comprendre la nature 
humaine, Paris, Odile Jacob. 

Workman L. et Reader W. (2007). Psycho- 
logie evolutionniste, une introduction, Bruxelles, 
De Boeck. 

Wright R. (2005). L 'Animal moral, Psycho- 
logie evolutionniste et vie quotidienne, Paris, 
Gallimard. 



© 



1. Norenzayan A. et Heine S.J. (2005). « Psychological universals 
know ? », Psychological Bulletin, 131 (5), 763-784. 

2. Eagly A.H., et Wood W. (1999). « The origins of human sex differences 
versus social roles », American Psychologist, 54 (6), 408-423. 



What are they and how can we 
Evolved dispositions 



47 




La neuropsychologie 



Situee, comme son nom l'indique, a la jonction des neurosciences et de la 
psychologie, la neuropsychologic vise a comprendre comment la structure et 
le fonctionnement du cerveau sont lies aux processus psychologiques et aux 
comportements. Une approche plus restreinte et frequemment utilisee limite cette 
definition a 1' etude des troubles cognitifs et comportementaux consecutifs a des 
lesions cerebrales. Cette fiche adopte l'approche « elargie » de la neuropsychologie, 
en presentant tout d'abord un bref historique de cette discipline, puis trois domaines 
majeurs de recherche : la specialisation hemispherique, la plasticite cerebrale et les 
neurones miroirs. 

1. DE PLATON A L'IMAGERIE A RESONANCE MAGNETIQUE 



Platon peut etre considere comme l'un des peres fondateurs de la neuropsy- 
chologie, en ce sens qu'il considerait que le cerveau etait au centre des activites 
psychiques de l'homme, contrairement a Aristote, partisan du cardiocentrisme, qui 
attribuait au cceur le role central dans le fonctionnement mental et emotionnel. 

C'est cependant Paul Broca (1824-1880), neurochirurgien a l'hopital du Kremlin- 
Bicetre, qui a donne ses lettres de noblesse scientifique a la neurobiologie, en 
fournissant la premiere demonstration d'un lien entre la localisation d'une lesion 
cerebrale et un trouble du langage : apres un accident vasculaire cerebral, un patient 
ne prononcait plus que la syllabe « tan », alors que ses autres fonctions cognitives, y 
compris la comprehension du langage, etaient preservees. Cet homme etant decede 
quelques jours plus tard, Broca a precede a son autopsie et a decouvert une lesion 
cerebrale localisee dans la troisieme circonvolution du lobe frontal gauche. 

Depuis le milieu des annees 1980, des progres technologiques ont permis 
d' observer directement le fonctionnement du cerveau humain. Les chercheurs ont 
d'abord utilise la tomographie par emission de positons (TEP), qui a permis de 
realiser les premieres cartographies des fonctions cognitives chez l'homme sain. De 
nos jours, cette technique est remplacee par l'imagerie par resonance magnetique 
fonctionnelle (IRMf) qui ne necessite pas d'injection de produit radioactif et qui 
fournit des cartes de debit sanguin cerebral en trois dimensions de meilleure qualite. 

2. CERVEAU GAUCHE - CERVEAU DROIT : REALITE ET MYTHE 



Les differences entre les deux hemispheres se manifestent dans de nombreux 
domaines : controle moteur, langage, connaissance spatiale, etc. Les premieres 
connaissances sont venues de l'etude de patients dits split-brain (au cerveau divise). 



Fiche 1 • La neuropsychologie 



Face a des personnes souffrant de graves crises d'epilepsie, rebelles a tout traitement 
medical, des chercheurs ont decide, a partir des annees 1960, de sectionner le 
corps calleux et la commissure anterieure, qui constituent la principale voie de 
communication entre les deux hemispheres. Robert Sperry et son etudiant Michael 
Gazzaniga ont ainsi constate que l'etat psychologique general d'un patient n'etait 
pas modifie, mais que certaines de ses activites mentales etaient transformees : par 
exemple, il n'arrivait plus a comparer la forme des objets qu'il tenait dans chacune 
de ses mains, s'il ne les voyait pas. Selon Gazzaniga, « l'homme dont le corps 
calleux a ete sectionne a deux spheres de conscience separees 1 ». Ceci a parfois 
provoque des situations dramatiques. Gazzaniga cite ainsi le cas d'un homme qui 
saisit un jour sa femme de sa main gauche et la secoua violemment, tandis qu'il 
essayait de lui venir en aide avec sa main droite. Les travaux de Sperry et son 
equipe lui ont valu le prix Nobel de medecine en 1981. Depuis cette epoque, les 
connaissances se sont multipliees et affinees 2 . 

La difference la plus connue concerne le fait d'etre droitier (90 % des personnes) 
ou gaucher. II y a egalement une tres forte dominance de 1' hemisphere gauche 
pour le langage. Ainsi, le controle de l'expression orale est limite a l'hemisphere 
gauche chez environ 95 % des droitiers. Mais il s'agit la des seuls cas ou l'un 
des hemispheres est tres specialise dans une tache que l'autre n'accomplit pas 
ou tres peu. La plupart du temps, les deux hemispheres se completent comme 
les pieces d'un puzzle. Prenons l'exemple des emotions 3 . Selon la conception 
initiale, l'hemisphere droit etait charge d'identifier les emotions. Aujourd'hui, les 
chercheurs estiment toujours qu'il est plus apte que l'hemisphere gauche dans cette 
tache, mais ils ont surtout decouvert que l'identification des emotions positives (par 
exemple, la joie) depend plus de l'hemisphere gauche, tandis que l'identification 
des emotions negatives (par exemple, la tristesse) depend surtout de l'hemisphere 
droit. Autre exemple, concernant le traitement spatial : l'hemisphere droit extrait 
preferentiellement les informations relatives a 1' evaluation precise des distances, 
tandis que l'hemisphere gauche est plus efficace pour reperer des relations telles 
que « au-dessus de ». 

Des ouvrages grand public ont parfois simpline a 1' extreme les connaissances 
scientifiques sur l'asymetrie cerebrale. Par exemple, l'affirmation selon laquelle 
il existe des individus « cerebraux gauches » (rationnels, analytiques et verbaux) 
et des « cerebraux droits » (artistiques, intuitifs et creatifs) ne repose sur aucun 
fondement scientifique solide. 



S 1. Gazzaniga M. (1976). Le Cerveau dedouble, Bruxelles, Dessart et Mardaga, p. 15. 

o. 2. Hetlige J.B. (2002). « Specialisation hemispherique : donnees recentes », Revue de neuropsycho- 

-3 logie, 12 (1), 7-49. 

13 3. Demaree H.A., Everhart D.E., Youngstrom E.A. et Harrison D.W. (2005). « Brain lateralization of 

q emotional processing : Historical roots and a future incorporating "dominance" », Behavioral and 

© Cognitive Neuroscience Reviews, 4(1), 3-20. 

49 



Fiche 1 • La neuropsychologie 



3. QUEL QUE SOIT L'AGE, NOTRE CERVEAU EVOLUE 



Les neurologues ont longtemps pense que seul le cerveau de l'enfant pouvait se 
developper, et qu'a partir de l'age adulte, il etait une structure fixe. Cette epoque est 
desormais revolue et de plus en plus de recherches sont effectuees sur la plasticite 
cerebrale, expression qui designe la capacite du systeme nerveux a modifier son 
organisation, que ce soit au cours du developpement normal de l'individu, apres 
des lesions cerebrales ou encore apres un deficit sensoriel (cecite, surdite, etc.). 

Par exemple, une serie d'etudes, menees par Eleanor Maguire et son equipe, de 
l'universite de Londres ont montre que les conducteurs de taxi londoniens presentent 
un developpement nettement plus important d'une zone cerebrale consacree a la 
representation de l'espace, comparativement aux personnes du meme age de la 
population generale 1 . Plus les chauffeurs ont d'anciennete dans leur activite, plus 
cette zone cerebrale est volumineuse. 

De meme, Thomas Elbert et ses collegues, de l'universite de Constance en 
Allemagne, ont decouvert que la zone du cerveau qui controle les mouvements de la 
main gauche des violonistes professionnels est deux fois plus importante que celle 
qui commande la main droite 2 . Or ce sont les doigts de la main gauche, courant sur 
les cordes, qui sont surtout mis a contribution, bien plus que ceux de la main droite, 
tenant l'archet. Par ailleurs, plus la pratique du violon a commence tot, plus cette 
zone est developpee. 

Autre exemple encore de plasticite cerebrale : chez les personnes sourdes ou 
aveugles, les zones cerebrales associees a l'ouie ou a la vue sont « colonisees » par 
les autres modalites sensorielles pour compenser le deficit 3 . 

Les cas les plus impressionnants de plasticite cerebrale sont probablement ceux de 
personnes ayant subi une hemispherectomie. Cette operation, qui consiste a enlever 
l'ensemble ou une large partie d'un hemisphere cerebral, est effectuee en dernier 
recours chez des personnes epileptiques, en grande souffrance et pour lesquelles tous 
les traitements ont echoue. Or ces personnes vont generalement beaucoup mieux 
apres ! Comme le soulignent les auteurs d'une synthese des connaissances dans ce 
domaine : « II vaut mieux vivre avec la moitie d'un cerveau sain qu'avec un cerveau 
entier dont un hemisphere est malade 4 . » Les effets negatifs different selon l'age 
de 1' operation (plus graves chez 1' adulte) et selon la fonction concernee (graves 
consequences sur le langage lorsque l'ablation concerne l'hemisphere gauche). 



1. Voir notamment Maguire E.A., Gadian D.G., Johnsrude I.S., Good C.D., Ashburner J., Frackowiak 
R.S. et Frith C.D. (2000). « Navigation-related structural change in the hippocampi of taxi drivers », 
Proceedings of the National Academy of Sciences of the U.S.A., 97 (8), 4398-4403. 

2. Elbert T., Pantev C, Wienbruch C., Rockstroh B. et Taub E. (1995). « Increased cortical 
representation of the fingers of the left hand in string players », Science 270, 305-307. 

3. Bavelier D. et Neville H.J. (2002). « Cross-modal plasticity : Where and how ? », Nature Reviews 
Neuroscience, 3, 443-452. 

4. Ptito M., Fortin A. et Ptito A. (2002). « Vivre avec la moitie du cerveau : les effets de 
1' hemispherectomie humaine », Revue de neuropsychologie, 12 (1), 185-210. 

50 



Fiche 1 • La neuropsychologie 



Mais il y a inversement amelioration des fonctions intellectuelles ; ainsi, apres une 
hemispherectomie pratiquee sur quarante et un patients, il y a eu : 

• amelioration du QI chez dix-neuf patients (augmentation de 5 a 22 points) ; 

• pas de changement du QI chez dix-sept patients ; 

• diminution du QI chez cinq patients (baisse de 7 a 12 points). 

Globalement, la vie de ces patients est grandement amelioree, 1' operation leur 
assurant une autonomie que peu ont connue avant 1' operation. 

Plus etonnant encore, un homme mene une vie absolument normale malgre un 
cerveau presque inexistant 1 . II avait ete traite pour une hydrocephalic congenitale a 
l'age de six mois. A 44 ans, il se presente a l'hopital car il souffre de troubles de la 
marche. Cet homme est marie et employe de la fonction publique (QI = 75). Les 
medecins sortent son dossier et (re)decouvrent son cas. lis examinent son cerveau 
et decouvrent l'incroyable : la boite cranienne est presque entierement remplie 
par une importante poche de liquide, qui ne laisse qu'une fine couche de tissu 
cerebral contre la paroi du crane. Les neurologues n'en reviennent toujours pas et 
s'emerveillent du pouvoir de recuperation de l'organisme humain (figure 10.1). 




Figure 10.1. La zone sombre est occupee par une poche de liquide. 



4. QUAND DEUX CERVEAUX ENTRENT EN RESONANCE 



Depuis le debut des annees 1990, un nouveau courant de recherches revolutionne 
la neuropsychologie, faisant de cette derniere non plus seulement l'etude du cerveau 



(§ 1. Feuillet L., Dufour H. et Pelletier J. (2007). « Brain of a white-collar worker », Lancet, 370, juillet 

© 21, 262. 



51 



Fiche 1 • La neuropsychologie 



individuel, mais egalement des « resonances » entre cerveaux, et posant ainsi les 
fondements d'une neuropsychologie sociale. 

Cette situation nouvelle est liee a la decouverte des « neurones miroirs », lesquels 
s'activent non seulement quand un individu accomplit une action, mais aussi quand 
il voit un autre individu la realiser 1 . Ces neurones ont d'abord ete decouverts chez 
des singes, puis mis en evidence chez l'etre humain. lis jouent un role majeur 
dans la reconnaissance et la comprehension du sens des actions d'autrui, comme le 
montre l'experience que void 2 . Un singe observe l'activite d'un humain, selon une 
procedure comprenant plusieurs variantes : 

• soit la main de l'homme saisit reellement un objet, soit elle simule seulement 
Taction car il n'y a pas d'objet ; 

• soit le singe voit l'ensemble de Taction, soit il n'en voit que le debut, car un ecran 
opaque cache la fin du geste de Thomme. 

Les experimentateurs controlent soigneusement, grace a des enregistrements 
video, le fait que le geste est bien execute de la meme maniere dans les differentes 
situations. 

Cette procedure conduit a quatre situations differentes, selon que Tacte est reel 
et simule, et selon que la fin de Taction est visible ou cachee aux yeux du singe. 
L'experience aboutit aux resultats du tableau 10.1. 

Tableau 10.1. Conditions d'activation des neurones miroirs. 





Fin de I'action 




Visible 


Cachee 


Action 


Reelle 


Les neurones miroir 
s'activent 


Les neurones miroir 
s'activent 


Simulee 


Les neurones miroir 
ne s'activent pas 


Les neurones miroir 
ne s'activent pas 



Ainsi, que le singe voie ou ne voie pas la fin de Taction ne change rien a la 
reaction des neurones miroirs. Leur « critere » pour reagir est uniquement le fait que 
Taction va etre reellement accomplie. Ainsi, les neurones miroirs « percoivent » la 
signification, le but de Taction observee, avant meme que celle-ci ne soit realisee, et 
alors que Tobjectif n'estpas perceptible visuellement. A ma connaissance, aucune 
explication de ce phenomene etonnant n'a encore ete fournie a ce jour. 

Par ailleurs, l'activite des neurones miroirs ne concerne pas seulement la facette 
cognitive de la personne, mais egalement sa facette emotionnelle. Observer T emotion 
d'autrui (par exemple, de la douleur ou du degout) active les zones cerebrales 
impliquees dans le traitement de la meme emotion chez soi-meme. Par exemple, 
les zones cerebrales impliquees dans Tempathie sont activees lorsque nous voyons 



1. Rizzolatti G. et Sinigaglia C. (2008). Les Neurones miroir, Paris, Odile Jacob. 

2. Umilta M.A., Kohler E., Gallese V., Fogassi L., Fadiga L., Keysers C. et Rizzolatti G. (2001). 
know what you are doing : A neurophysiological study », Neuron, 31, 1-20. 



52 



Fiche 1 • La neuropsychologie 



qu'un proche qui nous est cher ressent de la douleur ou en regardant une aiguille 
penetrant le dos de la main d'un inconnu 1 . 

Selon Vittorio Gallese et Giacomo Rizzolatti, deux des decouvreurs des neurones 
miroirs, ces derniers constituent le fondement neurologique de l'empathie. Rizzolatti 
declare d'ailleurs que les neurones miroirs nous montrent « combien les liens qui 
nous unissent aux autres sont profondement enracines en nous et, done, a quel point 
il peut etre bizarre de concevoir un moi sans un nous 2 ». 



5. BIBLIOGRAPHIE 



EUSTACHE F. et FAURE S. (2005). Manuel de 
neuropsychologie, Paris, Dunod. 

JEANNEROD M. (2007). L' Homme sans visage 
et autres recits de neurologie quotidienne, Paris, 
Odile Jacob. 

LeDoux J. (2003). Neurobiologie de la per- 
sonnalite, Paris, Odile Jacob. 

Ramachandran V.S. et Blakeslee S. 
(2002). Le Fantome interieur, Paris, Odile Jacob. 



Rizzolatti G. et Sinigaglia C. (2008). Les 
Neurones miroir, Paris, Odile Jacob. 

SlEROFF E. (2004). La Neuropsychologie, 
Approche cognitive des syndromes cliniques, 
Paris, Armand Colin. 

Springer S.P et Deutsch G. (2000). Cer- 
veau gauche, cerveau droit, a la lumiere des 
neurosciences, De Boeck Universite. 



© 



1. Singer T., Seymour B., O'Doherty J., Kaube H., Dolan R. J. et Frith C. D. (2004). « Empathy for 
pain involves the affective but not sensory components of pain », Science, 303, 1157-1162. 

2. Rizzolatti G. et Sinigaglia, op. cit., p. 11. 



53 




La psychologie positive 



Depuis quelques annees, se developpe un courant de psychologie universitaire qui 
met surtout l'accent sur les facettes positives de l'etre humain. Colloques, centres 
de recherches, ouvrages collectifs et numeros speciaux de revues scientifiques 
temoignent d'une grande vitalite. L'optimisme, le sens a la vie, l'humour, le courage 
ou encore le pardon suscitent de plus en plus l'interet des chercheurs. 

Le monde de la psychologie et de la psychotherapie est peut-etre en train 
d'amorcer une evolution radicale : le passage d'une forte centration sur le manque 
et la pathologie vers une prise en compte additionnelle des aptitudes et de 
1' accomplissement personnel. II est de plus en plus question aujourd'hui de 
psychologie positive. 

Cet interet pour les facettes positives de l'etre humain n'est pas nouveau. Le 
courant de la psychologie humaniste, represente entre autres par Carl Rogers et 
Abraham Maslow, a mis ces themes en exergue (fiche 3). Mais ce mouvement est 
petit a petit tombe en desuetude, et ce n'est que depuis le debut des annees 2000 
que le flambeau est clairement repris par le courant de la psychologie positive, qui 
vise a donner un credit scientifique a cette approche. 

UNE RENCONTRE INATTENDUE CHANGE L'ORIENTATION 

D'UN CHERCHEUR 

Le principal initiateur du mouvement, Martin Seligman, professeur de psycho- 
logie a l'universite de Pennsylvanie, fut lui-meme pendant de nombreuses annees 
un specialiste reconnu de la depression. Mais une rencontre inattendue, il y a un 
quart de siecle, l'a conduit a reorienter ses recherches 1 . Au cours d'un voyage en 
avion, son voisin lui explique qu'il dirige une entreprise dont les employes sont 
particulierement creatifs et optimistes. Puis il demande a Seligman ce qu'il fait dans 
la vie. Celui-ci repond qu'il est chercheur en psychologie et qu'il etudie depuis 
quinze ans le role du sentiment d'impuissance comme facteur majeur de depression. 
Son voisin lui demande alors : « Est-ce que vous vous interessez a 1' autre face de la 
medaille ? Pouvez-vous pre voir quels sujets ne renoncent jamais ? », Seligman lui 
avoue ne pas avoir vraiment refiechi a cela. 

Depuis, ce chercheur s'est longuement penche sur l'optimisme et sur les facettes 
positives de l'etre humain. Des sa nomination comme president de l'Association 



1. Seligman raconte cette anecdote dans son ouvrage La Force de l'optimisme, Paris, Intereditions, 
2008, p. 81-83. 



Fiche 11 • La psychologie positive 



americaine de psychologie en 1998, il a declare que la psychologie du XX e siecle 
n'avait pas joue un role suffisamment important pour ameliorer la vie des gens dans 
deux domaines : la prevention des conflits et la psychologie positive 1 . Concernant le 
premier aspect, il a cree une task force avec 1' Association canadienne de psychologie 
et a consacre des fonds a des recherches et colloques dans ce domaine. Concernant 
la psychologie positive, il a engage de multiples initiatives, en particulier la creation 
d'un centre de recherches 2 et la redaction de nombreux articles scientifiques. 

Selon Seligman, « nous connaissons peu ce qui donne de la valeur a la vie. 
[..,] Ceci vient de ce que, depuis la Seconde Guerre mondiale, la psychologie 
est devenue en grande partie une science de la guerison. Elle se concentre sur la 
reparation des dommages au sein d'un modele du fonctionnement humain axe sur 
la maladie. Cette attention presque exclusive sur la pathologie neglige l'individu 
epanoui et la communaute prospere 3 ». Cet auteur reconnait certes les victoires 
therapeutiques de la psychologie, mais estime que celles-ci ont ete obtenues au 
detriment d'autres considerations tout aussi essentielles : « Quand nous sommes 
devenus seulement une profession de guerison, nous avons oublie notre mission 
plus large : celle d' ameliorer la vie de tous les gens ». 

TROIS NIVEAUX D'ANALYSE : L'INDIVIDU, LE GROUPE, 

LES INSTITUTIONS 

La psychologie positive est « l'etude des conditions et processus qui contribuent 
a l'epanouissement ou au fonctionnement optimal des gens, des groupes et 
des institutions 4 ». Les differents themes abordes par la psychologie positive 
correspondent a ces trois niveaux de l'etre humain, comme le montrent les quelques 
exemples suivants : 

• au niveau individuel : bien-etre et bonheur, creativite, sentiment d'efficacite 
personnelle, estime de soi, humour, sens de la vie, optimisme, etc. ; 

• au niveau interpersonnel : altruisme, amitie et amour, cooperation, empathie, 
pardon, etc. ; 

• au niveau social et institutionnel : courage, engagement militant, mediation 
internationale, justice restauratrice, etc. 

Ainsi, la psychologie positive peut tout aussi bien concerner l'epanouissement 
des eleves d'un college, les bonnes relations au sein d'une equipe de travail ou 
encore le mode de communication entre diplomates elaborant un traite de paix. 

Selon ses representants, s'interesser a la psychologie positive ne consiste pas a 
se percevoir ou a observer le monde qui nous entoure d'une maniere idealisee, ni 
a mettre de cote les connaissances acquises sur la souffrance psychique et sur les 



a. 1. Seligman M. (1999). « The president address », American psychologist, 54 (8), 559-562. 

►J 2. Voir le site www.ppc.sas.upenn.edu 

■g 3. Seligman M. (1999). Op. cit. 

a 

g 4. Gable S.L. et Haidt J. (2005). « What (and why) is positive psychology ? », Review of General 

© Psychology, 9 (2), p. 104. 

55 



Fiche 11 • La psychologie positive 



moyens d'y remedier. Le courant de la psychologie positive considere simplement 
qu'a cote des multiples problemes et dysfonctionnements individuels et collectifs 
s'exprime et se developpe toute une vie riche de sens et de potentialites. Elle est 
done un complement logique au corpus de recherches sur la psychologie clinique 
et la psychopathologie. 

En quelques annees, ce courant a pris un essor considerable, particulierement 
aux Etats-Unis, mais pas uniquement 1 . Plus de cinquante groupes de recherche 
impliquant plus de cent cinquante universitaires dans diverses regions du monde 
s'interessent a ces thematiques. Plusieurs dizaines d'universites americaines et 
europeennes dispensent des cours sur la psychologie positive. 



3. DIAGNOSTIQUER LES FORCES DU CARACTERE 



L'une des realisations de ce courant de recherche et d'enseignement est la 
redaction d'un ouvrage collectif recensant les principales forces de caractere 
presentes chez l'etre humain 2 . L'objectif clairement affiche de ses auteurs etait 
de realiser pour le bien-etre psychologique ce que les manuels de diagnostics 
psychiatriques avaient fait pour les troubles psychologiques. 

Les auteurs ont recense la litterature scientifique pertinente portant sur les facettes 
positives de l'etre humain dans les domaines suivants : psychologie, psychiatrie, 
education, religion, philosophic, sciences des organisations. lis ont egalement 
examine divers produits culturels tels que les chansons et croyances populaires, les 
histoires pour enfants, les annonces personnelles dans les journaux. lis ont aussi 
etudie diverses grandes traditions philosophiques et religieuses, ce qui leur a permis 
de constater que certaines vertus, telles que le courage, la sagesse, la justice, la 
temperance et la transcendance, sont tres largement valorisees. Diverses etudes ont 
par ailleurs confirme que des societes aussi diverses que les Masais du Kenya et les 
Inuits du Greenland exaltent ces memes vertus. 

Les chercheurs ont retenu douze criteres pour accepter une force de caractere 
en tant que telle. II fallait, par exemple, qu'elle soit valorisee dans de nombreuses 
cultures, qu'elle possede un oppose « negatif » evident, qu'elle soit mesurable et 
encouragee par les institutions sociales. Cette procedure leur a permis de degager 
une liste de vingt-quatre forces de caractere, reparties en six grandes categories : 

• la sagesse et la connaissance (comprenant la creativite, la curiosite, l'ouverture 
d'esprit, l'amour de l'apprentissage, la perspective — capacite a donner de sages 
conseils aux autres) ; 

• le courage (comprenant l'authenticite, la bravoure, la persistance et l'enthou- 
siasme) ; 



1. Seligman M., Steen T.A., Park N. et Peterson C. (2005). « Positive psychology progress; Empirical 
validation of interventions », American Psychologist, 60 (5), 410-421. 

2. Peterson C. et Seligman M. (dir.) (2004). Peterson C. and Seligman M. (dir.) (2004). Character 
Strengths and Virtues : A Handbook and Classification, Oxford University Press. Voir aussi la claire 
presentation de ce travail dans Peterson C. et Park N., (2005). « Classification et evaluation des forces 
du caractere », Revue quebecoise de psychologie, 26 (1). 23-40. 

56 



Fiche 11 • La psychologie positive 



• l'humanite (comprenant la gentillesse, l'amour, 1' intelligence sociale) ; 

• la justice (comprenant l'impartialite, le leadership, la citoyennete) ; 

• la temperance (comprenant le pardon, la modestie, la prudence, l'autoregulation) ; 

• la transcendance (comprenant 1' appreciation de la beaute, la gratitude, l'espoir, 
l'humour, la spiritualite). 

Les auteurs de cette classification en reconnaissent les limites. Par exemple, 
l'liumour, classe dans la categorie « transcendance », aurait pu l'etre dans la 
categorie « humanite », car il peut creer des liens sociaux ; ou bien dans la categorie 
« sagesse ». 

Les caracteristiques affectives et emotionnelles (amour, enthousiasme, gratitude 
et espoir) sont plus fortement correlees avec le sentiment d'etre satisfait de 
l'existence que les caracteristiques plus cognitives telles que la curiosite et l'amour 
de l'apprentissage, que ce soit chez les adultes ou chez les enfants. Par ailleurs, les 
femmes obtiennent des scores plus eleves que les hommes pour toutes les forces 
relatives a l'humanite ; les jeunes adultes ont des scores plus eleves que les plus 
ages a l'echelle de l'humour ; les personnes en couple donnent des resultats plus 
eleves que les gens divorces pour le pardon. 

4. LA SANTE MENTALE, CE N'EST PAS SEULEMENT L'ABSENCE 

DE TROUBLES PSYCHIQUES 



Une autre approche generale de la psychologie positive est celle formulee 
par Corey L.M. Keyes, de l'universite Emory, dans 1' Atlanta 1 . La psychiatrie 
a traditionnellement considere la sante mentale comme 1' absence de maladies 
mentales, ce qui fait qu'il n'y a pas de criteres empiriques permettant de mesurer et 
de diagnostiquer cette forme de sante. 

Pour C. Keyes, la sante mentale comporte deux grandes composantes : le bien-etre 
(presence d'emotions positives et absence ou faible presence d'emotions negatives) 
et le fonctionnement psychosocial positif (acceptation de soi, relations positives avec 
autrui, croissance personnelle, sens a la vie, sentiment de competence personnelle, 
autonomie). Ceci amene cet auteur a considerer la vie de certaines personnes comme 
etant « florissante » ou bien « languissante » ; d' autres enfin se situent entre les 
deux. Une enquete effectuee aupres de plus de trois mille adultes ages de 25 a 74 ans 
a permis de constater que 18 % beneficiaient d'une excellente sante mentale (vie 
« florissante »), 65 % d'une sante mentale moderee et 17 % d'une sante mentale 
faible ou absente (vie « languissante »). 

II y a logiquement une correlation inverse entre la sante mentale (evaluee par les 
echelles utilisees par C. Keyes) et la maladie mentale (evaluee par les classifications 
psychiatriques habituelles). L enquete citee ci-dessus a ainsi montre que divers 
troubles psychiques sont bien moins presents chez les personnes en excellente 
sante mentale que chez celles en faible sante mentale. C'est le cas de la depression 



(§ 1. Keyes C.L.M. (2005). « Une conception elargie de la sante mentale », Revue quebecoise de 

© psychologie, 26 (1), 145-163. 

57 



Fiche 11 • La psychologie positive 



majeure (six fois moins frequente), l'anxiete generalised (vingt-six fois moins), le 
trouble panique (dix-sept fois moins) ou encore la dependance a l'alcool (six fois 
moins). Mais cette relation inverse n'est pas systematique. On peut, par exemple, 
d'une part souffrir de depression et d'autre part, avoir de bonnes relations sociales 
et estimer que sa vie a du sens. 

Cette recherche montre bien l'interet qu'il y a de completer les recherches sur la 
psychopathologie par d'autres sur la sante mentale. 

La psychologie positive n'en est encore qu'a ses debuts. S'agira-t-il d'un veritable 
renouvellement des recherches et des pratiques therapeutiques, ou bien l'engouement 
actuel sera-t-il de courte duree ? Seul l'avenir detient la reponse. 



5. BIBLIOGRAPHIE 



BANDURA A. (2007). Auto-efficacite, le sen- 
timent d'efficacite personnelle, Bruxelles, De 
Beck Universite. 

Carre P. et Fenouillet F. (dir.) (2008). 
Traite de psychologie de la motivation, Paris, 
Dunod. 

Cottraux J. (2007). La Force avec soi, pour 
une psychologie positive, Paris, Odile Jacob. 

CsiKSZENTMIHALYI M. (2004). Vivre, la psy- 
chologie du bonheur, Paris, Robert Laffont. 



LECOMTE J. (dir.) (a paraitre). Traite de psy- 
chologie positive, Paris, Dunod. 

LECOMTE J. (2007). Donner un sens a sa vie, 
Paris, Odile Jacob. 

SELIGMAN M. (2008). La Force de I'opti- 
misme, Paris, Intereditions. 

Tarpinian A., Baranski L., Herve G. et 
MATTEI B. (dir.) (2007). Ecole : changer de cap, 
contributions a une ecole humanisante, Lyon, 
Chronique sociale. 



6. SITE INTERNET 



www.psychologie-positive.org 



58 



La psychologie integrative 




La psychologie est-elle une discipline unitaire ou est-il plus juste de parler de 
fragmentation ? Les debats sont parfois apres entre psychologues universitaires. 

1. L'UNITE DANS LA DIVERSITE 



Une metaphore proposee par Gordon Bower semble particulierement bien adaptee 
a ce propos 1 . Comme d'autres disciplines scientifiques, la psychologie est un arbre 
en croissance, qui lance ses branches, puis des branchettes, au fur et a mesure que les 
connaissances se multiplient et s'affinent. Le chercheur en psychologie est comme 
un petit insecte qui se nourrit sur une feuille a l'extremite d'une petite branche et 
qui communique aux autres insectes qui grignotent la meme feuille. Mais surtout, il 
arrive que deux feuilles soient tres proches alors qu'elles proviennent de branches 
differentes au depart. Par exemple, l'empathie est un domaine apparemment bien 
modeste dans le grand arbre de la psychologie, mais elle est aujourd'hui au cceur 
de multiples recherches en psychotherapie, psychologie cognitive, neurobiologie et 
primatologie. 

En examinant attentivement de nombreuses conceptions synthetiques de la 
psychologie (qu'elles s'appellent theorie integrative, unifiee, complexe, globale, 
holistique, multi-niveaux, a multiples composantes), j'ai constate qu'il n'y a pas 
une conception de ce qu'est une approche globale, mais au moins cinq : 

• synthese de multiples composantes (cognition, emotions, comportement, etc.) ; 

• synthese de multiples niveaux (surtout les niveaux micro, meso et macro) ; 

• synthese de theories deja existantes (demarche particulierement presente en 
psychotherapie) ; 

• approche globale d'un theme particulier (par exemple le leadership) ; 

• theorie specifique percue comme ayant une valeur globale et universelle. 

Je vais developper ci-dessous ces differentes conceptions de l'integrativite en 
psychologie, et conclurai par un modele que j'ai moi-meme elabore en faisant la 
synthese... des syntheses deja existantes. 



q 1. Bower G.H. (1993). « The fragmentation of psychology ? », American Psychologist, 48 (8), 

© 905-907. 



Fiche 1 2 • La psychologie integrative 



2. L'INTEGRATIVITE COMME SYNTHESE DE MULTIPLES 
COMPOSANTES 

Plusieurs auteurs soulignent que l'etre humain est compose de divers elements 
qui agissent en interaction. Les quatre composantes qui sont les plus souvent 
mises en avant sont : la cognition, les relations interpersonnelles, les emotions et le 
comportement. Prenons trois exemples a titre d' illustrations. 

La theorie sociocognitive d'Albert Bandura postule que le fonctionnement de 
l'etre humain depend des relations entre trois principales categories de facteurs 
s'influencant reciproquement : 

• le comportement ; 

• les facteurs personnels internes (evenements cognitifs, emotionnels et biolo- 
giques) ; 

• l'environnement 1 . 

Dans son ouvrage sur le soi, Delphine Martinot souligne que ce terme recouvre 
trois facettes 2 : 

• une facette cognitive : le concept de soi (facon dont nous nous definissons) ; 

• une facette emotionnelle : l'estime de soi (facon dont nous nous evaluons) ; 

• une facette comportementale : la presentation de soi (facon dont nous nous 
presentons a autrui et a nous-memes). 

Pour ma part, j'ai montre, dans un livre sur le sens de l'existence, que celui-ci 
provient de trois aspects de notre personne 3 : 

• 1' aspect cognitif (au sens large du terme) : nos convictions et valeurs ; 

• 1' aspect relationnel : nos liens avec les membres de notre famille et avec nos 
amis ; 

• l'aspect comportemental : notre engagement dans Taction, a titre professionnel 
ou autre. 

3. L'INTEGRATIVITE COMME SYNTHESE DE MULTIPLES NIVEAUX 

Divers experts ont propose des theories globales de l'etre humain en termes de 
niveaux. Cette approche est surtout presente dans les travaux sur le developpement 
de l'enfant, le fonctionnement des organisations et la sante publique. 



1. Bandura A. (2003). Auto-ejficacite, le sentiment d'efficacite personnelle, Bmxelles, De Boeck, p. 
16-18. 

2. Martinot D. (1995 J. Le Soi, les approaches psychosociales, Grenoble, Presses universitaires de 
Grenoble. 

3. Lecomte J. (2007). Donner un sens a sa vie, Paris, Odile Jacob. 

60 



Fiche 1 2 • La psychologie integrative 



Le modele ecologique de Bronfenbrenner 

L'une des theories les plus souvent citees est celle d'Urie Bronfenbrenner 
(1917-2005), qu'il a initialement appelee modele ecologique 1 (dans ce sens que 
l'individu est insere dans un environnement humain et materiel), puis rebaptisee, 
en la modifiant, sous le terme de modele bio-ecologique 2 . 

C'est son interet pour le developpement de 1' enfant qui le conduit a elaborer 
ce modele, a la fin des annees 1970. II etait en effet decu du caractere limite 
de nombreuses etudes sur 1' enfant, la psychologie du developpement etant 
essentiellement selon lui « la science du comportement etrange d'enfant dans 
des situations etranges avec des adultes etranges pendant des periodes de temps 
les plus breves possibles », allusion ironique aux travaux menes a l'epoque sur 
l'attachement. 

Dans sa version initiale, ce modele concoit 1' environnement social de l'etre 
humain comme un ensemble de structures emboitees, comme des poupees russes. 
Ainsi : 

• un microsysteme est un systeme de relations entre la personne en developpement 
et son environnement immediat, comprenant cette personne (la maison, l'ecole, 
le lieu de travail, etc.) ; 

• un mesosysteme est un systeme de microsystemes, car il comporte les relations 
entre plusieurs environnements. Par exemple, le mesosysteme d'un enfant peut 
etre constitue des relations entretenues entre sa famille, l'ecole, les camarades, le 
centre de loisirs, etc. ; 

• un exosysteme est une extension du mesosysteme qui integre d'autres structures 
sociales, formelles et informelles, par exemple, le voisinage, les medias, les 
services gouvernementaux, les transports, etc. ; 

• un macrosysteme est une institution globale formelle (loi, systeme politique, 
economique, social, educatif) ou informelle (culture) dont les systemes precedents 
sont les manifestations concretes. 

Cette conceptualisation a ete reprise par de nombreux chercheurs et praticiens, 
que ce soit dans le travail social aupres des families, la psychologie communautaire, 
la psychotherapie et la prevention des troubles psychiques, l'enseignement scolaire, 
etc. 

La nouvelle conception proposee par Bronfenbrenner en 1997, le modele 
bio-ecologique, vise a integrer des changements significatifs. II y accorde plus 
d'importance aux dispositions de la personne (d'oii le suffixe bio) et a ses relations 
avec son environnement proche. 



o. 1. Bronfenbrenner U. (1979). The Ecology of Human Development, Cambridge, Harvard University 

►^ Press. 

13 2. Bronfenbrenner U. et Morris P.A. (1997). « The ecology of developmental processes », in W. 

q Damon et R. N. Lerner, Handbook of Child Psychology : Theoretical Models of Human Development, 

© New York, Wiley and Sons. 

61 



Fiche 1 2 • La psychologie integrative 



I Le modele biopsychosocial d'Engel 

Un autre modele multi-niveaux est le modele biopsychosocial, dont la premiere 
formulation remonte a un article de 1977, publie par George Engel, professeur 
de psychiatrie a l'universite de Rochester, a New York 1 . II s'agit d'une approche 
systemique de la sante, de la maladie et des soins medicaux. 

Selon Engel, le modele biomedical classique, fonde sur la croyance en une 
separation entre l'esprit et le corps, s'interesse plus a la maladie qu'a la personne 
malade. Bien qu'il ait ete tres utile pour combattre les maladies infectieuses et 
developper les vaccins et les antibiotiques, il est cependant reductionniste, car il ne 
prend pas en compte les dimensions sociales, psychologiques et comportementales 
de la maladie. 

Une enquete menee en 2004 a tente de connaitre 1' impact de ce modele dans 
l'univers medical en etudiant le contenu des publications scientifiques parues depuis 
lors 2 . Contrairement aux attentes de l'auteur, il n'y a pas eu de changement dans la 
conceptualisation de la sante dans les articles de recherche medicale. En revanche, 
les articles de recherche en soin infirmiers incluent plus frequemment les facettes 
psychologiques et sociales dans leur definition de la sante. Ceci est probablement 
lie au fait que les infirmiers doivent faire face a la personne malade comme un 
tout et se sentent responsables de son bien-etre general, tandis que les medecins se 
focalisent sur les symptomes et sur le traitement medical. 

4. L'INTEGRATIVITE COMME SYNTHESE DE THEORIES 

DEJA EXISTANTES 

Une autre conception de l'integrativite consiste a reunir plusieurs theories 
deja existantes. C'est une approche que Ton constate tout particulierement dans 
l'univers des psychotherapies, les theories les plus souvent associees etant alors 
la psychanalyse, le cognitivisme et le comportementalisme. Ceci est souvent le 
resultat de sentiments d'insatisfaction eprouves par des therapeutes, en particulier 
psychanalystes, qui se tournent vers d'autres approches, a titre complementaire. 
Les cliniciens qui adoptent une pratique plurielle (parfois egalement appelee 
« eclectique ») sont generalement plus ages et plus experimented ; les therapeutes 
plus jeunes ont plutot tendance a adherer a une orientation theorique exclusive. II 
arrive d'ailleurs que certains psychotherapeutes utilisent telle et telle approche sans 
necessairement adherer pleinement a l'arriere-plan theorique qui la sous-tend 3 . 



1. Engel G. (1977). « The need for a new medical model : a challenge for biomedicine », Science, 
196(4286),129-136. 

2. Alonso Y. (2004). « The biopsychosocial model in medical research : the evolution of the health 
concept over the past two decades », Patient Education and Counselling, 53 (2), 239-244. 

3. Beitman B.D., Goldfried M.R. et Norcross J.C. (1989). « The movement toward integrating the 
psychotherapies : An overview », American Journal of Psychiatry, 146 (2), 138-147. 

62 



Fiche 1 2 • La psychologie integrative 



L'INTEGRATIVITE COMME APPROCHE GLOBALE 
D'UN THEME PARTICULAR 



Certains modeles, dits integratifs, portent sur un theme bien speciflque (le 
leadership, le deuil, etc.). Leur perspective est done reduite, mais leurs auteurs 
revendiquent leur caractere synthetique en raison du nombre parfois important 
de variables mises en jeu et de l'utilisation de boucles de retroaction (causalites 
reciproques). 

Citons, a titre d'exemple, la « theorie integrative du leadership 1 » de Wofford 
(1982) qui contient quarante-cinq variables, avec en bout de chaine causale (suivie 
d'un feedback) la performance du collaborateur. Ou encore la « theorie unifiee du 
raisonnement humain » 2 de Robert Sternberg qui considere le raisonnement comme 
1' application controlee de trois processus (l'encodage selectif, la comparaison 
selective, la combinaison selective). 

6. L'INTEGRATIVITE COMME THEORIE SPECIFIQUE 

PERCUE COMME UNIVERSELLE 



Certains auteurs considerent que leur approche theorique et/ou empirique est apte 
a englober l'ensemble des autres approches. Tour a tour, des psychanalystes, des 
comportementalistes, des cognitivistes, ou plus recemment des neurophysiologues 
ou encore des psychologues evolutionnistes ont affirme que leur discipline etait 
appelee a regner sur l'ensemble des connaissances psychologiques. Signalons, 
a titre d'exemple, ces deux citations : « Le cadre des neurosciences cognitives 
est capable de fournir un paradigme scientifique coherent et unificateur pour la 
discipline de psychologie clinique 3 » ; « L'appel de Scarr (1995) a l'union de la 
genetique et de la psychologie evolutionniste peut se concretiser. A ce moment, 
revolution deviendra la fondation de la psychologie. En effet, si cette union a lieu, 
la psychologie deviendra la psychologie evolutionniste 4 . » 

Quelle que soit l'orientation theorique adoptee, ce genre d'attitude immodeste a 
plutot pour effet de s'attirer les foudres des partisans d'autres courants theoriques... 

7. L'INTEGRATIVITE COMME SYNTHESE... DE SYNTHESES 



En m'appuyant sur l'ensemble des donnees qui precedent, j'ai elabore le « modele 
6 D » (six dimensions fondamentales de l'etre humain) qui associe l'approche par 
composantes (cognition, comportement, emotions, relations interpersonnelles) et 
l'approche par niveaux (micro de l'individu, meso des relations interpersonnelles, 
macro de la culture et des institutions). II evite ainsi deux ecueils opposes : la 



3 1. Wofford J.C. (1982). « An integrative theory of leadership », Journal of Management, 8, 27-47. 

a. 2. Sternberg R.J. (1986). « Toward a unified theory of human reasoning », Intelligence, 10, 281-314. 

►^ 3. Hardi S.S. et Feldman D. (2001). « The cognitive paradigm : a unifying metatheoretical framework 

~g for the science and practice of clinical psychology », Journal of clinical psychology, 57 (9). 1067-1088. 

a 

g 4. Hendrick C. (2005). « Evolution as a Foundation for Psychological Theories », in S. Strack (ed.). 

© Handbook of Personology and Psychopathology, New York, Wiley et Sons, 3-23. 

63 



Fiche 1 2 • La psychologie integrative 



presence de trop ou de trop peu de variables, tout en etant aisement comprehensible. 
II se presente sous forme d'un hexagone dont chaque pointe represente une 
caracteristique humaine, entoure d'un cercle qui illustre l'environnement physique 
de l'etre humain. Par ailleurs, il integre le principe systemique de causalites multiples 
et reciproques : chaque pointe de l'hexagone a un certain impact sur chaque autre. 
Par exemple, la cognition influe sur la sante physique et reciproquement ; les 
emotions influent sur le comportement et reciproquement, etc. J'ai cependant evite 
d'integrer des fleches dans la figure 12.1, pour des raisons de lisibilite. 



Culture, Institutions 

(psychologie culturelle, 

psychologie politique, 

psychologie legale) 



Cognition 

(psychanalyse, 

psychologie cognitive, 

psychologie de I'education) 



Relations 
interpersonnelles 

(psychologie sociale, 

psychologie 
de la communication) 



Biologie 

(neuropsychologie, 

psychologie de la sante, 

psychologie evolutionniste) 





Comportement 

I (comportementalisme) 



Emotions 

(psychologie des emotions) 



Environnement physique 

(psychologie de l'environnement) 



Figure 12.1. Modele 6 D : Les six dimensions de l'etre humain 
et les courants psychologiques correspondants. 



8. BIBLIOGRAPHIE 



Chambon O. et Marie-Cardine M. (1999). 
Les Bases de la psychotherapie, approche inte- 
grative et eclectique, Paris, Dunod. 

Lalonde P., Aubut J. et Grunberg F. 
(2001). Psychiatrie clinique, une approche bio- 
psy cho-sociale, t. 1 : Introduction et syndromes 
cliniques, Montreal, Gaetan Morin. 

Lalonde P., Aubut J. et Grunberg F. 
(2001). Psychiatrie clinique, une approche bio- 
psycho-sociale, t. 2 : Specialties, traitements, 
sciences fondamentales et sujets d'interet, Mont- 
real, Gaetan Morin. 



NORCROSS J.-C. (1996). Psychotherapie inte- 
grative, Paris, Desclee de Brouwer. 

TARABULSY G.M. et TESSIER R. (dir.) (2005). 
Enfance etfamille, contextes et developpement, 
Sainte Foy, Presses de l'universite du Quebec 

Tessier R. et Tarabulsy G.M. (dir.) (2005). 
Le Modele ecologique dans V etude du deve- 
loppement de V enfant, Sainte-Foy, Presses de 
l'universite du Quebec 



64 




Les applications pratiques 



Q 



Apres avoir decrit les differentes facettes de la psychologie, efforcons-nous 
maintenant de comprendre ce que fait le psychologue, c'est-a-dire ses principaux 
themes d'etude et/ou domaines d'action. 

Le premier constat est que le travail du psychologue ne se limite pas a la 
psychotherapie, meme si cette activite est la plus connue du grand public. Une 
large palette d'activites s'offre a lui. J'ai d'ailleurs choisi de placer la fiche 
« Psychotherapie » dans la troisieme partie de cet ouvrage (fiche 33), car 1'evaluation 
des psychotherapies fait aujourd'hui l'objet d'apres debats. 

Les psychologues sont done presents sur de nombreux terrains, qu'il s'agisse de 
l'ecole, de la justice, du sport, de l'entreprise, etc. Certains peuvent s'en emouvoir 
et brandir le spectre du « pouvoir psy ». Ce danger existe certes, et il est necessaire 
de le garder present a 1' esprit pour eviter les derives potentielles. Cependant, la 
riche moisson de connaissances recoltee depuis plus d'un siecle par la psychologie 
scientifique montre qu'elle peut jouer un role positif dans 1' amelioration de la 
vie des personnes et du fonctionnement de la societe... si tant est que Ton tienne 
compte de ces decouvertes. Prenons, a titre d'exemples, trois domaines dans lequel 
les savoirs psychologiques apportent une vision differente de celle communement 
admise : 

• en economie (fiche 1 6) : des recherches recentes en psychologie experimental 
ont profondement bouleverse les theories economiques jusque-la tres largement 
acceptees, en montrant que, contrairement a ce que pretend le modele classique en 
economie, l'etre humain, place face a des decisions financieres n'est ni rationnel 



© ni egoi'ste. Ou plutot il fait usage d'une rationalite altruiste inattendue ; 



Les applications pratiques 



• au tribunal (f iche 1 7) : des recherches de psychologie legale effectuees sur des 
themes tels que l'aveu ou le temoignage visuel ont mis en evidence le peu de 
credit que Ton peut accorder a ces elements, pourtant considered frequemment 
comme des preuves majeures au tribunal. La prise en compte de ces connaissances 
est susceptible de limiter les erreurs judiciaires ; 

• en sante publique (f iche 1 8) : la diffusion de campagnes fondees sur la peur (par 
exemple : « Le tabac tue ») se fonde sur une « psychologie du bon sens » mais 
qui est erronee, au regard des connaissances actuelles sur le fonctionnement des 
individus. Ce genre de programmes a globalement l'effet inverse de celui souhaite 
par ses initiateurs. 

Comme le montre ce dernier exemple, l'enfer est parfois pave de bonnes intentions 
et il est done necessaire de soumettre les nouvelles idees a une evaluation rigoureuse 
de leur effet avant de lancer une campagne a large echelle. L' evaluation est une 
veritable exigence ethique qui devrait rester toujours presente a l'esprit des decideurs 
lorsqu'ils envisagent une nouvelle action. 



66 



La psychologie 

du developpement 

de I'enfant 




Le developpement de I'enfant n'est pas a proprement parler une application de 
la psychologie mais met clairement et evidence comment diverses orientations 
theoriques s'appliquent a un objet d'etude. II constitue l'un des domaines de 
recherches psychologiques les plus riches de decouvertes recentes. II concerne 
essentiellementdeuxfacettes : le developpement affectifet social ; le developpement 
cognitif. 

1. LE DEVELOPPEMENT AFFECTIF ET SOCIAL 

I La theorie de I'attachement 

En 1958 paraissent, independamment, deux articles qui vont bouleverser les 
conceptions sur les relations precoces du bebe avec son environnement humain. 
L'ethologiste Harry Harlow decrit le comportement de bebes singes rhesus que 
Ton a separes de leur mere des la naissance et a qui Ton a presente deux « meres » 
artincieiles de substitution. L'une est en fil metallique et porte un biberon de lait, 
1 ' autre est recouverte de chiffons doux et pelucheux mais ne porte pas de biberon. Les 
bebes singes se refugient systematiquement contre la « mere » douce et ne vont vers 
l'autre que pour s'alimenter, ce qui demontre un besoin de contact physique precoce. 
Par ailleurs, le psychanalyste John Bowlby critique la theorie psychanalytique 
de l'etayage, selon laquelle le besoin primaire du bebe est alimentaire, celui-ci 
s'attachant progressivement a sa mere en raison du plaisir oral que celle-ci lui 
procure en le nourrissant. En passant en revue la litterature psychanalytique sur 
le sujet, Bowlby constate une contradiction entre les declarations formelles des 
psychanalystes de I'enfant, conformes a la theorie freudienne classique, et le contenu 
de leurs observations empiriques. II conclut de sa recherche que I'attachement n'est 
pas l'effet d'un apprentissage, mais repond a un besoin primaire aussi imperieux 
que la faim. 

Dans les annees soixante-dix, Mary Ainsworth, professeur de psychologie a 
l'universite de Baltimore, complete les travaux de Bowlby. Celui-ci s'etait surtout 
interesse au besoin d' amour exprime par le nourrisson, tandis que M. Ainsworth 
va surtout etudier comment la mere repond a ce besoin. Elle constate, par exemple, 
l'effet benefique d'une reponse rapide aux pleurs du bebe en le prenant dans les 
bras 1 . 



£ 1. Ainsworth M.D., Bell S. M. et Stayton D.J., (1979). « L'attachement de I'enfant a sa mere », in 

© collectif, La Recherche en ethologie, Paris, Le Seuil. 



Fiche 13 • La psychologie du developpement de I'enfant 



| La decouverte du role du pere 

Aujourd'hui, la plupart des travaux sur les relations affectives precoces de I'enfant 
font reference a la theorie de l'attachement, mais en y apportant des modifications 
plus ou moins importantes. Parmi celles-ci, une revision majeure concerne le fait 
que l'attacliement ne concerne pas uniquement la mere, mais egalement d'autres 
personnes. 

Des chercheurs ont ainsi constate que le pere constitue une « figure d' attache - 
ment » importante pour le jeune enfant. Par ailleurs, il est un agent de socialisation, 
servant en quelque sorte de « pont » entre l'univers maternel securisant et le monde 
exterieur moins familier 1 . Par exemple, les peres, moins familiarises que les meres 
avec le langage de leurs enfants, les incitent a clarifier leur propos. Autre exemple : 
lorsqu'un bebe joue avec une boite a encastrement, son pere refuse deux fois plus 
souvent que sa mere de resoudre la tache a la place de I'enfant qui le lui demande 
(71 % de refus contre 35,7 % pour la mere). 

Quant aux camarades du jeune enfant (a la creche, puis a l'ecole), ils ont egalement 
un role important dans le developpement affectif de I'enfant. 

Cette evolution des travaux sur l'attachement a egalement dedramatise certaines 
situations que Ton supposait nefastes pour I'enfant, telles que l'absence de la mere 
en raison de son activite professionnelle. Une synthese de la litterature scientifique 
sur le sujet montre que l'element important est la satisfaction des meres au travail : 
les effets sont positifs sur I'enfant lorsqu'elles trouvent du plaisir a leur travail ; 
negatifs, dans le cas contraire. 



2. LE DEVELOPPEMENT COGNITIF 



9 



Le second grand domaine actuel d' etude du bebe concerne son developpement 
cognitif. La aussi, un bouleversement radical s'est produit. II y a une trentaine 
d'annees, la theorie piagetienne s'imposait avec force dans ce secteur de recherche. 
Un postulat majeur de Jean Piaget (1896-1980) etait que l'intelligence se developpe 
par Taction du bebe sur l'environnement, ce qu'il appelait l'intelligence sensori- 
motrice. La revolution des esprits est venue par la methodologie. Grace a de 
nouveaux protocoles experimentaux, les chercheurs n'attendent plus que le bebe 
puisse se mouvoir pour reperer ses capacites, mais les mettent en evidence a partir 
de ses reactions perceptives. Parmi les capacites precoces mises en evidence, on 
peut notamment signaler la memoire et la permanence de l'objet. 

La memoire 

Carolyn Rovee-Collier, professeur de psychologie a l'universite Rutgers (New 
Jersey), a mene de nombreuses etudes sur la memoire du nourrisson a partir d'une 
situation experimentale simple 2 . Un ruban relie une cheville d'un bebe au crochet 
d'un mobile. Le nourrisson realise rapidement que ses mouvements entrainent ceux 



1. Le Camus J. (2000). Le Vrai Role du pere, Paris, Odile Jacob. 

2. Rovee-Collier C. (1993). « La Memoire du nourrisson », in V. Pouthas et F. Jouen, Les 
Comportements du bebe : expression de son savoir ? Wavre (Belgique), Mardaga. 

68 



Fiche 1 3 • La psychologie du developpement de I'enfant 



du mobile : la frequence de ses mouvements double ou triple dans les minutes 
qui suivent. On laisse le bebe s'habituer a cette situation, puis on interrompt 
1' experimentation durant vingt-quatre heures. Apres cela, on replace le ruban sur 
la cheville du bebe. Celui-ci agite immediatement les pieds autant que la veille, 
montrant ainsi qu'il se souvient de l'effet produit par ses mouvements. Des l'age de 
trois mois, la memoire des bebes pour ce type de situation peut se maintenir durant 
presque une semaine. 

I La permanence de I'objet 

Diverses experiences faisant uniquement intervenir la perception visuelle du bebe 
ont demontre qu'il a conscience de la permanence d'un objet, contrairement a ce 
qu'affrrmait Piaget. Ce qui signifie que le bebe sait que cet objet existe toujours 
apres qu'on l'ait cache derriere un ecran. D'autres capacites precoces du nouveau-ne 
ont egalement ete mises en evidence. Elles concernent, par exemple, des calculs 
simples ou la discrimination de consonnes (ils peuvent distinguer entre les syllabes 
pa et ba des la naissance). 



9 



Une origine genetique ou environnementale ? 

Comment interpreter ces capacites precoces ? Certains auteurs considerent 
qu'elles sont innees. C'est, par exemple, le cas d'Elizabeth Spelke qui estime 
que le bebe a une conception innee des proprietes fondamentales des objets, ou de 
Jacques Mehler et Emmanuel Dupoux qui affirment que nos aptitudes a connaitre 
le monde sont determinees par notre patrimoine genetique 1 . Mais cette position ne 
fait pas l'unanimite. Ainsi, Jacqueline Bideaud et ses collaborateurs estiment que 
« le bebe nait moins humain qu'il ne le devient ». Ils soulignent notamment que 
certains comportements presents tres tot chez le bebe disparaissent au cours des 
mois suivants et resurgissent plus tard, mais sous une forme plus elaboree. 

3. PIAGET OU VYGOTSKI ? 

| Que faire de Piaget ? 

Devant 1' accumulation de faits contredisant tel ou tel aspect de la theorie 
piagetienne, la question se pose de savoir ce qu'il faut en conserver. Certains 
auteurs affirment que la notion de stade de developpement (concept central chez 
Piaget) doit etre abandonnee, tandis que des neo-piagetiens proposent des versions 
ameliorees de la theorie. C'est le cas de Juan Pascual-Leone, dont la theorie des 
operateurs constructifs retient la notion de stades, mais accorde de l'importance 
aux processus attentionnels et aux capacites d'apprentissage du bebe. 

Roger Lecuyer propose pour sa part une revision radicale 2 . Pour lui, c'est la 
perception qui est a la source de 1' intelligence, contrairement a Piaget qui pensait 
que c'etait la motricite. Pour Lecuyer, l'intelligence est d'abord perceptive (et 
non sensori-motrice comme l'afnrmait Piaget) puisque les premiers niveaux de 



/; 1. Mehler J. et Dupoux E. (2002). Naitre humain, Paris, Odile Jacob. 

© 2. Lecuyer R. (1996). Le Developpement cognitifdu nourrisson, Paris, Nathan. 

69 



Fiche 13 • La psychologie du developpement de I'enfant 



l'intelligence s'exercent directement sur les informations fournies par la perception. 
Elle est egalement sociale puisque les stimuli les plus porteurs d' information pour 
un bebe sont les personnes. 

] La redecouverte de Vygotski 

Une erreur majeure de Piaget a precisement ete de negliger les composantes 
affectives et sociales du developpement cognitif. Ce constat est en grande partie 
liee a 1' importance nouvelle accordee depuis les annees 1990 aux travaux de Lev 
Vygotski (1896-1934), en particulier grace a Jerome Bruner, l'un des « peres 
fondateurs » de la psychologie cognitive (fiche 4). Le livre de Vygotski Pensee et 
langage, paru l'annee de sa mort, est aujourd'hui considere comme certains auteurs 
comme l'un des plus importants ouvrages de psychologie du XX e siecle, apres avoir 
ete longtemps ignore 1 . 

Alors que pour Piaget, le developpement de I'enfant s'effectue de l'individuel 
au social, Vygotski considere au contraire qu'il precede du social vers l'individuel. 
II propose ainsi la notion, essentielle dans sa theorie, de « zone proximale de 
developpement ». 

Cette expression designe la difference entre la performance obtenue par un 
enfant lorsqu'il effectue seul une tache intellectuelle et la performance qu'il realise 
lorsqu'il est aide par un adulte. La zone proximale (ou prochaine) de developpement 
constitue, selon Vygotski, « l'element le plus determinant pour l'apprentissage et 
le developpement ». Car « ce que I'enfant sait faire aujourd'hui en collaboration, il 
saura le faire tout seul demain ». 

La these selon laquelle le developpement de l'intelligence trouve son origine dans 
les relations interpersonnelles a donne lieu a de multiples recherches, notamment 
sur le theme du conflit socio-cognitif. Des enfants confronted a plusieurs a un 
probleme ameliorent leurs capacites cognitives si la situation les amene a formuler 
des reponses divergentes. Ce conflit socio-cognitif conduit les enfants a modifier 
leur point de vue s'il est errone. Des recherches sur l'apprentissage cooperatif ont 
tire profit de constat (fiche 14). 



4. BIBLIOGRAPHIE 



BlDEAUD J., HOUDE O. et PEDINIELLI J.-L. 
(2004). L' Homme en developpement, Paris, PUR 

BLAYE A. et LEMAIRE P. (dir.) (2007). Psy- 
chologie du developpement cognitif de I'enfant, 
Bruxelles, De Boeck. 



DURU-BELLAT M. et FOURNIER M. (dir.) 
(2007). L'intelligence de I'enfant : L'empreinte 
sociale, Auxerre, Sciences Humaines. 

FLORIN A. (2003). Introduction a la psycho- 
logie du developpement de I'enfant et de V ado- 
lescent, Paris, Dunod. 



Cartron A. et Winnykamen F. (2004). Les 
Relations sociales chez I'enfant, Paris, Armand 
Colin. 



Guedeney N. et Guedeney A. (2006). L'At- 
tachement, concept et applications, Paris, Mas- 
son. 



1. Vygotski L. (1997). Pensee et langage, Paris, La Dispute. 



70 



Fiche 1 3 • La psychologie du developpement de I'enfant 



Lautrey J., Ionescu S. et Blanchet A. 
(dir.) (2006). Psychologie du developpement et 
psychologie differentielle, Paris, PUR 

Le Camus J. (2000). he Vrai Role du pere, 
Paris, Odile Jacob. 

Lehalle H. et Mellier D. (2005). Psycho- 
logie du developpement, enfance et adolescence, 
Paris, Dunod. 



MEHLER J. et DUPOUX E. (2006). Naitre 
humain, Paris, Odile Jacob. 

Piaget J. et Inhelder B. (2004). La psycho- 
logie de I'enfant, Paris, PUF. 

Pierrehumbert P. (2003). Le premier lien. 
Theorie de Vattachement, Paris, Odile Jacob. 

VYGOTSKI L. (1997). Pensee et langage, 
Paris, La Dispute. 



5. SITE INTERNET 



www.excellence-jeunesenfants.ca/carte. asp ?lang=FR 



71 




La psychologie 
de l'education 



Enseigner renvoie necessairement a une certaine vision de l'etre humain. C'est la 
raison pour laquelle les diverses approches theoriques en psychologie de l'education 
s'appuient generalement sur des theories psychologiques plus generates. C'est ainsi 
que les theories de l'apprentissage et de l'education peuvent etre reparties en trois 
grandes categories, selon que Ton considere que les elements determinants resident 
plutot : 

• dans l'individu lui-meme (capacites intellectuelles, motivation, etc.) ; 

• dans l'environnement (enseignant, milieu familial, methode pedagogique, etc.) ; 

• dans 1' interaction entre ces deux types de facteurs. 

Le lecteur trouvera dans la premiere partie et la troisieme partie de cet ouvrage les 
connaissances theoriques et empiriques servant de fondement aux deux premieres 
approches. Je presenterai ci-dessous des travaux menes dans une perspective 
interactionniste, dans lequel l'environnement social facilite une transformation des 
modes de pensee de l'eleve. Des travaux ont ainsi ete menes sur l'influence de : 

• la famille ; 

• 1' enseignant ; 

• les autres eleves. 

1. LE ROLE DE L'EDUCATION FAMILIALE 



Les parents qui facilitent au mieux un developpement harmonieux de leur enfant 
sont ceux qui parviennent a associer une relation affectueuse et la presence de regies 
de conduite, en d'autres termes le Lien et la Loi symbolique 1 . 

Des la fin des annees soixante, Diana Baumrind etablissait une typologie des 
styles d' education, essentiellement a partir de deux attitudes : la chaleur et le 
controle, ce qui Pa conduite a distinguer trois styles d'education : 

• education autoritaire : peu de chaleur et fort controle ; 

• education permissive : beaucoup de chaleur et peu de controle ; 



1. Lecomte J. (2007). Dormer un sens a sa vie, chap. 3 : « Transmettre aux generations futures », 
Paris, Odile Jacob. 



Fiche 14 • La psychologie de /'education 



• education autoritative : beaucoup de chaleur et fort controle 1 . 

Les enfants de ces trois categories de parents ont tendance a percevoir le monde 
differemment les uns des autres. 

L' enfant de parents autoritaires est anxieux et en retrait. II reussit bien a l'ecole et 
devient rarement delinquant ou consommateur de drogues ou d'alcool. Cependant, 
il apprend tres jeune qu'il peut etre puni quoi qu'il fasse, commence a penser que 
le monde est un lieu hostile et injuste sur lequel il n'a aucun controle et a done du 
mal a s' adapter au monde adulte. 

L' enfant de parents permissifs apprend tres tot qu'il sera recompense, quoi qu'il 
fasse, et estime done ne pas avoir veritablement de controle sur son environnement 
et integre difficilement les concepts de bien et de mal. II se rebelle lorsque ses desks 
sont contestes et manifeste peu de perseverance dans les taches difficiles. 

L' enfant de parents autoritatifs fait generalement preuve d'une humeur heureuse 
et vivante. II a confiance en son aptitude a realiser les taches qu'il entreprend, 
est sociable et regule bien ses emotions. Ayant constate que le comportement de 
1' adulte a son egard depend partiellement de son propre comportement, il en arrive 
a considerer ses actions comme la cause des bonnes et des mauvaises choses qui lui 
arrivent. 

En France, Jacques Lautrey a etudie l'impact du comportemental parental sur le 
developpement cognitif des enfants, independamment du niveau socio-economique 
des parents 2 . Les enfants eleves dans un environnement familial souplement structure 
(dans lequel existent des regies modulees par les circonstances) parviennent a un 
meilleur developpement cognitif que ceux grandissant dans un milieu rigidement 
structure ou faiblement structure. Plus recemment, Jean-Pierre Pourtois et Huguette 
Desmet ont mis en relief que l'enfant, pour developper son autonomie, a non 
seulement besoin de communication et de consideration, mais aussi de structures, 
lis ont eux aussi constate qu'une attitude faite d'acceptation et d'estime d'une part, 
d'une certaine directivite (sans exces) d' autre part, est propice a une trajectoire 
scolaire de qualite 3 . 

2. LA RELATION ENSEIGNANT-ELEVE 



I L'effet Pygmalion 

Divers processus d'interaction entre le maitre et ses eleves ont ete mis en evidence, 
dont le plus impressionnant est l'effet Pygmalion 4 . Au cours d'une experience, 
un psychologue signale a des instituteurs que certains eleves sont a la veille de 



'§• 1. Baumrind D. (1966). « Effects of authoritative parental control on child behavior*, Child 

8 Development, 37(4), 887-907. Baumrind D. (1968). « Authoritarian vs. authoritative parental control », 

!, Adolescence, 3(11), 255-272. 

►J 2. Lautrey J. (1980). Classe sociale, milieu familial, intelligence, Paris, PUR 

■g 3. Pourtois J. P. et Desmet H. (1993). Predire, comprendre la trajectoire scolaire, PUF, 1993. Pourtois 

| J.-P et Desmet H. ( 1997). L'Education post-moderne, Paris, PUF, p. 163-174. 

© 4. Rosenthal R.-A. (1971). Pygmalion a l'ecole, Tournai, Casterman. 

73 



Fiche 1 4 • La psychologie de /'education 



progres rapides, pronostic etabli sur la base d'un nouveau test psychologique. De 
fait, on constate huit mois plus tard une reelle amelioration scolaire et une nette 
augmentation du QI de ces enfants, comparativement a leurs camarades. Or le test 
en question etait inexistant et la liste des eleves presentee avait ete realisee par 
tirage au sort ! Selon Robert Rosenthal, l'auteur de l'etude, les maitres ont traite 
leurs eleves de maniere plus agreable, plus amicale et plus enthousiaste lorsqu'ils 
s'attendaient a un resultat meilleur. On peut facilement imaginer que ces derniers, 
encourages par l'attention dont ils ont fait l'objet, ont alors plus cru en eux et 
travaille. 

Cette etude, qui a mis en evidence 1'influence du prejuge de l'enseignant sur ses 
eleves, a ete reproduite a diverses reprises pour confirmer ou infirmer ses resultats. 
La conclusion generale est que les effets positifs ont lieu surtout sur les eleves 
initialement faibles (ce qui est logique puisque ce sont eux qui ont la marge de 
progression la plus importante). Par ailleurs, l'effet est moins important lorsque 
l'enseignant connait deja bien ses eleves. 

| L'importance de I'empathie 

Carl Rogers, l'un des grands noms de la psychologie humaniste (fiche 3), a 
beaucoup insiste sur la necessite que l'enseignant etablisse une relation de personne 
a personne avec l'eleve 1 . Selon lui, si l'enseignement se resume a transmettre 
des connaissances ou une technique, il est plus efficace d'utiliser un livre ou un 
enseignement programme. Aussi, affirme-t-il, le role de l'enseignant est surtout de 
faciliter le developpement des capacites d'apprentissage autodetermine du sujet, 
et pour cela trois principales qualites d'attitude sont necessaires : l'authenticite ; 
la consideration pour l'eleve, pour ses sentiments et ses opinions ; I'empathie, en 
essayant de comprendre de l'interieur les reactions de l'eleve. 

Deux chercheurs ont constate que les enseignants qui manifestent le plus ces 
trois qualites humaines (l'authenticite, la consideration et I'empathie) permettent 
a 1' ensemble de leurs eleves de progresser sensiblement au cours d'une annee 
scolaire 2 . Mais ils sont alles plus loin, en mettant au point un programme destine 
a ameliorer le niveau des enseignants sur ces trois qualites. Ceci a notamment 
abouti aux resultats suivants au sein d'une ecole situee dans un environnement 
socio-economique tres faible. Apres la formation, il n'y avait pratiquement pas de 
changement de comportement chez les enseignants n'ayant pas suivi le programme, 
tandis que ceux ayant suivi le programme presentaient une sensible augmentation 
du nombre et de la qualite des relations, avec les effets suivants : 

• en moyenne, les eleves de 7 a 10 ans de cette ecole ont fait plus de progres en 
mathematiques que tous les eleves de la zone scolaire ; les resultats en lecture 
ont egalement ete sensiblement ameliores, comparativement aux autres ecoles ; 



1. Rogers C. (2007). Liberie pour apprendre ?, Paris, Dunod. 

2. Aspy D. et Roebuck F. (1990). On n'apprend pas d'un prof qu' on n'aime pas. Resultats de 
recherches sur V education humaniste, Montreal, Actualisation. 

74 



Fiche 14 • La psychologie de /'education 



• l'ecole a eu le taux d' absenteisme le plus bas de son histoire (8,8 %) en 
quarante-cinq ans d' existence ; 

• le nombre de bagarres entre eleves et le vandalisme ont diminue de facon 
significative ; 

• le pourcentage de demission chez les enseignants est passe de 80 % a % ; des 
enseignants d'autres ecoles ont commence a demander a etre mutes dans cette 
ecole. 

Les auteurs en concluent que le meilleur moyen pour les enseignants d' aider 
vraiment leurs eleves a apprendre et a mieux respecter la discipline consiste a suivre 
un programme de formation qui leur enseigne systematiquement a employer des 
modes d'interaction et de communication efficaces. 



3. COOPERER AVEC LES AUTRES ELEVES 



L'apprentissage cooperatif est une strategie d'enseignement qui consiste a faire 
travailler des eleves ensemble au sein de groupes 1 . 

Dans un groupe d'apprentissage cooperatif, les efforts de chacun etant necessaires 
pour le succes du groupe, chaque eleve doit etre bien conscient de son role au sein du 
groupe et personne ne peut faire « cavalier seul » ; inversement, le groupe doit savoir 
qui a besoin de plus d'aide, de soutien et d' encouragement pour realiser la tache 
attendue ; les membres s'encouragent et s'aident reciproquement a apprendre, louent 
les efforts et les succes des uns et des autres ; les eleves doivent apprendre a bien se 
connaitre et a se faire confiance, a resoudre les conflits de maniere constructive, a 
prendre des decisions ensemble ; ils doivent regulierement refiechir ensemble sur 
leur facon de fonctionner et sur les manieres d'ameliorer ce fonctionnement. 

Le role de l'enseignant(e) s'en trouve necessairement modifie. Une part de son 
travail consiste toujours a fournir un enseignement magistral (les eleves ecoutent et 
prennent des notes), mais il fait egalement travailler les eleves ensemble. Son role 
consiste alors a observer et a faciliter les interactions et non plus a etre le specialiste 
omniscient. 

De nombreuses etudes ont constate les meilleurs resultats obtenus par l'appren- 
tissage cooperatif que par l'apprentissage traditionnel sur differents aspects de la 
vie en classe 2 : 

• sur le plan personnel : augmentation de l'estime de soi. Les interactions conduisent 
les eleves a se considerer competents ; 

• sur les plans cognitif et scolaire : amelioration de la motivation a apprendre, de la 
complexite du raisonnement et des resultats scolaires, emergence plus frequente 
de nouvelles idees et solutions, meilleur transfert de ce qui est appris depuis une 



^ 1. Johnson D.W. et Johnson R. T. (1999). Learning Together and Alone : Cooperative, Competitive, 

~g and Individualistic Learning, Boston, Allyn et Bacon. 

a 

P 2. Johnson R. T. et Johnson D. W. (s. d.). An Overview of Cooperative Learning, document disponible 

© sur Internet. 

75 



Fiche 1 4 • La psychologie de /'education 



situation vers une autre, que ne le fait l'apprentissage competitif ou individualiste, 

Les eleves apprecient egalement plus l'enseignant et le percoivent comme plus 

comprehensif et aidant ; 

sur le plan relationnel et social : baisse du racisme et du sexisme, des incivilites et 

de la delinquance, du harcelement et de la violence, ainsi que de la toxicomanie, 

meilleure integration des eleves handicapes, augmentation des comportements 

altruistes 



4. BIBLIOGRAPHIE 



CARRE P. (2005). L'Apprenance, vers un nou- 
veau rapport au savoir, Paris, Dunod. 

Chambers B. (2000). L'Apprentissage 
cooperatif ; theories, methodes, activites, Mont- 
real, Cheneliere. 

COLLECTIF (2008). Eduquer et former, 
Auxerre, Sciences humaines. 

CRAHAY M. (2005). Psychologie de I 'educa- 
tion, Paris, PUF. 



LAUTREY J. (dir.) (2007). Psychologie du 
developpement et de V education, Paris, PUF. 

Lieury A. et De La Haye F (2004). Psycho- 
logie cognitive de V education, Paris, Dunod. 

PLETY R. (1998). L'Apprentissage cooperant, 
Lyon, Presses universitaires de Lyon. 

TARPINIAN A., BARANSKI L., Herve G. et 
Mattei B. (dir.) (2007). Ecole : changer de 
cap, contributions a une education humanisante, 
Lyon, Chronique sociale. 



5. SITES INTERNET 



Association francaise des psychologues de l'education nationale 
www.afps.info 

Association des conseillers d' orientation psychologues de France 
www.acop.asso.fr 



76 



La psychologie 
de la communication 




La communication est au cceur de l'existence humaine. Nos plus grandes 
satisfactions — mais aussi nos plus grosses difficultes — sont generalement liees a 
nos relations avec les autres. Selon Edmond-Marc Lipiansky, il y a quatre enjeux 
majeurs dans la communication 1 : 

• les enjeux identitaires (desir de produire une certaine image de soi et de la faire 
confirmer par autrui) ; 

• les enjeux territoriaux (desir que son « territoire personnel » soit respecte par 
autrui) ; 

• les enjeux relationnels (lies aux risques psychosociaux generes par le contact 
avec autrui) ; 

• les enjeux conatifs (desir d'influencer autrui, essentiellement par le biais du 
pouvoir ou de la seduction). 

Cette fiche presente trois grandes approches de la communication : 

• l'approche systemique ; 

• 1' analyse trans actionnelle ; 

• la communication non verbale. 

1. L'APPROCHE SYSTEMIQUE 



L'approche systemique en psychologie postule que les groupes humains (families, 
relations professionnelles, etc.) fonctionnent comme des systemes. Elle se demarque 
done tres clairement des diverses approches psychologiques individuelles. 

I Quelques grands principes 

Apres la Seconde Guerre mondiale, des psychologues, inspires par les recherches 
en cybernetique effectuees par le mathematicien Norbert Wiener et par la theorie 
generale des systemes 2 , creent la psychologie systemique. Paul Watzlawick (1921- 
2007), l'un des representants les plus connus de ce que Ton appelle « l'ecole de Palo 
Alto », groupe de chercheurs a l'origine de la psychologie systemique, a systematise 
les principes de la « logique de la communication 3 » : 



►J 1. Lipiansky E.-M. (1998). « Pour une psychologie de la communication », in P. Cabin (dir.) La 

■g Communication, Etat des savoirs, Auxerre, Ed. Sciences Humaines, p. 55-63. 

5 2. Von Bertalanffy L. (2002). Theorie generale des systemes, Paris, Dunod. 

© 3. Watzlawick P. et al. (1972). Une logique de la communication, Paris, Le Seuil. 



Fiche 1 5 • La psychologie de la communication 



• l'interaction entre les divers elements du systeme : toute modification d'un des 
elements entraine necessairement une modification des autres ; 

• les causalites circulaires ; A peut entrainer B, qui peut entrainer C, qui peut 
entrainer A ; 

• l'impossibilite de ne pas communiquer : meme l'acte explicite de ne pas 
communiquer est une communication ; 

• la ponctuation de la sequence des faits : beaucoup de conflits entre etres humains 
proviennent du fait que chacun raisonne en termes de causalite lineaire. Par 
exemple, les deux partenaires d'un couple peuvent se livrer a ce monologue : 
« Je me replie parce que tu te montres hargneuse » « Non, je suis hargneuse parce 
que tu te replies » ; 

• la distinction entre communications analogique et digitale : la premiere est 
explicite et formelle, la seconde est non verbale et s'exprime sous forme de gestes, 
d'inflexions de la voix, etc. Chacune possede sa richesse et ses limites ; 

• la distinction entre interactions symetrique et complementaire : la premiere est 
fondee sur l'egalite, les partenaires adoptant un comportement en miroir l'un de 
1' autre, la seconde est fondee sur la difference de statut (ce qui ne signifie pas 
necessairement domination, par exemple dans la relation medecin-malade) ; 

• l'importance de la metacommunication (communication sur la communication) 
qui est une condition indispensable d'une bonne communication, 

| La psychopathologie et la therapie selon I'approche systemique 

Cette approche psychologique a bouleverse les conceptions traditionnelles sur 
la psychopathologie. Pour les psychologues systemiciens, ce n'est pas tel individu 
qui est malade, c'est le systeme ; l'individu n'est que le symptome d'un systeme 
caracterise par des communications dysfonctionnelles. Plus encore, les troubles du 
patient ont souvent un role protecteur pour les autres membres du systeme. Les 
faire disparaitre sans modifier le systeme ne ferait que deplacer le probleme sur une 
autre personne. Watzlawick cite divers cas pour illustrer son propos, dont celui de 
Dave, 21 ans, diagnostique schizophrene depuis un an, qui declare : « Oh, 5a veut 
dire seulement que je suis le malade de la famille, et 5a donne a tout le monde la... 
1' occasion de faire sa B.A. en remontant le moral de Dave, que le moral de Dave 
soit bas ou non 1 . » 

De multiples ecoles de therapie familiale ont vu le jour au cours des trois 
dernieres decennies. Une synthese de recherches evaluatives a conclu a l'efficacite 
therapeutique de cette approche 2 . 



1. Mem, p. 88. 

2. Sexton T. et Alexander J. (2002). « Family-based empirically supported interventions », The 
Counseling Psychologist, 30 (2), 238-261. 

78 



Fiche 1 5 • La psychologie de la communication 




. I Enfant 
■= ' libre 



Figure 15.1. Les trois etats du moi selon I'analyse transactionnelle. 



2. L'ANALYSE TRANSACTIONNELLE 



Eric Berne (1910-1970) s'est surtout interesse aux relations entre deux personnes. 
Influence initialement par la psychanalyse, il s'en est progressivement eloigne, 
mettant au point sa propre conception qui est a la fois une theorie de la personnalite, 
une theorie de la communication et une psychotherapie 1 . 

I Les trois facettes de notre personnalite 

Selon Berne, la personnalite humaine comprend trois facettes, qu'il qualifie 
d' etats du moi : 

• I'etat du moi Parent se manifeste, soit en consolant autrui, en le rassurant, en 
lui prodiguant de la tendresse (Parent nourricier), soit en faisant la morale et en 
reprimandant (Parent critique) ; 



© 



1. Berne E. (2001). Analyse transactionnelle et psychotherapie, Paris, Payot. Berne E. (1999). Que 
dites-vous apres avoir dit bonjour ?, Paris, Tchou. Berne E. (1984). Desjeux et des hommes, Paris, 
Stock. 



79 



Fiche 1 5 • La psychologie de la communication 



• I'etat du moi Adulte est caracterise par le raisonnement logique et s'efforce de 
traiter efficacement avec le monde exterieur. Par ailleurs, il assure un role de 
mediateur entre le Parent et 1' Enfant ; 

• I'etat du moi Enfant se manifeste sous trois formes (figure 15.1) : 

- l'Enfant naturel (ou libre) represente l'expression spontanee de la personnalite. 
II exprime ses emotions et desirs tels qu'il les ressent. C'est de lui qu'emergent 
la creativite, 1'humour et la sexualite ; 

- l'Enfant adapte modifie son comportement sous l'influence parentale. C'est la 
facette de la personnalite qui se plie aux regies sociales ; 

- L'Enfant rebelle resiste a l'autorite. 

] Une analyse des communications interpersonnelles 

Toute communication entre I'etat du moi d'une personne et I'etat du moi d'une 
autre est appelee transaction, d'oii l'appellation « analyse transactionnelle ». II 
existe deux types de transactions : 

• les transactions paralleles (ou complementaires) permettent la poursuite de la 
communication. II s'agit generalement de transactions « Parent-Enfant » (par 
exemple les relations hierarchiques), Enfant-Enfant (jeu, plaisanteries, etc.), 
Adulte-Adulte (resolution d'un probleme a deux, etc.), Parent-Parent (critique 
d'autrui, etc.) ; 

• les transactions croisees ont lieu lorsque les trajectoires des fleches se coupent. 
Elles entrainent generalement une coupure de la communication. 

II existe egalement des « transactions cachees » qui, sous l'apparence de 
transactions Adulte-Adulte, ont une structure bien differente. Elles sont a l'origine 
de « jeux », terme utilise comme dans la remarque : « A quoi tu joues, la ? » Par 
exemple dans lejeu« Pourquoiest-cequevousne... ? — Oui,mais... », une personne 
se plaint de ses difficultes a une autre. Celle-ci lui fournit divers conseils sur le 
mode : « Pourquoi ne ferais-tu pas cela ? » La premiere repond systematiquement : 
« Oui, mais... » II y a « jeu » en ce sens que derriere la transaction apparente 
Adulte-Adulte s'en cache une autre de type Enfant- Parent. 

L analyse transactionnelle est utilisee en psychotherapie, le role du therapeute 
etant d' aider le patient a reperer son mode de fonctionnement et celui de ses proches 
(particulierement au sein du couple), afin de deconstruire les jeux et d'entretenir des 
relations plus satisfaisantes de part et d' autre. Elle est egalement utilisee comme 
outil d' analyse des relations au sein des organisations. 

3. LA COMMUNICATION NON VERBALE 



La communication ne passe pas seulement par la parole. Gestes, sourires, regards 
et intonations de voix jouent egalement un role essentiel. lis ont de multiples 
fonctions : maintien du contact, expression de son statut propre et reconnaissance 
du statut d'autrui, invitation au jeu, au travail, menace, soumission, apaisement, 
etc. Ces manieres d'etre peuvent confirmer la parole, mais il arrive aussi qu'ils la 

80 



Fiche 1 5 • La psychologie de la communication 



contredisent. C'est le cas par exemple, lorsqu'un homme repond a son epouse, sur 
un ton las et desabuse : « Mais oui, bien sur, tu sais bien que je t'aime ! » 

De multiples travaux ont ete effectues dans ce domaine. Parmi eux, citons les 
recherches d'Hubert Montagner sur les comportements des jeunes enfants et ceux 
d'Edward T. Hall sur l'usage de l'espace. 

I Le langage des gestes chez les tout-petits 

La communication non verbale est particulierement importante chez les tout 
jeunes enfants, car ils maitrisent peu le langage. Hubert Montagner et son equipe 
ont mis en evidence une veritable grammaire des comportements dans les creches 1 . 
Ainsi, les comportements d'offrande constituent un moyen frequemment utilise, 
et particulierement efficace, pour etablir ou retablir le contact avec les autres. Les 
enfants qui manifestent le plus souvent ce type de comportement sont generalement 
considered comme les plus agreables. Si un enfant repond a un acte d' agression 
par une offrande, cela stoppe l'agression dans les deux tiers des cas ; par ailleurs, 
l'enfant qui pleure et qui recoit une offrande s'apaise souvent immediatement. Les 
comportements d'offrande debouchent generalement sur des imitations reciproques 
ou sur des activites de cooperation. 

Parallelement, un enfant qui pose sa tete sur l'epaule d'un autre recoit 
systematiquement, en reponse immediate, un sourire, une offrande ou des paroles. 
Un enfant qui penche la tete et le buste sur le cote entraine chez le partenaire, non 
seulement une reaction d'apaisement, mais egalement une offrande de sa part dans 
plus de la moitie des cas. Inversement, lorsqu'un enfant avance brusquement la 
main pour saisir un objet, il essuie un refus, voire une menace, dans 85 % des cas. 

J Le « territoire personnel » chez les adultes 

Les adultes disposent egalement d'une grammaire non verbale, notamment dans 
leur maniere de « gerer » l'espace. Edward T. Hall qualine de proxemie « l'ensemble 
des observations et theories concernant l'usage que l'homme fait de l'espace en tant 
que produit culturel specinque 2 ». De fait, nous obeissons sans trop nous en rendre 
compte a un ensemble de regies implicites relatives a la distance interpersonnelle, 
qui varient selon les cultures. Un habitant du pourtour mediterraneen accepte des 
relations nettement plus proches qu'une personne des pays nordiques. Hall divise 
la distance relationnelle en quatre categories, elles-memes subdivisees en deux 
modes, proche et lointain. Les donnees qui suivent concernent les Americains (assez 
proches en cela des Francais) : 

• distance intime (0-40 cm) : la pratique de la distance intime en public n'est pas 
admise, sauf circonstances specifiques (affluence dans les transports en commun). 
Si un « etranger » se trouve dans cette sphere intime, cela entraine habituellement 
une gene physique. Sous sa forme proche (entre 15 et 40 cm), c'est la distance 
de l'acte sexuel ou inversement de la lutte ; 



3 1. Montagner H. (1978). L'Enfant et la communication, Paris, Stock. 

© 2. Hall E.T. (1971). La Dimension cachee, Paris, Le Seuil, p. 13. 



81 



Fiche 1 5 • La psychologie de la communication 



• distance personnelle (45 cm - 1,25 m) : cette distance permet d'etablir une sorte 
de bulle protectrice destinee a nous isoler des autres. Elle constitue la limite de 
l'emprise physique sur autrui ; 

• distance sociale (1,20 - 3,60 m) : sous sa forme proche (entre 1,20 m et 2,10 m), 
c'est la distance des negotiations interpersonnelles et du travail en commun. Sous 
sa forme eloignee, elle permet de travailler sans impolitesse en presence d' autrui, 
et sans ressentir l'obligation d'engager la conversation ; 

• distance publique (a partir de 3,6 m) : plus Ton s'eloigne, plus les details 
des expressions du visage s'estompent aux yeux d'autrui, et l'essentiel de la 
communication non verbale est alors assuree par les gestes et postures. 

II ne s'agit la que de quelques apercus des connaissances produites par la 
psychologie de la communication. Cette discipline est en permanente evolution et 
de nouvelles theories et decouvertes empiriques continuent a voir le jour. 



4. BIBLIOGRAPHIE 



Abric J.-C. (2008). Psychologie de la 
communication. Theories et methodes, Paris, 
Armand Colin. 

BERNE E. (1984). Des jeux et des homines, 
Paris, Stock. 

Cabin P. et Dortier J.-F. (dir.) (2008). 
La Communication, etat des savoirs, Auxerre, 
Editions Sciences Humaines. 

HALL E. T. (1971). La Dimension cachee, 
Paris, Le Seuil. 

MARC E. et PlCARD D. (2006). L'Ecole de 
Palo Alto, un nouveau regard sur les relations 
humaines, Paris, Retz. 



MONTAGNER H. (1978). L' Enfant et la com- 
munication, Paris, Stock. 

MOSCOVICI S. (dir.) (2005). Psychologie 
sociale des relations a autrui, Paris, Armand 
Colin. 

Trognon A. et Bromberg M. (2004). 
Psychologie sociale et communication, Paris, 
Dunod. 

Watzlawick P., Beavin J.H. et Jackson 
D.D. (1972). Une logique de la communication, 
Paris, Le Seuil. 



82 



La psychologie 
economique 




La psychologie economique s'est interessee a divers domaines tels que les conduites 
d'epargne, les consequences psychologiques du chomage, 1' impact du marketing 
ou encore les motivations d' achat. Mais au cours des dernieres decennies, elle 
s'est surtout fait remarquer par la remise en question radicale qu'elle a provoquee 
de la vision « standard » de l'economie. Ceci a ete couronne par le prix Nobel 
d'economie 2002, attribue non seulement a un economiste (Vernon Smith), mais 
egalement a un psychologue (Daniel Kahneman). Tous deux, ainsi que d'autres 
chercheurs, menent depuis de longues annees des travaux experimentaux qui ont 
fortement ebranle les convictions des economistes. 

Pour bien comprendre cette evolution, il faut tout d'abord partir de Vhomo 
ceconomicus, representation theorique de l'etre humain et fondement de la theorie 
economique. Deux attitudes essentielles le caracterisent : d'une part, il est rationnel 
et done apte a analyser avec justesse les donnees qu'il recoit ; d' autre part, il est 
egoi'ste, mu essentiellement par son interet personnel. Double postulat aujourd'hui 
conteste. 

1. L'ETRE HUMAIN NE FAIT PAS DES CHOIX RATIONNELS 



Deux prix Nobel d'economie, Maurice Allais, puis surtout Herbert Simon (prix 
Nobel en 1978) avaient deja ebranle l'edifice. En particulier, Simon a montre que 
les individus optent generalement pour des choix satisfaisants plutot que des choix 
optimaux, ce qu'il a qualifie de rationalite limitee. 

Mais ce sont surtout Daniel Kahneman et Amos Tversky (decede en 1996) 
qui ont etabli des liens entre economie et psychologie cognitive. Au travers de 
multiples etudes experimentales, ils ont mis en evidence que les decisions des 
acteurs economiques, loin d'etre rationnelles, sont souvent sous-tendues par des 
erreurs de jugement et d'interpretation, ce que ces auteurs appellent des heuristiques. 
Ces deux auteurs ont propose en 1979 la theorie des perspectives (prospect theory), 
dont un des aspects majeurs est que lorsqu'un individu se trouve dans une situation 
incertaine, il accorde plus d'importance, dans son calcul, aux pertes possibles 
qu'aux gains envisageables 1 . Les heuristiques permettent aux individus de prendre 
rapidement des decisions, mais ne constituent en rien des raisonnements logiques 
pertinents, contrairement a ce que pretend la theorie economique classique. 



(§ 1. Kahneman D. et Tversky A. (1979). « Prospect theory : An analysis of decision under risk : 

© Econometrica, 47 (2), 263-291. 



Fiche 16 • La psychologie economique 



Une etude de terrain a d'ailleurs montre que les echanges realises par des traders 
au sein du London Stock Exchange ressemblent plus a des choix aleatoires qu'a 
des decisions strictement rationnelles 1 . 

2. L'ETRE HUMAIN EST MOINS EGOISTE QU'ON NE LE PENSE 

SOUVENT 

De multiples resultats d'etudes ont remis en question le second postulat majeur 
de la theorie economique classique selon lequel les individus sont egoi'stes et 
essentiellement motives par leur interet personnel. Ces experiences utilisent ce que 
Ton appelle des « jeux », c'est-a-dire des situations dans lesquelles le comportement 
de chaque participant est en interaction avec celui d'une autre personne. Elles sont a 
chaque fois representatives d'un « dilemme social », c'est-a-dire d'un conflit entre 
1' interet individuel et 1' interet d'autrui, voire 1' interet collectif. 

Prenons par exemple « le jeu de l'ultimatum ». Au cours de cet exercice, les 
sujets doivent se repartir une certaine somme d' argent. lis sont informes de ce 
montant, ils ne se connaissent pas et ne communiquent pas entre eux. Le joueur 
1 doit faire une offre au joueur 2. Si celui-ci accepte, il recoit le montant offert 
et le joueur 1 garde la difference. S'il refuse, ils ne recoivent rien. II s'agit done 
d'une situation de type « a prendre ou a laisser », ce qui explique l'appellation 
« ultimatum ». La theorie economique classique prevoit que le joueur 1 va faire 
une offre tres peu genereuse, et que le joueur 2 acceptera n'importe quelle offre, 
puisqu'apres tout, cela est preferable a ne rien avoir du tout. Or ce n'est pas du tout 
ce qui se passe. Le joueur 1 offre generalement 40 %-50 % de l'argent disponible 
a l'autre personne. Quant au joueur 2, s'il est confronte a une offre basse (moins 
de 25 % de l'argent disponible), il la rejette la plupart du temps. Le motif qu'il 
invoque alors est, comme on peut le deviner, qu'il considere que la proposition faite 
est injuste. Une des etudes, menees en Indonesie, a montre que ces reactions ont 
lieu meme lorsque la somme mise en jeu correspond a trois mois de salaire 2 . 

Des chercheurs ont egalement etudie l'impact de sanctions. Ces etudes montrent 
que, quelle que soit la somme accordee par le joueur 1, la somme retournee par le 
joueur 2 est environ deux fois plus elevee lorsque l'individu 1 choisit explicitement 
de ne pas faire usage de sanctions a son egard que lorsqu'il decide de sanctionner. 

Par ailleurs, lorsque les jeux sont repetes a plusieurs reprises avec les memes 
personnes, le degre de cooperation augmente au fil du temps. Cela permet en 
quelque sorte au joueur 1 (celui qui accorde l'argent) de se construire une reputation 
aux yeux de l'autre et de s'y conformer, meme s'ils ne font pas connaissance. 

Signalons enfin une nouvelle rejouissante pour les individus portes a l'altruisme. 
Lorsque les joueurs cooperent, cela active une zone de leur cerveau appelee striatum, 
qui est associee au sentiment de satisfaction et de recompense. 



1. Farmer J.D., Patelli P. et Zovko I. (2005). « The predictive power of zero intelligence, in financial 
markets », Proceedings of the national academy of sciences, 10 (6), 2254-2259. 

2. Cameron L.A. (1999). « Raising the Stakes in the Ultimatum Game : Experimental Evidence from 
Indonesia », Economic Enquiry, 37, 47-59. 

84 



Fiche 16 • La psychologie economique 



3. UNE RATIONALITE ALTRUISTE 



Ces comportements ont fait dire a certains que la theorie economique se trompe 
au sujet de la nature humaine 1 . En revanche, ils sont parfaitement explicables et 
rationnels si Ton remplace la conception economique traditionnelle par une autre 
vision de l'etre humain selon laquelle celui-ci fonde son comportement a la fois sur 
l'interet personnel et sur l'interet d'autrui. 

Dans cette nouvelle orientation, deux types d' explication ont ete fournis de ce 
comportement : 

• l'aversion pour l'inegalite : l'individu n'apprecie pas d'avoir moins que les autres, 
mais pas non plus que les autres aient moins que lui ; 

• La prevision des intentions d'autrui : l'individu souhaite que le partenaire qui 
lui semble bien intentionne retire un gain eleve, et inversement que le partenaire 
qu'il percoit comme malintentionne n'obtienne qu'un faible gain. 

Les recherches menees jusqu'a present montrent que les deux « strategies » 
peuvent etre presentes, mais que c'est plutot la prevision des intentions d'autrui qui 
domine. A noter a ce sujet qu'il peut y avoir une « spirale vertueuse ». Si chacun 
anticipe de bonnes intentions chez l'autre, les sujets vont cooperer, ce qui leur 
demontrera qu'ils avaient raison de considerer leur partenaire comme digne de 
confiance. 



4. BIBLIOGRAPHIE 



ARIELY D. (2008). C'est (vraiment) moi qui 
decide ? Paris, Flammarion. 

Eber N. et Willinger M. (2005). 
L'Economie experimentale, Paris, La Decou- 
verte. 

EBER N. (2006). Le Dilemme du prisonnier, 
Paris, La Decouverte. 

GAUTHIERB.Y.M. (2006). Les Neurosciences 
et V economie, memoire en economie, document 
disponible sur Internet. 

GlRONDE S. (2008). La Neuro-economie, 
comment le cerveau gere mes interets, Paris, 
Plon. 



LASSARRE D. (1995) Psychologie sociale et 
economie, Paris, Armand Colin. 

MANGOT M. (2007). 50 petites experiences 
de psychologie de I'epargnant et de Vinvestis- 
seur, Paris, Dunod. 

Problemes economiques (2005). 

Numero 2883, sur les « Nouveaux regards sur 
l'homo ceconomicus ». 

Roland-Levy C. et Adair P. (1998). Psy- 
chologie economique. Theories et applications, 
Paris, Economica. 

WOLFF J. (1996). La Psychologie econo- 
mique, Paris, Economica. 



© 



1. Vaillancourt Rosemau P. (2006). « Is economic theory wrong about human nature ? », Journal of 
Economic and Social Policy, 10 (2), 61-78. 



85 



■9 



La psychologie legale 



Les psychologies ont fortement investi l'univers judiciaire, que ce soit en tant que 
chercheurs (demontrant notamment les limites de credibilite que Ton peut accorder 
aux aveux ou aux temoignages visuels) ou en tant qu' experts charges de fournir des 
elements de connaissance et de comprehension pour que les juges puissent prendre 
la decision la plus pertinente possible. 

1. QUAND DES INNOCENTS AVOUENT UN CRIME 



L'aveu d'un crime constitue un element a charge particulierement lourd et 
convaincant, mais est parfois exprime par un individu innocent. II existe aujourd'hui 
de nombreux cas de personnes condamnees en grande partie sur la base de leurs 
aveux, et dont l'innocence a ensuite ete demontree (ADN different, vrai coupable 
decouvert, impossibilite materielle d'etre coupable, etc.). En France, l'un des cas 
les plus connus est celui de Patrick Dils qui a passe quinze ans en prison (entre 16 
et 3 1 ans) pour avoir avoue le meurtre de deux enfants, sous pression de la police 
et sans preuve materielle de sa culpabilite. Condamne a perpetuite, il a enfm ete 
reconnu innocent lors d'un troisieme proces 1 . 

Selon Saul Kassin et Gisli Gudjonsson, on peut repartir les causes de faux aveux 
en trois grandes categories, selon le processus psychologique en jeu 2 : 

• faux aveux volontaires : certains innocents avouent sans pression de la police, 
pour diverses raisons : un desir pathologique de notoriete (surtout a 1' occasion 
de crimes fortement mediatises), un besoin conscient ou inconscient de se 
punir soi-meme pour expier des sentiments de culpabilite relatifs a d'autres 
transgressions, la maladie mentale, la volonte de proteger le veritable criminel ; 

• faux aveux par obeissance suite a contrainte : suite a un interrogatoire policier, la 
personne avoue arm d'eviter une menace explicite ou implicite ou pour obtenir 
une recompense promise ou implicite ; 

• faux aveux par internalisation suite a contrainte : des personnes vulnerables 
finissent par croire qu'elles ont commis un crime, a la suite d'un interrogatoire 
particulierement suggestif. 



1. Dils P. (2003). Je voulais juste rentrer chez moi, Paris, J'ai lu. 

2. Kassin S.M. et Gudjonsonn G.H. (2004). « The psychology of confessions », Psychological Science 
in the Public Interest, 5 (2), 33-67. 



Fiche 1 7 • La psychologie legale 



2. UNE JUSTICE EN « TROMPE-L'CEIL » 



De tres nombreuses recherches de psychologie portent sur le niveau de fiabilite 
des temoignages visuels. Dans certaines de ces etudes, un comedien simule une 
agression dans un espace public, puis on interroge les temoins ; dans d'autres, des 
individus se rendent dans un laboratoire de psychologie ou ils voient un film ou 
des photographies d'un delit. Ces personnes sont ensuite placees devant une serie 
de photos ou une rangee de personnes parmi lesquelles est cense se trouver le 
suspect. Resultat : les fausses identifications s'echelonnent entre 12 % et 93 % ! 
Dans l'etude qui a reuni 93 % de fausses identifications, les chercheurs avaient 
presente aux temoins les deux complices d'un vol simule. Parmi les cinq photos 
soumises ensuite aux temoins, une seule contenait l'un des deux coupables. Les 
sujets le reconnurent dans 97 % des cas, mais identifierent un innocent comme 
deuxieme agresseur dans 93 % des cas 1 . 

Une des affaires qui a plus defraye la chronique en France concerne Christian 
Ranucci, guillotine apres avoir ete condamne a mort pour le meurtre d'une fillette. 
L' accusation a repose en grande partie sur la conviction d'un couple de temoins. 
Gilles Perrault, dans son ouvrage Le Pull-over rouge 1 , consacre a cette affaire, 
souligne qu'au cours d'une seance d'identification, ceux-ci n'avaient pas reconnu 
Ranucci parmi les cinq hommes presents. C'est dans le bureau du commissaire, 
lorsqu'il leur fut amene seul, une situation particulierement propice a l'erreur, qu'ils 
1' identifierent. 

Un aspect particulierement remarquable de ces recherches est que des temoins 
peuvent etre tres convaincus de l'exactitude de leur temoignage, fournir beaucoup 
de details sur ce qu'ils ont vu, alors meme qu'ils se trompent. Or d'autres etudes ont 
montre que plus un temoin est sur de lui, plus il est convaincant aupres des jures, 
meme si son temoignage est peu coherent. Diverses methodes ont ete proposees par 
les chercheurs pour reduire le risque de fausses identifications. L'une d'elles est la 
« presentation sequentielle » : les photographies sont soumises au temoin, non pas 
simultanement, comme c'est la coutume, mais successivement, sans que celui-ci 
connaisse le nombre total de photos. 

3. DES PSYS AU TRIBUNAL 



Deux types de missions peuvent etre confies a des experts « psys » 3 : 

les expertises psychiatriques : elles concernent l'etat mental du prevenu et 
visent en particulier a determiner si, au moment de l'acte commis, cette 
personne disposait de facultes mentales suffisantes pour pouvoir en etre declaree 
responsable. En effet, Particle 122-1 du Nouveau Code penal (1999) affirme que 



"S. 1. Egan D., Pittner M., et Goldstein A. G., (1977). « Eyewitness identification : Photographs vs. live 

►J models », Law and Human Behavior, 1, 199-206. 

i 

■§ 2. Perrault G. (1978). Le Pull-over rouge, Paris, Ramsay. 

a 

(§ 3. Bordel S., Vernier C., Dumas E., Guingouin G. et Somat A. (2004). « L' expertise psychologique, 

© element de preuve du jugement judiciaire ? », Psychologie francaise, 49, 389-408. 

87 



Fiche 1 7 • La psychologie legale 



« n'est pas penalement responsable la personne qui etait atteinte au moment des 
faits, d'un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou 
le controle de ses actes » ; 
• les expertises psychologiques : elles peuvent venir en complement des analyses 
psychiatriques (voir ci-dessus), mais visent plus souvent a fournir une analyse 
de l'etat mental d'une victime, d'un agresseur ou de toute autre personne ayant 
affaire a la justice, dans le cadre de l'article 81 du code de procedure penale. 
Le psychologue expert est alors appele a eclairer les juges sur toutes sortes de 
themes : la personnalite du suspect, 1' impact de 1' agression sur la victime, les 
competences parentales (en cas de separation conflictuelle), la credibilite d'un 
temoignage, le mobile du crime, l'aptitude de l'agresseur a la readaptation et les 
moyens a utiliser pour cela, etc. 

A la suite de l'affaire d'Outreau, au cours de laquelle les avis de psychologues 
experts avaient conduit a l'emprisonnement, pour actes de pedophilie, de personnes 
innocentes, la Federation francaise des psychologues et de psychologie (FFPP) a 
tenu a rappeler les limites du role du psychologue expert : 

« Ce n'est pas au psychologue a etablir la preuve, il n'en a pas la competence, elle 
revient au magistrat qui a pour competence de decider si les faits sont etablis ou non. 
[...] L' expertise psychologique doit consister a fournir une observation objective et 
rigoureuse du comportement en livrer des hypotheses contextuelles explicatives, afin 
de livrer a Fautorite judiciaire, les arguments constitutifs de sa prise de decision. [...] 
Le psychologue livre des hypotheses qui n'ont pas ete traitees ou entendues comme 
des verites absolues ' . » 



4. BIBLIOGRAPHIE 



BERTONE A., MELEN M., PY J. et SOMAT 
A. (1995). Temoins sous influence, recherches 
de psychologie sociale et cognitive, Grenoble, 
Presses universitaires de Grenoble. 

Bourcier D. et De Bonis M. (1999). Les 
Paradoxes de I 'expertise, Savoir oujuger ? Paris, 
Les empecheurs de penser en rond. 

BRUNET L. (dir.) (2005). L'Expertise psy- 
cholegale, balises methodologiques et deonto- 
logiques, Montreal, Presses de l'universite du 
Quebec. 

Bulletin de psychologie (2007). 60 (5). N" 
sur « Justice et psychologie ». 

Connexions (2000). 74 (2). N° sur « Les 
expertises et leur problematiques ». 



DUFLOT C. (1988). Le Psychologue expert en 
justice, Paris, PUR 

Ginet M. (2003). Les Cles de I 'entretien avec 
le temoin ou la victime, Paris, La Documentation 
francaise. 

GAILLARD B. (dir.) (2007). Psychologie cri- 
minologique, Paris, In Press. 

Psychologie frangaise (2004), 49 (4). N° sur 
la psychologie judiciaire. 

VlAUX J.-L. (2003). Psychologie legale, Paris, 
Frison-Roche. 

VlLLERBU L.-M. et VlAUX J.-L. (2000). 
Expertise psychologique, psychopathologie et 
methodologie, Paris, L'Harmattan. 



1 . www.ffpp.net/modules/news/article.php?storyid= 1 30 



88 



La psychologie 
de la sante 




La psychologie de la sante est la discipline universitaire qui vise a la comprehension 
des liens entre les facteurs psychologiques et la sante et la maladie. Elle s'est 
particulierement interessee aux themes suivants : 

• les fondements psychologiques des comportements favorables ou nefastes a la 
sante ; 

• les effets du psychisme sur la sante physique (fiche 32) ; 

• les reactions psychologiques face a la maladie ; 

• les diverses formes possibles de la relation patient-medecin et leur impact sur la 
satisfaction du patient et sur son comportement ; 

• les croyances et representations sociales relatives a la sante et a la maladie. 

1. UNE VISION GLOBALE DE L'ETRE HUMAIN 



La medecine s'est essentiellement construite sur le modele biomedical selon 
lequel la maladie est la consequence d'un dysfonctionnement organique, lui-meme 
du a diverses causes (infections, traumatismes, produits toxiques, etc.). Ce modele 
focalise done son attention sur la maladie plus que sur l'individu malade. 

La psychologie de la sante, elle, se fonde sur une approche biopsychosociale qui, 
comme son nom l'indique, considere que sante et maladie sont le fruit de causes non 
seulement biologiques, mais egalement psychologiques et sociales qui s'influencent 
reciproquement (fiche 1 2). 

Plusieurs modeles de psychologie de la sante ont ete elabores 1 . L'un des plus 
complets, qui rassemble les donnees issues de multiples recherches est le modele 
integratif et multifactoriel de Marilou Bruchon-Schweitzer et Robert Dantzer 2 , qui 
prend en compte divers facteurs : 

• facteurs environnementaux (evenements de vie stressants, reseau social, exposi- 
tion a divers facteurs de risque, etc.) ; 

• facteurs individuels jouant un role fragilisant ou protecteur (types et traits de 
personnalite, modes de comportement, antecedents biomedicaux) ; 



o- 1. Zani B. (2002). « Theories et modeles en psychologie de la sante », in Fischer G.-N. (dir.) (2002). 

^ Traite de psychologie de la sante, Paris, Dunod, p. 21-46. 

t 2. Bruchon-Schweitzer M. et Dantzer R. (1994). « Introduction a la psychologie de la sante », Paris, 

g PUF. Bruchon-Schweitzer M. (2002). « Un modele integratif en psychologie de la sante », dans 

© Fischer G.-N. (dir.) Op. cit., p. 47-71. 



Fiche 1 8 • La psychologie de la sante 



• facteurs de transactions entre l'individu et son environnement, qui jouent un role 
fonctionnel ou dysfonctionnel. 

J'illustrerai les recherches en psychologie de la sante au travers de deux exemples : 
1' impact de la qualite de la relation entre le patient et son medecin, les effets des 
campagnes de sante publique. 

2. LA RELATION PATIENT-MEDECIN 



Une difficulte majeure a laquelle se trouvent confronted les medecins est le taux 
eleve de non-suivi du traitement par les patients. Selon certains, plus de 80 % 
des patients souffrant de maladie chronique ne respectent pas correctement leur 
traitement 1 . L' observance est fortement liee, non seulement a la comprehension 
(seulement 59 % des informations medicares sont bien comprises par les patients), 
mais aussi a la qualite de la relation. Les malades qui ressentent une attitude positive 
et un veritable interet de la part de leur medecin suivent beaucoup mieux ses 
recommandations . 

Parmi d'autres enquetes, une etude menee en Coree aupres de cinq cent cinquante 
patients coreens a mis en evidence que 1' observance augmente sensiblement lorsque 
les patients percoivent de l'empathie chez le medecin, qu'ils peuvent echanger des 
informations, qu'ils lui font confiance et le considerent comme un partenaire 2 . 

Mais il y a plus surprenant. Plusieurs etudes ont montre qu'il y a un lien statistique 
entre le manque d'empathie d'un medecin et le risque de poursuites judiciaires pour 
erreur medicale. Victime d'une erreur, un patient choisira ou non d'engager des 
poursuites en fonction du niveau d' attention et d'empathie dont il aura beneficie. 
Par exemple, une equipe de chercheurs americains a enregistre sur magnetophone 
les propos tenus par cinquante-sept chirurgiens au cours de consultations 3 . lis en 
ont extrait deux sequences de 10 secondes, en debut et en fin d'entretien, ceci avec 
deux patients, soit 40 secondes par chirurgien. Ces enregistrements ont ensuite ete 
ecoutes par douze etudiant(e)s qui ont evalue le niveau de chaleur, domination, 
hostilite, anxiete et interet envers le patient. L'equipe de chercheurs a ensuite etudie 
le niveau de correlation entre cette evaluation et le fait que ces chirurgiens aient ou 
non ete poursuivis pour erreur medicale. Le resultat est clair : les medecins les plus 
chaleureux sont nettement moins souvent l'objet de poursuites judiciaires. 

3. LA PSYCHOLOGIE AU SERVICE DE LA SANTE PUBLIQUE 



Les Etats menent regulierement des programmes de sante publique, mais les 
resultats ne sont generalement pas a la hauteur des esperances, qu'il s'agisse d'arret 



1. Girandola F. (2002). « Persuasion et sante publique », in C. Bonardi, F. Girandola R, N. Roussiau 
et N. Soubiale, Psychologie sociale appliquee. Environnnement, sante, qualite de vie, Paris, In Press, 
121-139. 

2. Kim S.S., Kaplowitz S. et Johnston M.V. (2004). « The Effects of Physician Empathy on Patient 
Satisfaction and Compliance », Evaluation and the Health Professions, 27 (3), 237-251. 

3. Ambady N. et al. (2002). « Surgeons' tone of voice : A clue to malpractice history », Surgery, 132 
(1), 5-9. 

90 



Fiche 1 8 • La psychologie de la sante 



de la consommation de tabac, d'incitation a pratiquer la marche a pied ou encore 
du controle des naissances 1 . Par exemple, 1'evaluation d'une campagne hollandaise 
visant a prevenir l'obesite, d'une duree de cinq ans et largement mediatisee, a mis 
en evidence que deux tiers des gens avait connaissance de cette campagne et qu'elle 
avait modifie legerement les attitudes de la population, mais qu'elle n' avait pas 
conduit a une amelioration significative en termes de prise de conscience du poids 
corporel personnel ou de motivation a prevenir la prise de poids 2 . 

De nombreuses campagnes adressent des messages faisant appel a la peur. Le 
message « Fumer tue » inscrit sur les paquets de cigarettes, fait partie de ce type 
de strategie. Or de nombreuses recherches ont montre que cette demarche aboutit 
globalement aux effets inverses de ceux desires. 

Une meta-analyse (synthese statistique de travaux anterieurs) a rassemble 
quatre-vingt-dix-huit etudes de campagnes basees sur la peur, sur des themes 
tres divers (usage du preservatif pour prevenir le sida, arret de la consommation de 
tabac, reduction de la consommation d'alcool, comportement de securite sur les 
tracteurs et engins divers, usage de creme solaire pour prevenir le cancer de la peau, 
auto-examen des seins, promotion de l'exercice physique, etc.) 3 . 

Elle montre que lorsque l'appel a la peur est faible, la personne n'est pas 
sensibilisee par le message. 

En revanche, lorsque l'appel a la peur est fort (par exemple, « Fumer tue »), 
cela entraine generalement un fort sentiment de gravite et de risque. Fort bien, 
pensera-t-on spontanement. Eh bien non, car il faut introduire un autre element 
essentiel : le sentiment d'efficacite (faible ou fort) de la personne a pouvoir accomplir 
le comportement vise (par exemple, s'arreter de fumer). Si la personne manifeste 
un fort sentiment d'efficacite personnelle, elle va chercher a controler le danger 
et par consequent modifier son comportement. Mais si elle a un faible sentiment 
d'efficacite, elle va chercher a controler sa peur par divers mecanismes de defense 
psychologiques : 

• le deni : « Je ne risque pas d'attraper un cancer de la peau, cela ne m'arrivera 
pas » ; 

• l'evitement defensif : « C'est vraiment horrible, je ne vais pas y penser » ; 

• la reactance : « lis essaient seulement de me manipuler, je vais les ignorer. » 

L'intensite de ces mecanismes est inversement correlee avec l'intensite des 
reponses de controle du danger ; autrement dit, plus une personne resiste de 



= 1. Murphy S. et Bennett P. (2004). « Health psychology and public health : Theoretical possibilities », 

g- Journal of health psychology, 9 (1), 13-27. Girandola F. (2002). « Persuasion et sante publique », op. 

o 

S cit. 

o 

"§- 2. Wammes B., Breedveld B., Looman C. et Brug J. (2005). « The impact of a national mass media 

►^ campaign in The Netherlands on the prevention of weight gain », Public Health Nutrition, 8 (8), 

t 1250-1257. 

a 

P 3. Witte K. et Allen M. (2000). « A meta-analysis of fear appeals : implications for effective public 

© health campaigns », Health Education and Behavior, 27 (5), 591-615. 

91 



Fiche 1 8 • La psychologie de la sante 



facon defensive a une recommandation, moins elle accomplit de changements 
recommandes par le message. Resultat : la personne risque de fumer encore plus 
qu'avant ! La figure 18.1. resume l'ensemble des mecanismes psychologiques 
consecutifs a une campagne de sante publique. 



Message 
faible 


— >. 


La personne 

ne se croit pas 

concernee 




> 


Pas besoin 
de controle 




Pasde 

changement 

de comportement 




> 


















Si la personne 

a un fort 

sentiment 

d'efficacite 

personnelle 




Besoin 
de controle 
du danger 


Changement 
de comportement 


Message 
fort 


■w 


La personne 

se croit 
concernee 










r 










Si la personne 
a un faible 
sentiment 
d'efficacite 
personnelle 


•w 


Besoin 
de controle 
de la peur 


Reaction 

defensives 

(p. ex. 

deni du risque) 






r 


r 



Figure 18.1. Impact des messages bases sur la peur. 

II est done essentiel, lors d'une telle campagne, de fournir une information 
constructive a la population sur les moyens lui permettant de modifier son 
comportement 1 . 



4. BIBLIOGRAPHIE 



BRUCHON-SCHWEITZER M. (2002). Psycho- 
logie de la sante. Modeles, concepts et methodes, 
Paris, Dunod. 

FISCHER G.-N. (dir.) (2005). Traite de psy- 
chologie de la sante, Paris, Dunod. 

Fischer G.-N. et Tarquinio C. (2006). Les 
Concepts fondamentaux de psychologie de la 
sante, Paris, Dunod. 

MORIN M. (2004). Parcours de sante, Paris, 
Armand Colin. 



OGDEN J. et MOATTI J.-P. (2008). Psycholo- 
gie de la sante, Bruxelles, De Boeck 

Pratiques psychologiques (1999). Numero 4, 
sur « La psychologie de la sante ». 

Santiago-Delefosse M. (2002). Psycho- 
logie de la sante. Perspectives qualitatives et 
cliniques, Bruxelles, Mardaga. 



5. SITE INTERNET 



Association Francophone de Psychologie de la Sante 
www.afpsa.fr 



1. Bandura A. (2003). Auto-efficacite, le sentiment d'efficacite personnelle, Bruxelles, De Boeck, 
chapitre 7. 



92 



La psychologie 
communautaire 




La psychologie communautaire se fixe comme objectif le bien-etre conjoint des 
individus et des groupes auxquels ils appartiennent. 

1. LES ORIGINES 

Cette orientation a emerge a partir des annees soixante aux Etats-Unis, sous 
l'influence de deux courants : 

• la lutte pour les droits civiques, grace a l'influence du mouvement conduit par 
Martin Luther King ; 

• l'insatisfaction de certains professionnels de la sante mentale. 

Ces derniers consideraient que leur activite depossedait les personnes de leur 
pouvoir d' action et les reduisait au statut de malade. De plus, ils ne partageaient 
pas la conception de la psychologie clinique selon laquelle les problemes eprouves 
par une personne sont essentiellement dus a des caracteristiques de celle-ci ; ils 
consideraient plutot que ces difficultes etaient en grande partie la consequence de 
conditions sociales insatisfaisantes. 

Partant de ces convictions, des psychologues se sont reunis lors d'un congres 
a Swampscott pres de Boston en 1965 et ont choisi d'adopter un nouveau cadre 
d' action fonde sur la theorie generale des systemes. C'est ainsi qu'est nee la 
psychologie communautaire qui se centre essentiellement sur l'interdependance 
entre la personne et son milieu, sur les ressources actives ou latentes presentes dans 
la communaute. 

2. I' EMPOWERMENT, CCEUR DE LA PSYCHOLOGIE 
COMMUNAUTAIRE 

Aujourd'hui, le modele de reference est le modele ecologique d'Urie Bronfen- 
brenner (fiche 12) selon lequel l'individu ne peut etre compris que si Ton tient 
compte de son environnement social (ecole, famine, voisinage, etc.). 

En 1987, Julian Rappaport, l'un des chefs de file de ce courant, declare 
que 1' empowerment (ou « pouvoir d'agir ») constitue le coeur de la psychologie 
communautaire, tant sur le plan theorique que pratique. Ce terme designe le 
processus par lequel des individus ou des groupes exercent ou pensent pouvoir 
exercer un plus grand controle sur leur destinee et atteindre des objectifs qu'ils se 
sont fixes. II comprend diverses facettes : renforcement du sentiment de controle et 



Q 



Fiche 19 • La psychologie communautaire 



d'efficacite personnelle et collective, acces aux institutions, participation aux prises 
de decision, etc. Differentes traductions ont ete proposees de V empowerment, mais 
aucune n'a recueilli un accord unanime : pouvoir d'agir, habilitation, capacitation. 

Trois chercheurs en psychologie de l'universite de Laval ont mene une enquete 
pour mieux comprendre ce que le public pensait de ce processus 1 . lis ont interroge 
dix-huit personnes (huit responsables d'organisations communautaires et huit 
membres non responsables, deux autres personnes) en leur demandant : « Que 
signifie pour vous 1' expression avoir du controle sur les choses importantes pour 
soi ? » Six grands domaines se sont degages : 

• le controle sur soi et sur sa croissance personnelle (affectivite, creativite, spiritua- 
lite) ; toutes les personnes interrogees lui accordent une grande importance ; 

• le controle sur la vie familiale et 1' education des enfants : egalement tres 
frequemment cite, en insistant notamment sur la transmission de valeurs ; 

• les conditions de vie individuelle et collective (sante, environnement, economie, 
etc.) ; 

• les derls et performances professionnelles ; 

• les relations avec les autres ; 

• l'implication sociale et communautaire, domaine peu souvent cite, mais considere 
comme important par ceux qui le citent. 

Lorsqu'on interroge ces personnes sur revolution eventuelle de leur niveau 
personnel de controle, la quasi-totalite s'attend a le voir augmenter ou a le maintenir 
stable. D'apres cette enquete, 1' element le plus susceptible d' augmenter le sentiment 
de controle personnel est la reconnaissance des competences chez un individu que 
lui expriment d' autres personnes. 



3. LE ROLE DU PSYCHOLOGUE COMMUNAUTAIRE 



Convaincu de 1' importance de l'appartenance des individus a leur environnement 
humain, le psychologue communautaire ne fait pas (en principe) de psychotherapie 
individuelle, mais accompagne des personnes et des groupes dans une demarche 
de changement personnel et social. II considere que les premiers experts sont les 
personnes elles-memes et qu'elles ont en elles et au sein de la communaute les 
ressources pour developper leur potentiel. II se considere done avant tout comme 
un partenaire dans une action commune ; il cherche a promouvoir la sante mentale 
et le bien-etre des populations en facilitant le developpement de leurs competences 
et de leur autonomie. II cherche moins a aider qu'a faciliter l'entraide. 

De nombreuses recherches ont montre que le sentiment d'appartenance a une 
communaute est associe a la prevention des troubles mentaux, du suicide, des abus 
envers les enfants et des crimes. II incite les citoyens a ameliorer 1' environnement 



1 . Le Bosse Y., Lavallee M. et Herrera M. ( 1 996). « Le vecu d' empowerment en milieu communautaire : 
analyse des relations entre le controle percu et differents indicateurs potentiels de V empowerment 
personnel », Les Cahiers internationaux de psychologie sociale, 31, 62-91. 

94 



Fiche 1 9 • La psychologie communautaire 



physique de leur quartier et a s'efforcer de resoudre les problemes plutot qu'a 
les nier. De plus, les changements realises apres la participation a une demarche 
d' empowerment sont generalement durables et generalisables a d'autres situations. 

Notons cependant que le concept &' empowerment a parfois ete critique car 
il risque, sous couvert de democratisation des politiques publiques, de donner 
l'occasion aux pouvoirs publics de faire porter l'essentiel de la responsabilite du 
developpement social local sur la societe civile. 

La psychologie communautaire est encore faiblement implantee en France. 
Signalons cependant le programme CAPEDP (prononcer « cape et d'epee ») qui 
consiste en visites regulieres de jeunes meres isolees a leur domicile, d'un soutien 
personnalise, d'une meilleure inscription dans les reseaux medico-sociaux et d'un 
acces facilite aux connaissances sur les competences precoces du bebe 1 . 



4. UNE RECONNAISSANCE OFFICIELLE 



La demarche communautaire a recu ses lettres de noblesse en novembre 1986, a 
l'occasion d'une conference internationale pour la promotion de la sante organisee 
par 1' Organisation mondiale de la sante. La charte d' Ottawa, du nom de la ville 
d'accueil de cette rencontre, fixe ce que devrait etre une politique de sante publique 
des Etats membres. II s'agit d'une conception globale dans laquelle les citoyens 
prennent une part active. En voici quelques extraits 2 : 

« La promotion de la sante est le processus qui confere aux populations les moyens 
d'assurer un plus grand controle sur leur propre sante, et d'ameliorer celle-ci. [...] 
La sante est [...] un concept positif mettant en valeur les ressources sociales et 
individuelles, ainsi que les capacites physiques. [...] 

Le lien qui unit de facon inextricable les individus et leur milieu constitue la base 
d'une approche socio-ecologique de la sante. Le grand principe directeur menant le 
monde, les regions, les nations et les communautes est le besoin d'encourager les 
soins mutuels, de veiller les uns sur les autres, de nos communautes et de notre milieu 
naturel. » 

La charte d' Ottawa consacre meme un paragraphe entier a la necessite de 
« renforcer Taction communautaire » qui affirme notamment que « la promotion 
de la sante puise dans les ressources humaines et physiques de la communaute 
pour stimuler l'independance de l'individu et le soutien social, et pour instaurer des 
systemes souples susceptibles de renforcer la participation et le controle du public 
dans les questions sanitaires ». 

Cette approche de la sante a ete confirmee par une autre conference internationale 
de l'OMS, tenue en 2005 et qui a conduit a la Charte de Bangkok, laquelle declare 
notamment : 



. ; 1 . www.psychologie-communautaire.fr/cmsmadesimple/index.php ?page=capedp 

© 2. Le texte de la charte d' Ottawa est present sur de nombreux sites Internet. 

95 



Fiche 19 • La psychologie communautaire 



« Les communautes et la societe civile sont souvent en premiere ligne pour initier et 
mettre en ceuvre la promotion de la sante [...]. Des communautes bien organisees et 
vigoureuses (empowered) sont tres efficaces pour decider de leur propre sante. » 



5. BIBLIOGRAPHIE 



DUFORT F. et GUAY J. (dir.) (2001). Agir au Pratiques psychologiques (decembre 2008), 

cceurdes communautes : La psychologie commu- numero sur la psychologie communautaire. 
nautaire et le changement social, Saint-Nicolas, 
Presses de l'Universite Laval. 

GUAY J. (1998). L' Intervention clinique com- 
munautaire ; les families en detresse, Montreal, 
Presses universitaires de Montreal. 



6. SITE INTERNET 



Association Francophone de Psychologie communautaire 
www.psychologie-communautaire.fr/cmsmadesimple 



96 



La psychologie 
environnementale 




La psychologie environnementale etudie les interactions entre l'individu et son 
cadre de vie, que celui-ci soit naturel ou construit. Elle aborde done des questions 
concernant, d'une part 1' impact de l'environnement sur la personne (en particulier 
sante physique et bien-etre psychologique), d'autre part la relation que l'individu 
entretient avec son environnement, que ce soit en termes de perceptions, d' emotions, 
d' attitudes ou encore de comportements. 

Ce courant de recherche est ne dans les annees 1960-1970, entre autres a la suite 
d' interrogations, par des architectes et urbanistes, sur l'impact psychologique de 
divers types d' amenagement. En 1970, parait le premier ouvrage portant sur ce theme, 
une somme de pres de sept cents pages redige par trois auteurs nord-americains 1 . 
La psychologie environnementale est aujourd'hui un univers pluridisciplinaire : 
dans les colloques internationaux organises sous ce vocable se rencontrent non 
seulement des psychologues, mais egalement des architectes, urbanistes, geographes, 
anthropologues, sociologues, etc. Leur preoccupation partagee est de comprendre, 
voire d'ameliorer, les relations de l'etre humain avec son environnement. 

Plusieurs typologies des themes couverts par la psychologie environnementale 
sont possibles. L'une d'elles consiste a raisonner par niveaux d'analyse : 

• l'environnement prive et semi-prive (en particulier qualite de l'habitat, des 
conditions de travail et satisfaction ressentie) ; 

• l'environnement public (ville, village, paysages naturels) ; 

• l'environnement global (pollution, comportements ecologiques, etc.). 

Les lignes qui suivent presentent successivement ces trois niveaux. 
1. L'ENVIRONNEMENT PRIVE ET SEMI-PRIVE 



Le logement que nous habitons, le cadre physique et 1' ambiance psychologique 
au travail constituent des elements essentiels de notre vie quotidienne. Par exemple, 
de nombreuses etudes ont ete effectuees sur la densite 2 . Les chercheurs qui ont 
aborde ce theme se sont tres vite apercus de la necessite de distinguer entre la 
densite objective (mesure du nombre d'individus par unite spatiale) et la densite 
subjective (perception et reaction de l'individu soumis a une forte densite), chacune 



■g 1. Proshansky H.M., Ittelson W. H. et Rivlin L. C. (1970). Environmental Psychology : Man and his 

3 Physical Setting, Chicago, Holt, Rinehart et Winston. 

© 2. Moser G. (1992). Les Stress urbains, Paris, Armand Colin, p. 62-72. 



Fiche 20 • La psychologie environnementale 



ayant une influence specinque. En ce qui concerne l'impact de la densite objective, 
diverses etudes ont par exemple montre que la surpopulation des prisons est a 
l'origine d' agressions envers les codetenus et les gardiens ainsi que de violations de 
la discipline. Pour ce qui est de la densite subjective, les jeunes enfants, en condition 
de densite objective, sont plus agressifs s'il y a peu de jouets, mais ne le sont pas si 
le nombre de jouets est suffisant. 

Une etude a montre que les etudiants de residence a longs couloirs estimaient qu'il 
y avait une intense vie sociale, mais ils ne l'appreciaient pas car elle leur semblait 
imposee. C'est surtout la densite subjective qui genere du stress, accompagne 
d'effets psychosomatiques tels que 1' augmentation de la pression arterielle et du 
rythme cardiaque, ainsi que du niveau de catecholamines. 

2. POUR UNE MEILLEURE QUALITE DE VIE EN VILLE 

OU A LA CAMPAGNE 



De nombreuses recherches de psychologie environnementale portent sur F« iden- 
tite de lieu », en particulier sur l'identite urbaine, qui designe la facon dont les 
gens s'identifient a leur milieu de vie et au niveau de sentiment d' appartenance 
qu'ils eprouvent. Les psychologues de l'environnement considerent que les actions 
menees directement sur la securite sont insuffisantes. Selon eux, il est tout aussi 
necessaire d'agir sur le cadre de vie, notamment par la creation d'espaces verts, la 
presence de services de proximite, la reduction du bruit, 1' elimination rapide des 
degradations pour eviter un « effet boule de neige ». 

Selon Gabriel Moser, professeur de psychologie environnementale a l'universite 
Paris- V, cette discipline a pour vocation d'« accompagner la politique de la ville 
de maniere plus soutenue [...] afin de contribuer a ameliorer et a generaliser la 
qualite de vie et le bien-etre dans les differents quartiers en tenant compte des 
multiples aspects de la vie urbaine (espaces verts, logement, deplacements, bruit, 
pollution, etc.). Et finalement, ce n'est qu'a ce prix-la que le citadin peut s'identifier 
positivement a son lieu d'habitat et devenir citoyen a part entiere 1 ». 

FACILITER LES COMPORTEMENTS ECOLOGIQUEMENT 
RESPONSABLES 

Le troisieme niveau d' analyse aborde par la psychologie environnementale 
concerne les problemes ecologiques, qu'il s'agisse de leur impact sur la vie 
quotidienne des gens ou de la prise de conscience et de la facon dont les individus 
reagissent ou non pour ameliorer la situation. Un des themes majeurs consiste a 
explorer les manieres de faciliter chez nos concitoyens le developpement de valeurs 
environnementales et de comportements ecologiquement responsables. 



1. www.ecosens.org/content/view/25/56/1/2 
98 



Fiche 20 • La psychologie environnementale 



Ainsi, divers auteurs ont mene des recherches-actions en se fondant sur la theorie 
de 1' engagement 1 . Celle-ci postule que lorsqu'une personne s'est engagee dans une 
certaine direction par un acte public peu couteux, cela augmente la probabilite pour 
qu'elle accomplisse ensuite un acte plus exigeant. Appliquee a des thematiques 
environnementales, cela donne par exemple les resultats suivants : 

• des personnes reduisent sensiblement leur consommation d'energie domestique 
apres avoir signe un formulaire d' accord destine a etre publie dans la presse ; 

• des personnes participent plus au recyclage de dechets apres avoir, la aussi, signe 
un formulaire. 

Les resultats sont parfois importants (par exemple une baisse de plus de 20 % de 
la consommation de gaz et d'electricite dans une etude) et durables a long terme. 
Dans toutes ces experiences, les chercheurs comparent evidemment les resultats 
avec ceux realises par d'autres groupes de personnes auxquelles on n'a demande 
aucun engagement initial ou seulement un leger engagement initial ; les resultats 
sont nettement moindres pour ces deux groupes. 

La psychologie environnementale n'est pas seulement une discipline scientifique, 
mais a egalement donne lieu a la naissance d'une nouvelle profession, celle de 
psychologue environnementaliste. Intervenant dans des bureaux d'etudes, des 
organismes publics, des entreprises ou encore des associations, ce specialiste 
s'efforce de participer a 1' amelioration du cadre de vie lors de projets d'amenagement 
ou encore a la sensibilisation des citoyens a la protection de l'environnement et a la 
gestion des ressources. 

4. BIBLIOGRAPHIE 

Fischer G. N. (1992). Psychologie sociale Moser G. et Weiss K. (2003). Espaces 

de l'environnement, Toulouse, Privat. de vie : aspects de la relation homme- 

„ , , „ . , , ,„„„_, XT , „ environnement, Paris, Armand Colin, 

Psychologie et Societe, (2005). Numero 8 : 

« Enjeux environnementaux et urbains : Contri- SERFATY-GARZON P. (2003). Chez soi, les ter- 

bution de la psychologie environnementale ». ritoires de I'intimite, Paris, Armand Colin. 

Lynch K. (1999). L' Image de la Cite, Paris, Sommer R. (2003). Milieux et modes de vie, 

Dunod. Infolio editions. 

MORVAL, J. (2007). La Psychologie environ- WEISS K. et MARCHAND D. (dir.) (2006). Psy- 

nementale, Montreal, Presses universitaires de chologie sociale de l'environnement, Rennes, 
Montreal. Presses Universitaires de Rennes. 



5. SITE INTERNET 

Ecosens 
www.ecosens.org 



"f 1. Roussiau N. et Girandola F. (2002). « Utilisation des technologies comportementales dans les 

o economies d'energie et dans la protection de l'environnement », in C. Bonardi, F. Girandola F, N. 

q Roussiau et N. Soubiale, Psychologie sociale appliquee. Environnnement, sante, qualite de vie, Paris, 

© In Press, 39-57. 

99 




La psychologie 
du sport 



II n'est pas rare d'entendre un sportif ou un entraineur affirmer : « La reussite, 5a 
se joue a 50 % dans la tete » ou : « A un certain niveau de competition, c'est le 
mental qui fait la difference. » La psychologie a tres logiquement largement investi 
le domaine du sport, etudiant tout particulierement 1' impact, sur la performance, 
des facteurs psychologiques (modes de penser, emotions, motivation, reaction au 
stress). Le comportement des entraineurs et des arbitres a egalement fait l'objet de 
recherches. Voici un apercu de ces travaux. 

1. QUAND CROIRE EN SOI FAITTOUTE LA DIFFERENCE 



« Peut mieux faire ! » Cette courte phrase decrit bien le vecu de beaucoup de 
personnes, que ce soit a l'ecole, au travail, en sport, etc. De fait, il arrive frequemment 
qu'une personne ayant les aptitudes requises pour accomplir une action ou une 
performance n'y parvienne cependant pas. Selon Albert Bandura, ceci est du a un 
faible sentiment d'efficacite personnelle 1 . Cette expression designe la croyance 
d'une personne en sa capacite de reussir dans un domaine. 

Divers travaux mettent clairement en evidence une relation de cause a effet entre 
un fort sentiment d'efficacite et un faible stress precompetitif ainsi que de bonnes 
performances sportives individuelles et collectives, que ce soit en gymnastique, 
plongeon, basket-ball ou encore course de fond 2 . En effet, une personne qui croit 
en ses possibilites, mais qui n'obtient pas une performance elevee, va s'entrainer 
avec perseverance, aborder les taches difficiles comme des defis a relever plutot 
que comme des menaces a eviter, s'investir fortement et augmenter ses efforts en 
cas d'echec ou de recul. A l'inverse, un individu talentueux mais envahi de doutes 
sur lui peut faire un pietre usage de ses aptitudes. II evitera les taches difficiles et 
diminuera ses efforts face aux obstacles. 

Une maniere d'elever son sentiment d'efficacite, et done ensuite ses performances, 
consiste a observer d'autres personnes realiser des prouesses physiques. Mais ceci 
est vrai si l'individu observe possede des caracteristiques proches de l'observateur, 
en particulier en termes d'age et de sexe. Par exemple, un homme de cinquante ans 
qui souhaite se remettre a faire du velo peut se sentir encourage par 1' experience 
d'un autre ayant vecu cette experience, mais risque fort de baisser les bras s'il 
souhaite imiter les performances d'un jeune champion. 



1. Bandura A. (2003). Auto-efficacite, le sentiment d'efficacite personnelle, Bruxelles, De Boeck. 

2. Idem, chapitre 9 : Fonctionnement sportif. 



Fiche 21 • La psychologie du sport 



2. PLACER DES OBSTACLES SUR SON PROPRE CHEMIN 



Certains sportifs se mettent paradoxalement dans des conditions qui limitent 
leurs chances de succes. lis peuvent par exemple reduire leur entrainement, refuser 
l'aide qu'on leur offre, attendre jusqu'au dernier moment pour se preparer, etc. 
Edward E. Jones et Steven Berglas, les deux premiers chercheurs en psychologie 
qui ont analyse ces attitudes, les qualifient de strategies auto-handicapantes 1 . Ce 
courant de recherche a donne lieu a de nombreuses etudes, en psychologie du sport 
et dans d'autres domaines, tels que l'enseignement. 

Placer ainsi des obstacles sur le chemin de sa propre reussite peut sembler tres 
surprenant a premiere vue, mais constitue en fait une strategie destinee a preserver 
l'image de soi, par deux voies differentes 2 . En cas de mauvais resultats, l'individu 
peut toujours attribuer la cause de son echec a une preparation insuffisante, et non 
a une faible aptitude, ce qui lui permet de sauver la face ; inversement, en cas de 
reussite, cela montre a quel point la personne est douee, puisqu'elle obtient de bons 
resultats sans faire un maximum d' efforts. 

Des recherches ont mis en evidence que les sujets a faible estime de soi ont 
tendance a s'auto-handicaper pour beneficier d'une excuse en cas de mauvaise 
performance, alors que les personnes a haute estime de soi le font plutot pour se 
valoriser socialement en cas de reussite. 

De multiples excuses peuvent etre mises en avant pour justifier de mauvais 
resultats : la fatigue physique, le stress, l'anxiete, les blessures, crampes musculaires 
et autres inconvenients physiques, les problemes familiaux ou amoureux, etc. 

3. LA BONNE ET LA MAUVAISE ANXIETE 



Les scientifiques essaient depuis longtemps de comprendre les liens eventuels 
entre emotions et performance 3 . lis se sont tout d'abord particulierement interesses 
a l'anxiete, en distinguant notamment deux facettes de cet etat : 

• l'anxiete cognitive, caracterisee par de 1' apprehension et de la tension, des 
previsions d'echec, un regard negatif sur soi ; 

• l'anxiete somatique, relative a des manifestations physiologiques telles que 
1' acceleration du rythme cardiaque, des tensions musculaires ou encore les mains 
moites. 



a 1. Jones E.E. et Berglas S. C. (1978). « Control of attributions about the self through self-handicapping 

5 strategies : The appeal of alcohol and the role of underachievement », Personality and Social 

| Psychology Bulletin, 4, 200-206. 

o 

2 2. Salomon J.-R, Famose J. -P. et Cury F. (2005). « Les strategies d' auto-handicap dans le domaine 

o. des pratiques motrices : valeur predictive de l'estime de soi et des buts d'accomplissement », Bulletin 

•3 de psychologie, 58 (475), 47-55. 

o 3. Debois N. (2003). « De l'anxiete aux emotions competitives : Etat de la recherche sur les etats 

q affectifs en psychologie du sport », STAPS. Sciences et techniques des activites physiques et sportives, 

© 62,21-42. 

101 



Fiche 21 • La psychologie du sport 



Ces deux formes d'anxiete agissent differemment sur la performance. Plus 
l'anxiete cognitive est elevee, plus la performance est faible. En revanche, l'effet 
est plus complexe pour l'anxiete somatique puisqu'il s'exprime sous forme d'une 
relation en U inverse : jusqu'a un certain niveau, 1' augmentation de l'anxiete est 
liee a une augmentation de la performance ; mais a partir d'un certain degre, l'effet 
est inverse : l'accroissement de l'anxiete fait chuter la performance. 

La situation ideale pour accomplir une performance est done d'eprouver une 
anxiete somatique moderee, mais pas d'anxiete cognitive. 

Cependant, tout le monde ne fonctionne pas de la meme maniere. C'est la raison 
pour laquelle Yuri Hanin, professeur de psychologie du sport en Finlande, a propose 
le modele IZOF (zone individuelle de fonctionnement optimal) qui considere 
qu'un sportif obtient generalement ses meilleures performances lorsque son anxiete 
precompetitive se situe dans une zone d'intensite optimale qui lui est propre, basse 
pour certains, moyenne ou encore elevee pour d'autres 1 . Cette approche a prouve 
sa pertinence, comme l'a montre une meta-analyse faisant la synthese des resultats 
de dix-neuf etudes, rassemblant les donnees obtenues aupres de presque six mille 
quatre cents personnes. 



4. ET LES ENTRAINEURS ET ARBITRES ? 



Quelles sont les attitudes des entraineurs les plus susceptibles de favoriser une 
bonne performance chez les sportifs ? La conclusion des etudes effectuees est que 
l'entraineur efficace ne doit pas avoir un seul style de leadership, mais pouvoir 
disposer d'une gamme diversifiee de styles, en s'adaptant en fonction des joueurs 
et des situations. 

II doit par ailleurs plutot valoriser les ameliorations personnelles tout en 
minimisant les victoires et les defaites. 

Diverses etudes ont porte sur la maniere de proceder de l'arbitre. Son role ne peut 
se reduire a une stricte application des regies et comporte inevitablement une part 
de choix entre plusieurs options. Cependant, il arrive que ceci releve de l'arbitraire. 

Toute personne interessee par le sport sait qu'il est avantageux de jouer a domicile. 
Parmi les diverses causes envisagees par les chercheurs (meilleur respect des regies, 
decalage horaire pour les adversaires, etc.), c'est l'impact de la foule qui a le plus 
d' impact 2 . Et pour cette explication, deux mecanismes sont possibles : la foule 
stimule son equipe qui parvient a de meilleures performances ; la foule influence 
l'arbitre qui favorise inconsciemment l'equipe locale. Les recherches montrent que 
c'est ce dernier processus qui est le plus marquant. Par exemple, des chercheurs ont 
presente le meme match de foot en video a des arbitres : certains observent la video 



1. Hanin Y.L. (dir.) (2000). « Individual zones of optimal functioning (IZOF) model : emotion- 
performance relationships in sport », in Y. L. Hanin (dir.), Emotions in Sport, Human Kinetics 
Publishers, 65-89. 

2. Nevill A. M. et Holder R. L. (1999). « Home advantage in sport : an overview of studies on the 
advantage of playing at home », Sports Medicine, 28 (4), 221-236. 

102 



Fiche 21 • La psychologie du sport 



avec les reactions du public, d'autres sans ces reactions. Les arbitres du premier 
groupe ont siffle beaucoup moins de fautes de la part de l'equipe jouant a domicile. 

La victoire tient parfois a peu de choses... 

De nos jours s'est developpee la profession de psychologue du sport qui intervient 
aupres des differents acteurs de cet univers, en particulier evidemment les athletes, 
leur apprenant a se preparer psychologiquement pour les competitions, a vaincre la 
peur du succes 



5. BIBLIOGRAPHIE 



Bulletin de psychologie (2005). Numero 475 
(58) sur « Psychologie et sport ». 

Cox R. H. (2005). Psychologie du sport, 
Bruxelles, De Boeck. 

CURY F. et SARRAZIN P. (dir.) (2001). Theo- 
ries de la motivation et pratiques sportives, Paris, 
PUR 

DELIGNIERES F. (2008). Psychologie du sport, 
Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? ». 

FAMOSE J.-P et GUERIN F (2002). La 
Connaissance de soi en psychologie de V educa- 
tion physique et du sport, Paris, Armand Colin. 



Le Scanff C. et LEGRAND F (2004). Psycho- 
logie, coll. « L'essentiel en sciences du sport », 
Paris, Ellipses Marketing. 

LEVEQUE M. (2005). Psychologie du metier 
d'entraineur, ou I'art d'entrainer les sportifs, 
Paris, Vuibert. 

PAQUET L. (2007). 150petites experiences de 
psychologie du sport, Paris, Dunod. 

Xeinberg R.S. et Gould D. (1998). Psycho- 
logie du sport et de I'activite physique, Paris, 
Vigot. 



6. SITES INTERNET 



Societe Francaise de Psychologie de Sport 
www.psychodusport.com 

Association nationale des psychologues du sport 
anaps.net/index.php 



103 




La psychologie 
du travail 



La psychologie du travail est un courant de recherche tres developpe. Une maniere 
d'ordonner les nombreux themes de recherche abordes consiste a les repartir selon 
trois niveaux d'analyse : l'individu, le groupe et 1' organisation globale. 

1. L'INDIVIDU AU TRAVAIL 



Les recherches sur la personne au travail traitent de sujet aussi divers que la 
personnalite, la motivation, les valeurs et les attitudes, la satisfaction au travail, le 
stress, la gestion de carriere. 

Par exemple, John Holland s'est efforce de reperer les traits de personnalite les 
mieux adaptes a tel ou tel type d'emploi (fiche 7). Divers chercheurs ont etudie 
l'impact de certaines caracteristiques telles que l'introversion/extraversion, le besoin 
de pouvoir ou encore le machiavelisme. 

A titre d' exemple, observons comment fonctionnent des personnes selon leur 
niveau d'autosurveillance (self-monitoring). Mark Snyder, de l'universite du 
Minnesota, a elabore ce concept pour designer le comportement des personnes 
qui accordent un soin tout particulier a faire bonne impression 1 . II les qualifle de 
cameleons sociaux : 

« En raison de ce desir permanent d'apparaitre la bonne personne a la bonne place et 
au bon moment, leur comportement de cameleon ne laisse percevoir que tres peu de 
choses sur leurs attitudes privees, leurs sentiments et leur caractere. » 

Particulierement sensibles aux reactions des autres, ces personnes adoptent le 
comportement qui leur semble le plus approprie du moment, en fonction des attentes, 
exterieures. Leurs positions ethiques varient selon les circonstances. Les valeurs qui 
comptent a leurs yeux sont l'ambition, la bonne humeur, la serviabilite, l'obeissance, 
la maitrise de soi, une vie confortable, la joie 2 . 

Cette attitude accommodante facilite fortement leur ascension professionnelle. 
Une enquete menee aupres de cent trente-neuf etudiants ayant obtenu un MBA 
(Master of Business Administration, diplome des futurs dirigeants) a montre que 



1. Snyder M. (1979). « Self-monitoring processes », Advances in Experimental Social Psychology, 
12,85-128. 

2. Rim Y. (1982). « Self-monitoring, ethical position, personality, values end cognitive performance », 
Personality and individual differences, 3, 219-220 



Fiche 22 • La psychologie du travail 



ce sont ceux qui ont un niveau d'autosurveillance elevee qui grimpent le plus 
facilement les echelons 1 . Les auteurs de l'enquete regrettent d'ailleurs qu'il en 
soit ainsi, estimant qu'il faudrait idealement avoir un melange de deux types de 
personnalite a la tete des entreprises (conformistes et non conformistes). 



2. DIFFERENTES MANIERES D'ETRE LEADER 



Les recherches portant sur le fonctionnement d'un groupe sont elles aussi 
tres variees : elles portent aussi bien, sur la dynamique de groupe, les relations 
interpersonnelles, la cohesion d'equipe, le role du leader, le processus de decision 
collective, les conflits et leur resolution. J'examinerai ici, a titre d'exemple, les 
travaux sur les differentes formes de leadership. 

La version ancienne du leadership est generalement decrite comme etant le 
leadership transactionnel, surtout caracterise par la fourniture de salaires et de 
prestige aux collaborateurs en retour de leur implication au travail. 

Mais au milieu des annees 1980, sont apparues les theories du leadership 
strategique, surtout localise sur la creation de sens et de projet pour 1' organisation 2 . 
Les activites consistent surtout a prendre des decisions strategiques, communiquer 
une vision du futur, developper des structures organisationnelles, infuser un systeme 
de valeurs dans la culture organisationnelle. 

Une autre approche est celle du leadership transformationnel, qui consiste a 
poursuivre des buts collectifs au travers de l'ajustement mutuel des motivations 
des leaders et des collaborateurs en direction de l'accomplissement du changement 
souhaite 3 . Contrairement au leadership strategique, le leadership transformationnel 
accorde de l'importance aux relations entre leaders et collaborateurs. 

Quant au leadership charismatique (quahncatif initialement presente par le 
sociologue Max Weber au XIX e siecle), il sensibilise emotionnellement ceux qui 
l'entourent, lesquels ont tendance a s'identifier a ce leader et a s'inspirer de sa 
vision. Selon Boal et Bryson, il y a deux formes de charisme : visionnaire et de 
reponse a la crise 4 : 

• le leader charismatique visionnaire commence avec la creation de nouveaux 
schemas interpretatifs ou theories de Taction puis va vers les actions ; 

• le leader charismatique repondant a la crise commence avec Taction (pour gerer 
la crise) puis va vers la creation de nouveaux schemas interpretatifs. Les effets 
du charisme de reponse a la crise sont temporaires par nature. 



a 1. Kilduff M. et Day D. (1994). « Do chameleons get ahead ? The effects of self-monitoring on 

managerial careers », Academy of Management Journal, 37 (4), 1047-1060. 

'§• 2. Boal K.B. et Hooijberg R. (2000). « Strategic leadership research : Moving on », The Leadership 

| Quarterly, 11(4), 515-550 

p. 3. Burns J.M. (2003). Transforming Leadership : A New Pursuit of Happiness, New York, Atlantic 

►^ Monthly Press. 

13 4. Boal K.B. et Bryson B J.M. (1987). « Charismatic leadership : A phenomenological and structural 

q approach », in J. G. Hunt B.R. Balinga H.P. Dachler et C.A. Schriescheim (ed.). Emerging Leadership 

Q Vistas. New York, Pergamon Press, 1 1-28. 

105 



Fiche 22 • La psychologie du travail 



Plus recemment, a emerge le concept de leadership complexe. Cette approche vise 
a s'ecarter des conceptions dichotomiques du leadership (oriente vers la tache ou 
vers la relation, participatif ou autocrate, trans actionnel ou transformationnel, etc.). 
Plusieurs auteurs affirment ainsi que le leader efficace a besoin de maitriser de fa^on 
equilibree et simultanee des attitudes apparemment contradictoires (capacite de 
decision et de reflexion, vision large et attention aux details, changements importants 
et ajustements limites, orientation vers la performance et vers les personnes). Ainsi, 
selon une equipe de chercheurs, « le test du leader peut etre l'aptitude a manifester 
des comportements contradictoires et opposes tout en maintenant une certaine 
mesure d'integrite, de credibilite et de direction 1 ». 

3. LA GESTION DES CRISES DANS LES ORGANISATIONS 



Certains travaux de psychologie du travail portent egalement sur le troisieme 
niveau, celui de la structure organisationnelle elle-meme. Un domaine de recherche 
est fortement developpe a cet egard : le changement organisationnel. A ce titre, 
il est particulierement interessant de se pencher sur revolution des pratiques 
organisationnelles dans la gestion de crises. 

Deux importantes evolutions, liees entre elles, ont vu le jour au fil des ans : 

• un glissement depuis la focalisation sur la faute individuelle vers la focalisation 
sur le dysfonctionnement organisationnel ; 

• un glissement depuis une approche de la crise en tant qu'evenement vers une 
approche de la crise en tant que processus, l'evenement n'etant qu'une des phases 
de ce processus. 

Les etudes et rapports d'enquete etablis suite a diverses catastrophes d'origine 
humaine (accidents dans les centrales de Three Miles Island et Tchernobyl, 
dans l'usine de produits chimiques de Bhopal, naufrage de bateaux, etc.) ont 
conduit a reviser la croyance selon laquelle la responsabilite d'un accident reside 
essentiellement dans l'erreur humaine ponctuelle ayant declenche l'evenement. En 
effet, le contexte organisationnel etait generalement lui-meme tres defaillant. Par 
exemple, de nombreuses reussites de la NASA avaient conduit ses responsables 
a abaisser les normes de securite : le programme de lancement de navettes etait 
presque devenu une routine, au point que 1' equipe de surveillance de qualite etait 
passee de six cent quinze personnes en 1970 a quatre-vingt-huit en 1986, l'annee 
de l'explosion de la navette Challenger ! 

Par ailleurs, le fonctionnement organisationnel entourant ces accidents est gene- 
ralement caracterise par l'absence ou l'insuffisance de communication ascendante. 
Les operateurs expriment souvent cette plainte : « On n'est pas ecoutes » ou : « On 
n'a pas droit a la parole 2 . » 



1. Denison D., Hooijberg R. et Quinn R.E. (1995). « Paradox and performance : Toward a theory of 
behavioral complexity in managerial leadership », Organization Science, 6 (5), 524-540. 

2. Llory M. (1996). Accidents industriels : le cout du silence, operateurs prives de parole et cadres 
introuvables, Paris, L'Harmattan. 

106 



Fiche 22 • La psychologie du travail 



Par ailleurs, la culture du « zero defaut » augmente cette difficulte a communiquer. 
Si un employe fait une legere erreur, il evite d'en parler a son superieur, de peur 
d'etre sanctionne : resultat, il n'y a pas d'apprentissage organisationnel a partir des 
erreurs, processus considere aujourd'hui comme essentiel 1 . 

On utilise de nos jours l'expression d'entreprises a « haute fiabilite » : celles-ci 
sont notamment caracterisees par une culture de la transparence, fondee sur le 
principe qu'il vaut mieux signaler immediatement une erreur plutot que l'ignorer 
ou la dissimuler. L'operateur n'y est plus considere comme une source potentielle 
negative d'erreurs, mais comme une source de fiabilite et d'enrichissement. 



4. BIBLIOGRAPHIE 



Clot Y. (2008). Le Travail sans I'homme ? 
Pour une psychologie des milieux de travail et 
de vie, La Decouverte, Paris. 

Clot Y. (2008). Travail et pouvoir d'agir, 
Paris, PUR 

COHEN-SCALI V. (2004). Les Metiers en psy- 
chologie sociale et du travail, evaluer les indivi- 
dus et intervenir en entreprise, Paris, In Press. 

DEJOURS C. (2008). Travail, usure mentale, 
Paris, Bayard/Centurion. 

DULUC A. (2008). Leadership et Confiance, 
Developper le capital humain pour des organi- 
sations performantes, Paris, Dunod. 

KARNAS G. (2002). Psychologie du travail, 
Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? ». 

LANCRY A. et LEMOINE C. (dir.) (2004). La 
Personne et ses rapports au travail, Paris, L'Har- 
mattan. 



LEMOINE C. (2003). Psychologie dans le tra- 
vail et les organisations, Paris, Dunod. 

LEVY-LEBOYER C. (2005). La Personnalite, 
unfacteur essentiel de reussite dans le monde 
du travail, Paris, Editions d'Organisation. 

LOUCHE C. (2007). Psychologie sociale des 
organisations, Paris, Armand Colin. 

MASCLET D. (2000). La dimension psycho- 
logique du management, Villeneuve-d'Ascq, 
Presses universitaires du Septentrion. 

MORIN E. M. et AUBE C. (2006). Psychologie 
et management, Montreal, Cheneliere Education. 

PAILLE P. (2003). Changement organisation- 
nel et mobilisation des ressources humaines, 
Paris, L'Harmattan. 

SCHUTZ W. (2006). U Element Humain : 
Comprendre le lien estime de soi, confiance 
et performance, Paris, Dunod. 



5. SITES INTERNET 



Association Franchise de Psychologie du Travail et des Organisations 
asso.univ-lyon2.fr/afpto 

Association internationale de psychologie du travail de langue francaise 
aiptlf.asso.univ-poitiers.fr 



© 



1. Roux-Dufort C. (1996). « Crises 
francaise de gestion, 108, 79-89. 



des possibilites d'apprentissage pour l'entreprise », Revue 



107 




La psychologie politique 



La psychologie politique est, comme son nom l'indique, l'etude des interactions 
entre processus politiques et processus psychologiques. Elle comporte de multiples 
facettes, en particulier 1 : 

• l'individu comme acteur politique : les comportements politiques (dont le vote), 
la socialisation politique, la formation des attitudes politiques, les relations entre 
la personnalite et les attitudes politiques (par exemple la personnalite autoritaire 
ou machiavelique). 

• les mouvements politiques ; 

• les leaders politiques : leur personnalite, leur modalite de prise de decision, etc. ; 

• les relations internationales, les processus menant a la guerre ou a la resolution 
des conflits ; 

• 1' impact de la politique (en particulier economique) sur la vie personnelle des 
individus : par exemple, l'impact du chomage, de l'inflation. 

A titre d'illustration, je presenterai ici trois courants de recherche portant sur 
l'activite des leaders politiques : les debats politiques, le role de l'optimisme lors 
des campagnes presidentielles et celui de la complexite du raisonnement lors de 
crises internationales. 

1. LES DEBATS TELEVISES NE PRIVILEGIENT PAS L'ARGU MENTATION 
RATIONNELLE 

Les debats televises ont fait l'objet de multiples recherches. Selon Alain Trognon 
et Janine Larrue, « un debat televise n'est pas un espace d'intercomprehension, 
mais un ring 2 ». Des lors, l'enjeu fondamental n'est pas de confronter des theses 
politiques et sociales divergentes, mais de vaincre l'adversaire. Ce qui explique le 
nombre important d'attaques personnelles dans ces rencontres. Chacun s'efforce de 
rendre « coup pour coup : une mise en contradiction pour une mise en contradiction, 
une insinuation pour une insinuation, etc. » Ainsi, « la rationalite interne propre 
aux debats "classiques" est noyee dans le spectaculaire, mais dans cette rationalite 



1. Deutsch M. et Kinvall C. (2001). « What is Political Psychology ? », in K.R. Monroe (ed.). Political 
Psychology, 15-42. Lawrence Erlbaum 

2. Trognon A. et Larrue J. (1994). Pragmatique du discours politique, Paris, Armand Colin, p. 120. 



Fiche 23 • La psychologie politique 



interne elle-meme, ce sont les proprietes proprement rituelles, de figuration, [...] 
qui dominent, au detriment des proprietes strictement argumentatives 1 ». 

Cette strategic n'est d'ailleurs pas toujours payante, surtout lorsqu'elle est 
excessive. Ce fut le cas lors du debat entre Laurent Fabius, alors Premier ministre, 
face a Jacques Chirac le 27 octobre 1985. Contre toute attente, Fabius s'est comporte 
sans fair-play, interrompant son contradicteur quatre-vingt-onze fois en une heure 
et demie (soit une fois par minute), alors que J. Chirac Pa fait quatre fois moins 
souvent 2 . Ceci lui vaudra une critique unanime dans les journaux etrangers, jugeant 
sa prestation irrespectueuse. 

L' analyse des discours televises a egalement montre que « le silence, c'est le 
pouvoir 3 ». En effet, « les pauses [...] sont d'autant plus frequentes que le locuteur 
est « adosse au pouvoir ». Prenons l'exemple de Francois Mitterrand. En 1974, 
il est candidat de l'opposition a l'election presidentielle ; il veut accumuler les 
arguments, accelere done son debit et limite ses temps de pause. En 1984, il est 
president de la Republique depuis trois ans ; son discours est plus lent et les pauses 
particulierement longues, au point d'atteindre la moitie du temps total du discours. 
En 1988, il est a la fois president et candidat : dans cette situation, il doit developper 
son argumentation afin de persuader l'electorat, tout en gardant le ton solennel qui 
convient a sa fonction presidentielle : son temps de pause global est intermediaire a 
ce qu'il est dans les deux autres situations. 



2. LA FORCE DE L'OPTIMISME 



Martin Seligman et ses collegues de l'universite de Pennsylvanie ont analyse de 
nombreux discours de leaders politiques et sont arrives a la conclusion suivante : 
plus un candidat tient des propos optimistes, plus il a de probabilites de gagner 
des elections, meme si son statut initial est peu favorable 4 . Ceci peut paraitre 
assez banal. Ce n'est pas le cas, precisement car la distinction entre le caractere 
optimiste ou pessimiste des discours est quasiment impossible a detecter a premiere 
vue. Elle n'apparait qu'apres avoir evalue des discours selon une grille basee 
sur le principe suivant : la difference entre optimisme et pessimisme repose 
sur trois facettes : la personne optimiste a tendance a croire que les choses 
positives durent longtemps (permanence), qu'elles concernent l'ensemble de ce 
qu'elle entreprend (generalisation) et qu' elle-meme en porte essentiellement la 
responsabilite (personnalisation). Elle a une attitude inverse vis-a-vis des evenements 
desagreables de 1' existence. L'individu pessimiste a tendance a fonctionner de 
maniere opposee. Cette maniere differente d'aborder l'existence influe sur des 
domaines aussi divers que les resultats scolaires et professionnels, le sport, la sante 



3 1. Trognon, A. (1991). « Sur quelques proprietes internes du debat Le Pen/Tapie », Revue 

a. Internationale de psychologie sociale, 4 (3/4), 305-334. 

►J 2. Trognon A. et Larrue J., op. cit., p. 63 sqq. 

~g 3. Duez D. (1991). La Pause dans la parole de I 'homme politique, Paris, Editions du CNRS. Duez D. 

5 (1994). « Francois Mitterrand, Silences eloquents », Pour la science, 197, p. 15. 

© 4. Seligman M. (2008). La Force de V optimisme, Paris, Dunod, chapitre 11. 

109 



Fiche 23 • La psychologie politique 



et... la reussite en politique. En analysant de nombreux discours politiques, Seligman 
et ses collegues ont ainsi pu prevoir avec exactitude Tissue de certaines campagnes. 

3. LE RAISONNEMENT COMPLEXE CONDUIT A LA PAIX 



La complexite integrative est un autre domaine oil un « sens cache » se dissimule 
dans des discours politiques. Cette expression designe le niveau de prise en compte 
de differentes perspectives sur un sujet donne, que ce soit dans un document ecrit, 
ou lors d'interviews ou de discours. Un propos unilateral (ne presentant qu'une face 
de la realite ou rejetant radicalement des options alternatives) est a faible niveau 
de complexite, tandis qu'un discours presentant l'interaction entre de multiples 
aspects d'un probleme est a haute complexite. On mesure cette complexite par le 
biais d'une grille de codage rigoureuse, sur une echelle en sept points. 

Cette thematique de recherche a surtout ete employee dans 1' etude de discours 
politiques et plus particulierement a 1' occasion de multiples crises (guerre civile 
americaine, Seconde Guerre mondiale, guerre froide, guerre du Golfe, etc.) 1 . Le 
bilan general de ces etudes est tres clair : il y a baisse du niveau de complexite 
integrative avant ou pendant un acte agressif, et augmentation de ce niveau avant 
ou pendant un accord de paix. Une chute du niveau de complexite est done souvent 
un signal que la guerre est imminente, ceci quel que soit le contenu du discours. 
Ainsi, un chef d'Etat qui parle de paix de maniere unilaterale est peut-etre en train 
de preparer la guerre, comme l'ont demontre certains travaux. 

Le lien complexite-paix est facile a comprendre. Negocier exige de penser au 
point de vue de 1' autre et de prendre en consideration de multiples perspectives 
differentes. 

Certaines recherches ont montre que les leaders revolutionnaires qui ont reussi 
manifestent generalement une faible complexite au cours de leur engagement comme 
opposants au regime. Cependant, une fois parvenu au pouvoir, ils ne parviennent 
generalement a le conserver que s'ils sont capables d'augmenter leur niveau de 
complexite 2 . 

Par ailleurs, certains individus ont un niveau systematiquement plus eleve ou 
plus bas de complexite que d'autres. Ainsi, la complexite de la politique d'une 
nation peut changer lorsque son principal dirigeant change. Par exemple, Mikhail 
Gorbatchev manifestait un niveau de complexite plus eleve que ses predecesseurs 
sovietiques. L'histoire a montre l'impact d'une telle personnalite. 



1 . Conway L.G. Ill, Suedfeld P. et Tetlock RE. (200 1 ). « Integrative complexity and political decisions 
that lead to war or peace, in D.J. Christie, R.V. Wagner et D.D.N. Winter (ed.), Peace, Conflict, and 
Violence : Peace Psychology for the 21st Century, 66-75. Upper Saddle River, NJ, Prentice Hall. 

2. Suedfeld P. et Rank A.D. (1976). « Revolutionary leaders : Long-term success as a function of 
changes in conceptual complexity », Journal of Personality and Social Psychology, 34, 169-178. 

110 



Fiche 23 • La psychologie politique 



4. QUI SONT LES BONS PREVISIONNISTES ? 



Un autre theme de recherche lie a la complexite integrative concerne 1'evaluation 
de la pertinence des previsions politiques et diplomatiques etablies par des experts 1 . 
Premier constat : certains experts parmi les plus reconnus et les plus mediatiques 
se trompent enormement, tout en continuant a jouir d'une belle reputation. Second 
constat : un element majeur distinguant les bons experts (ceux qui font des previsions 
qui s'averent ensuite souvent justes) des mauvais est leur niveau eleve de complexite 
integrative. Philip Tetlock, le chercheur en psychologie politique qui a mis cela 
en evidence l'explique par le fait que ces personnes tiennent compte de multiples 
avis divergents avant de formuler une prevision. Par ailleurs, ils sont rarement 
positionnes franchement a droite ou a gauche, et emettent des opinions qui ne sont 
ni tres optimistes, ni tres pessimistes. 

5. BIBLIOGRAPHIE 

BRAUD P. (2007). Petit Traite des emotions, DORNA A. (dir.) (2006). Pour une psycholo- 

sentiments et passions politiques, Paris, Armand gie politique francaise, Paris, In Press. 

MARCUS G.E. (2008). Le Citoyen sentimen- 
COQUELLE C. (2002). Le Psy et la Politique, tal, emotions et politique en democratic, Paris, 
Bruxelles, Mardaga. Presses de Sciences Po. 



DORNA A. (2006). Etudes et chantiers de psy- 
chologie politique, Paris, L'Harmattan. 



6. SITE INTERNET 



Association Franchise de Psychologie politique 
www.cahierspsypol.fr/AFPP/CadresIntroAFPP.htm 



q 1. Tetlock P. (2006). Expert Political Judgment : How Good Is It ? How Can We Know ?, Princeton 

© University Press. 

111 




Les grands debats 



La psychologie est issue de la philosophie. Les philosophes grecs etaient d'ailleurs 
des maitres de sagesse pratique bien plus que des theoriciens conceptuels. Comme 
le souligne Pierre Hadot, leurs doctrines visaient plus a former qu'a informer 1 . 
Souvenons-nous d'ailleurs de l'adage : « Connais-toi toi-meme » dont l'auteur est 
reste inconnu, mais qui a ete reprise par Socrate, Pascal et bien d'autres. 

Ce sont peut-etre ces origines qui expliquent pourquoi de multiples question- 
nements metaphysiques se sont developpes au sein de la psychologie. Nombre de 
ces interrogations tournent autour de la notion de liberie et de determinisme, que 
ce dernier soit d'origine genetique ou culturelle. La psychologie scientifique, en 
instituant des procedures aptes a tester des hypotheses permet de faire avancer le 
savoir. Celui-ci n'est pas fige, mais plutot en constant remaniement, une decouverte 
venant en bouleverser une plus ancienne ou plus modestement la nuancer. Comme 
l'ecrit l'epistemologue Karl Popper : 

« Pour rechercher la verite, la meilleure methode consiste peut-etre a commencer par 
soumettre a la critique nos croyances les plus cheres. Ce projet pourra sembler retors 
a certains, mais non a ceux qui veulent decouvrir la verite et ne s'en effrayent pas 2 . » 

Le lecteur pourra constater, a la lecture des pages qui suivent, qu'il s'avere 
difficile d' adopter un point de vue unilateral sur tel ou tel questionnement, si Ton 



■g 1. Hadot P. (2004). La Philosophie comme maniere de vivre, Paris, LGF, Le livre de poche. 

a 

P 2. Popper K. (1972). Conjectures et refutations, La croissance du savoir scientifique, Paris, Payot, p. 

© 22. 



Les grands debats 



applique cette discipline mentale recommandee par Popper. Car l'etre humain est 
a la fois libre et determine, a la fois membre du regne animal et specifiquement 
humain ; l'individu possede une personnalite stable mais qui evolue au til du temps, 
etc. 

Accepter cette complexite, c'est s'ouvrir a la connaissance. 



114 



L'etre humain est-il libre 
ou determine ? 




La question de la liberte est centrale en sciences humaines et plus specifiquement 
en psychologie. Elle se trouve d' ailleurs au cceur de plusieurs autres fiches de ce 
livre, qu'il s'agisse de l'influence des genes (fiche 25), de la situation concrete dans 
laquelle nous nous trouvons (fiches 2, 5 et 29) de notre milieu culturel (fiche 26) 
ou encore de notre heritage animal (fiches 9 et 31). 

Nous nous trouvons certes au centre de multiples influences, mais ce serait 
une erreur d'en conclure que l'etre humain est reduit a cela. Car au-dela de ce 
polydeterminisme perdure en chacun de nous une aspiration fondamentale a la 
liberte. 

1. LE BESOIN FONDAMENTAL DE LIBERTE 



La psychologie humaniste (fiche 3) a ete la premiere a souligner ce besoin de 
l'etre humain, face au double determinisme, externe decrit par le behaviorisme, 
interne presente par la psychanalyse. Cette thematique de la liberte est aujourd'hui 
reprise, en particulier par les chercheurs travaillant sur 1' autodetermination 1 . Richard 
Ryan et Edward Deci, chefs de file de ce courant, ont travaille sur de multiples 
domaines. lis constatent par exemple que les politiques publiques visant a modifier 
les comportements des gens reposent souvent, soit sur des « recompenses » en cas 
de changement, soit sur des punitions en cas d'absence de changement 2 . Cette 
politique de la carotte ou du baton obtient certes des resultats, mais presente 
plusieurs inconvenients car les personnes qui constituent la cible presentent alors 
une moins bonne sante psychologique et eprouvent de la defiance et du ressentiment. 
Ceci a pour consequence que ces politiques sont inefficaces a long terme ou lorsque 
le contexte change, sauf si les incitations ou sanctions sont maintenues. 

Par ailleurs, cette maniere d' agir genere frequemment un processus psychologique 
appele « reactance 3 ». Ce terme designe l'etat emotionnel desagreable ressenti 
lorsque l'individu se sent contraint, et qui 1' incite a restaurer sa liberte, generalement 
en agissant d'une maniere contraire a celle qui est demandee. Un postulat de la 
theorie de la reactance est que lorsque Ton interdit un comportement aux gens, 



3 1. Ryan R.M. et Deci E.L. (2006). « Self-regulation and the problem of human autonomy : Does 

a. psychology need choice, self-determination, and will ? », Journal of Personality, 74 (6), 1557-1585. 

►^ 2. Moller A.C., Ryan R.M. et Deci E.L. (2006). « Self-determination theory and public policy : 

~g Improving the quality of consumer decisions without using coercion », Journal of Public Policy and 

| Marketing, 25 (1), 104-1 16. 

© 3. Brehm S.S. et Brehm J.W. (1981). Psychological Reactance, New York, Wiley and Son. 



Fiche 24 • L'etre humain est-// libre ou determine ? 



celui-ci devient plus attirant a leurs yeux, ce que les chercheurs appellent processus 
du fruit defendu. Par exemple, les avertissements du type : « En raison du contenu 
violent (ou sexuel) de ce film, la prudence parentale est recommandee » incitent les 
personnes a le regarder plus que s'il n'y a pas cette mise en garde 1 . II en est de meme 
pour les avertissements relatifs aux aliments riches en graisse ou au tabagisme chez 
les jeunes. 

A ce propos, signalons que l'industrie du tabac organise des campagnes de 
prevention du tabagisme chez les jeunes ! Et que cette strategie lui est tres benefique... 
En 2001, l'entreprise Philip Morris se vantait d'etre impliquee dans plus de cent 
trente programmes de ce type dans plus de soixante-dix pays. Ces programmes 
se resument a ce type de slogan : « Reftechissez. Ne fumez pas ! » Resultat : cela 
augmente l'attrait pour le tabac chez les jeunes. Une analyse de documents internes 
de ces entreprises a montre que cette strategie est parfaitement calculee 2 . 

2. FACILITER L'AUTONOMIE ET LA RESPONSABILITE D'AUTRUI 



Selon les specialistes de l'autodetermination, une alternative pertinente aux 
strategies de la carotte ou du baton consiste a soutenir 1' aptitude a l'autonomie (ou 
autodetermination) des personnes ; ce qui consiste a aider les gens a faire des choix 
pour eux-memes en leur fournissant les informations et les conditions utiles, sans 
chercher a les effrayer ou a faire pression sur eux. 

Deci et Ryan opposent ainsi les concepts de motivation controlee et de motivation 
autonome. Dans le premier cas, les personnes se sentent surveillees, controlees, sont 
stressees par les objectifs imposes et elles ont peur des sanctions. Dans le second 
cas, elles se sentent respectees, estiment que leur point de vue est pris en compte 
et interiorisent facilement les comportements qui leur sont benefiques. Diverses 
etudes ont montre que cette seconde approche est particulierement efficace, dans 
divers domaines tels que l'education, le travail, le sport, la sante ou encore les 
comportements ecologiquement responsables. 

Par exemple, dans une etude menee aupres d' adolescents, des chercheurs 
comparent l'efficacite de deux messages delivres par un medecin pour la prevention 
et la cessation du tabagisme 3 . Dans une condition, 1' accent est mis sur la peur, 
au travers de dix diapositives particulierement inquietantes (par exemple, la 
photographie des poumons noirs d'une personne morte de cancer). Durant toute sa 
presentation, l'intervenant insiste sur le fait que les jeunes ne doivent pas fumer et, 
s'ils le font, doivent s'arreter immediatement. Dans 1' autre condition, les diapositives 



1. Bushman B.J. et Stack A.D. (1996). « Forbidden fruit versus tainted fruit : Effects of warning 
labels on attraction to television violence », Journal of Experimental Psychology : Applied, 2 (3), 
207-226. 

2. Landman A., Ling P.M. et Glantz S.A. (2002). « Tobacco industry youth smoking prevention 
programs : Protecting the industry and hurting tobacco control », American Journal of Public Health, 
92 (6), 917-930. 

3. Williams G.C., Cox E.M., Kouides R. et Deci E.L. (1999). « Presenting the facts about smoking 
to adolescents : Effects of an autonomy supportive style », Archives of Pediatrics and Adolescent 
Medicine, 153, 959-964. 

116 



Fiche 24 • L'etre humain est-// libre ou determine ? 



presentees insistent sur la nature seductrice des publicites de l'industrie du tabac et 
sur le caractere addictif de la nicotine. L'intervenant souligne que le fait de fumer 
ou non constitue une decision que chaque adolescent doit prendre pour lui-meme 
sur la base d' informations solides. 

Les jeunes qui ont beneficie de cette seconde forme de presentation fournissaient 
ensuite des raisons plus autonomes de ne pas fumer. Ce changement de conceptions 
etait predictif de la reduction de tabagisme au cours des quatre mois de suivi de 
l'etude. 

Dans une etude deja ancienne (1976), mais qui a marque les esprits, Ellen Langer 
etudie les effets de la prise de decision et de responsabilites chez les pensionnaires 
d'une maison de retraite 1 . Elle repartit ces personnes en deux groupes. Dans l'un, 
les personnes agees sont encouragees a prendre davantage de decisions simples : 
choisir l'endroit ou elles recevront leurs visiteurs, decider si elles veulent voir un 
film, et si oui quel jour, soigner une plante verte. 

On confie egalement des plantes aux personnes de 1' autre groupe, mais en leur 
precisant que ce sont les infirmieres qui s'en chargeront et on leur rappelle que le 
personnel est la pour les aider. 

Dans le suivi realise trois semaines plus tard, les chercheurs constatent une nette 
amelioration du groupe responsabilise. Ces personnes participent beaucoup plus aux 
activites de l'etablissement, sont plus sociables et eprouvent un meilleur bien-etre. 
Ce resultat est toujours present lorsque les chercheurs reviennent dans la maison de 
retraite un an et demi plus tard. Plus etonnant encore, alors que l'etat de sante des 
deux groupes etait comparable avant l'etude, celui du groupe experimental s'est 
ameliore tandis que celui de l'autre groupe s'est aggrave. Le resultat le plus frappant 
est la difference de taux de mortalite : dix-huit mois apres le debut de l'experience, 
30 % des personnes du groupe « dependant » sont mortes contre 15 % de celles du 
groupe responsabilise. Des resultats comparables ont ete obtenus dans une etude 
plus recente 2 . 

Dans une serie d'etudes, Robert- Vincent Joule et Jean-Leon Beauvois montrent 
que le fait d'imposer des comportements ou inversement de donner de la liberte 
aux gens modifie fortement les resultats 3 . Par exemple, dans une recherche sur la 
formation professionnelle, le formateur, soit insiste sur le caractere obligatoire de 
la presence (avec retenue sur salaire en cas d' absence injustiflee), soit souligne 
le caractere volontaire de la formation. Resultat : 56 % des stagiaires du premier 
groupe trouvent un emploi contre 25 % des autres. Trois mois plus tard, les taux de 
placement sont respectivement de 69 % et de 35 %. 



3 1. Langer E. (1990). L'Espriten eveil, Pour echapper aux pieges des prejuges etdes conditionnements, 

a. Paris, InterEditions, p. 86-87. 

►^ 2. Kasser V.G. et Ryan R.M. (1999). « The relation of psychological needs for autonomy and 

■g relatedness to vitality, well-being, and mortality in a nursing home », Journal of Applied Social 

| Psychology, 29 (5), 935-954. 

© 3. Joule R.-V. et Beauvois J.-L. (1998). La Soumission librement consentie, Paris, PUF. 

117 



Fiche 24 • L'etre humain est-// libre ou determine ? 



Ces deux auteurs presenters d'autres experiences du meme type sur des themes 
aussi divers que l'economie d'energie, le port de casque de securite sur un chantier, 
1' adoption du preservatif par des adolescents. 

Notons au passage cette difference de regard. Deci et Ryan parlent de soutien a 
1'autonomie, tandis que Beauvois et Joule parlent de soumission librement consentie. 
Pour les premiers, la liberte de la personne est bien reelle alors qu'elle n'est 
qu'illusoire pour les seconds. Rappelons ici le propos du philosophe Paul Ricceur, 
selon lequel la presence d'influences externes n'interdit pas automatiquement d'agir 
librement 1 . Une personne peut etre autodeterminee, meme si elle agit sous l'effet 
d'une demande externe, dans la mesure ou elle se sent pleinement en accord avec 
cette demande. Le meilleur exemple a ce propos est probablement celui du respect 
du Code de la route. 

3. PEUT-ON APPRENDRE AUX ENFANTS A ETRE AUTONOMES ? 



Peut-on apprendre a quelqu'un a etre autonome, en particulier un enfant ? La 
question n'est pas aussi paradoxale qu'elle peut le sembler au premier abord. Diana 
Baumrind a etabli une typologie des styles d' education, a partir de deux attitudes : 
la chaleur et le controle, ce qui l'a conduite a distinguer trois styles d'education : 
autoritaire, permissif et « autoritatif 2 ». Ce dernier terme caracterise une education 
associant chaleur humaine et controle du comportement de 1' enfant, alors que les 
deux autres privilegient nettement l'une de ces deux attitudes au detriment de 
1' autre. Ce sont les enfants de parents autoritatifs qui acquierent le plus nettement 
un sentiment de maitrise de leur propre existence (fiche 13). 

4. BIBLIOGRAPHIE 

CLAVIEN C. et El-Bez C. (dir.) (2007). COTTRAUX (2007). La Force avec soi, Paris, 

Morale et evolution biologique. Entre deter- Odile Jacob. 
minisme et liberte, Presses poly techniques et 

universitaires romandes. Langer K ( 1998 >- UEs P rit en " veil Pour 

echapper auxpieges des prejuges et des condi- 
DENNETT D. (2004). Theorie evolutionniste tionnements, Paris, Intereditions. 
de la liberte, Paris, Odile Jacob. 

MlLGRAM S. (1994). Soumission a Vautorite, 
Joule R.-V. et Beauvois J.-L. (2004). Petit Paris> C alman„-Levy. 
Traite de manipulation a 1' usage des honnetes 

gens, Grenoble, Presses universitaires de Gre- TOSTAIN M. (1999). Psychologie, morale et 

noble. culture, Paris, PUR 



1. Ricceur P. (1993). Philosophic de la volonte, 1. 1 : Le Volontaire et I'lnvolontaire, Paris, Aubier- 
Montaigne. 

2. Baumrind D. (1966), « Effects of authoritative parental control on child behavior », Child 
Development, 37(4), 887-907. Baumrind D. (1968). « Authoritarian vs. authoritative parental control », 
Adolescence, 3(11), 255-272. 

118 



Quelle est la part 

de la genetique et celle 

de I'environnement ? 




La question de l'origine, genetique ou environnementale, de nos pensees, com- 
portements et emotions, fait l'objet de debats recurrents entre specialistes des 
sciences humaines. Les recherches ont surtout porte sur les traits de personnalite, 
les comportements, les troubles mentaux et 1' intelligence. 

1. NE PAS CONFONDRE 



Avant toutes choses, il est utile d'etablir clairement certaines distinctions. En 
effet, certaines confusions sont frequentes lorsque Ton aborde le domaine complexe 
des relations entre la genetique et I'environnement. II faut done eviter de confondre : 

• genetique et ineluctable : certains genes ne s'expriment que lorsque des conditions 
environnementales sontpresentes. Parexemple, la phenylcetonurie est une maladie 
genetique due a la secretion d'une quantite excessive d'un acide amine, la 
phenylalanine. Elle entraine un retard mental profond. II est cependant possible 
d' eviter son apparition grace a un regime alimentaire strict chez 1' enfant et le 
jeune ; 

• genetique et hereditaire : un trait genetique n'est pas forcement transmis d'une 
generation a l'autre. Par exemple, la mastocytose est une maladie genetique non 
hereditaire, caracterisee par une proliferation anormale des mastocytes, cellules 
du systeme immunitaire, dans differents organes comme la peau, les os ou les 
muqueuses des voies digestives ; 

• genetique et inne : inne signifie present des la naissance (in-ne). La plupart des 
caracteristiques innees sont d'origine genetique, mais pas toutes ; certaines sont le 
fruit de 1'influence environnementale in utero. Dans ce cas, l'inne est acquis ! Par 
exemple, l'alcoolisme maternel grave peut entrainer chez le foetus le « syndrome 
alcoolique foetal », qui se traduit notamment par un handicap mental irreversible. 
Ce trouble est done inne, mais d'origine environnementale, non genetique. 

COMMENT ETUDIER L'IMPACT DES GENES 

ET DE L'ENVIRONNEMENT ? 



| Partons d'un exemple concret : le trouble obsessionnel-compulsif est une 

2 « maladie familiale », en ce sens que lorsqu'une personne est atteinte, la probabilite 

4 qu'une autre personne le soit egalement est plus forte que ce que Ton observe dans 

| la population generale. Mais savoir cela ne nous dit pas si ce phenomene est du a 

© la presence de caracteristiques genetiques identiques chez les personnes atteintes 



Fiche 25 • Quelle est la part de la genetique et celle de I'environnement ? 

ou au fait qu'elles vivent dans le meme environnement familial. Des lors, trois 
principales methodes ont ete utilisees pour determiner la contribution respective 
des genes et de I'environnement : les recherches sur les jumeaux, sur les enfants 
adoptes et, plus recemment, sur les marqueurs genetiques. 

| Les recherches sur les jumeaux 

Les jumeaux monozygotes (« vrais jumeaux »), issus d'un meme oeuf, ont le 
meme patrimoine genetique, tandis que les dizygotes (« faux jumeaux ») n'ont 
en commun, en moyenne, que la moitie de leurs genes. En comparant le taux de 
correlation entre vrais jumeaux d'une part, et entre faux jumeaux d'autre part, sur 
un trait particulier, on peut determiner la part d'influence respective de la genetique 
et de I'environnement. Ainsi, si un trait etait entierement determine par les genes, le 
coefficient de relation genetique serait de 1 pour les vrais jumeaux (totale identite 
genetique) et de 0,5 pour les faux jumeaux. 

Par ailleurs, les vrais jumeaux eleves separement permettent theoriquement 
d'evaluer l'impact de I'environnement, puisque 1'influence genetique est identique 
pour chacun des enfants. Cette situation est aujourd'hui rare. De plus, les travaux de 
Rene Zazzo (1910-1995) montrent les limites de cette methodologie. En effet, cet 
auteur a mis en evidence le « paradoxe des jumeaux », processus qui pousse certains 
jumeaux eleves ensemble a agir d'une maniere qui leur permet de se construire une 
personnalite differenciee 1 . 

| Les recherches sur les enfants adoptes 

Le probleme majeur dans les etudes au sein de la famille est que les ressemblances 
entre freres et sceurs peuvent etre dues a l'heredite partagee ou a I'environnement 
partage. 

Les etudes sur 1' adoption evitent cette difficulte. Les ressemblances entre 
enfants d'une meme famille biologique mais eleves separement sont liees a des 
facteurs genetiques. Inversement, les ressemblances entre enfants n'ayant pas de 
lien biologique mais adoptes dans une meme famille sont dues a des influences 
environnementales communes. 



Q 



La recherche de marqueurs genetiques 

Le Telethon nous a habitues a la realite des maladies d'origine genetique. De la 
meme maniere, des geneticiens s'efforcent de decouvrir les liens entre certaines 
particularites genetiques et tel ou tel comportement, trait de personnalite, etc. 

3. LE PARADIGME INTERACTIONNISTE 



Si, dans le passe, certains auteurs ont pu adopter des positions radicales dans ce 
debat, privilegiant soit un environnementalisme quasi absolu, soit un « geneticisme » 
ineluctable, les conceptions actuelles sont devenues plus ouvertes. La grande 
majorite des chercheurs contemporains refusent 1' opposition dichotomique entre 



1. Zazzo R. (1984). Le Paradoxe des jumeaux, Paris, Stock. 
120 



Fiche 25 • Quelle est la part de la genetique et celle de I'environnement ? 

genes et environnement, et adoptent une approche interactionniste. En fait, se 
demander ce qui est le plus important, des genes ou de I'environnement, equivaut 
a s'interroger sur ce qui est le plus important pour determiner la surface d'un 
rectangle : la longueur ou la largeur ? ; ou encore le plus important pour faire un 
trajet : la voiture ou 1' essence ? Genetique et environnement sont inextricablement 
lies dans 1' existence de chaque etre humain. 

Ainsi, la genetique, apres avoir ete longtemps mise a l'index, particulierement en 
raison des atrocites nazies, est de plus en plus acceptee dans l'univers scientifique. 
Mais les geneticiens eux-memes ont generalement une vision non deterministe de 
leur discipline. Par exemple, Pierre Roubertoux affirme que « l'idee d'une relation 
quasi mecanique, d'une causalite lineaire entre gene, fonctionnement neuronique et 
comportement — ou phenotype, plus generalement — a vecu 1 ». Ainsi, plusieurs 
genes peuvent concourir a une meme caracteristique humaine, et un gene peut 
influencer plusieurs facettes de l'individu. II y a un reseau complexe de multiples 
causalites. 

Voici trois exemples de recherche mettant en evidence ces liens complexes 
de causalite : tout d'abord deux etudes, rapidement decrite, l'une concernant 
la schizophrenic, 1' autre la criminalite, illustrent le fait qu'une predisposition 
genetique peut se manifester ou non, selon le type d' environnement ; ensuite 
une etude presentee plus en detail, montre 1'influence respective des genes et de 
I'environnement sur l'intelligence. 

Une etude realisee en Finlande a montre que les enfants adoptes qui avaient 
un parent biologique schizophrene avaient plus de probabilites de developper un 
ensemble de troubles psychiatriques (dont la schizophrenie) que les enfants adoptes 
sans risque genetique, mais seulement s'ils etaient adoptes dans des families au 
comportement parental inadapte 2 . 

Une recherche a ete menee aupres d' enfants dont les parents biologiques avaient 
un parcours criminel 3 . S'ils etaient adoptes dans une famille fonctionnant bien, 
12 % de ces enfants manifestaient une legere criminalite a l'age adulte. Mais s'ils 
etaient adoptes dans des families a risque, ce taux s'elevait a 40 %. 

4. L'EXEMPLE DE L'INTELLIGENCE 



De nombreuses etudes ont fait appel a des enfants adoptes pour etudier l'impact 
de I'environnement ou de la genetique sur l'intelligence. Mais Ton peut aboutir a 
des resultats tres differents selon la methodologie utilisee. 



3 1. Roubertoux P. (2004). Existe-t-il des genes du comportement ?, Paris, Odile Jacob, p. 73-74. 

o- 2. Tienari P et al. (1994). « The Finnish adoptive family study of schizophrenia : implications for 

^ family research », British Journal of Psychiatry, 164 (suppl. 23), 20-26. 

o 3. Bohman, M. (1996). « Predisposition to criminality : Swedish adoption studies in retrospect », in 

q G.R. Bock et J. A. Goode (ed.). Genetics of Criminal and Antisocial Behavior (p. 99-1 14). Chichester, 

© England, Wiley. 

121 



Fiche 25 • Quelle est la part de la genetique et celle de I'environnement ? 

Si Ton s'interesse surtout aux parents adoptants, on constatera l'impact de 
I'environnement ; en revanche, si Ton s'interesse surtout aux parents biologiques, 
on constatera l'impact de la genetique. 

Ainsi, une etude de Michel Schiff et ses collaborateurs a porte sur des enfants 
d'ouvriers peu qualifies, abandonnes a la naissance, et adoptes vers 4 mois par une 
famille dont le pere se situait dans un niveau proche des cadres superieurs 1 . Le QI de 
ces enfants adoptes s'est avere sensiblement superieur a la moyenne nationale (109 
contre 100). A 1' inverse, leurs freres et sceurs biologiques qui avaient ete eleves dans 
la famille d'origine ont obtenu des scores de QI de 95. L' adoption a done permis 
une elevation de 14 points de quotient intellectuel. De plus, le taux d'echec scolaire 
est quatre fois moins important dans le premier groupe que dans le deuxieme. 

Inversement, le QI d' enfants adoptes est d'autant plus eleve que la famille 
biologique est d'un niveau socio-economique eleve. Ici, e'est la genetique qui 
permet le mieux d'expliquer cette difference. 

Une etude a fait appel aux deux methodes 2 . Menee par Christiane Capron et 
Michel Duyme, du CNRS, sur des enfants adoptes, d'une moyenne d'age de 14 ans, 
elle aboutit aux resultats du tableau 25.1 . 

Tableau 25.1. Impact conjoint de la genetique 
et de I'environnement sur le QI d'enfants adoptes. 







Parents adoptants 








A fort niveau 


A faible 








socio- 


niveau socio- 










economique 


economique 










QI 


QI 


Moyenne 






A fort niveau 


des enfants 


des enfants 


duQI 






socio- 


adoptes : 


adoptes : 


des enfants 






economique 


entre 99 


entre 91 


adoptes : 


Ecart : 

15,55 points 

deQI 


Parents 




et 136 


et 124 


113,55 


biologiques 




QI des 


QI des 


Moyenne du 




A faible 


enfants 


enfants 


QI des 






niveau socio- 


adoptes : 


adoptes : 


enfants 






economique 


entre 91 


entre 68 


adoptes : 








et 125 


et 116 


98 








Moyenne 


Moyenne 










duQI 


duQI 










des enfants 


des enfants 










adoptes : 


adoptes : 










111,6 points 


99,95 points 










deQI 


deQI 








Ecart : 1 1 ,65 points de QI 





1. Schiff M., Duyme M, Dumaret A., Stewart J., Tomkiewicz S. et Feingold J. (1978). « Intellectual 
status of working-class children adopted early into upper-middle-class families », Science, 200 (4349), 
1503-1504. 

2. Capron C. et Duyme M. (1989). « Assessment of effects of socio-economic status on IQ in a full 
cross-fostering study », Nature, 34, n° 6234. 552-554. 



122 



Fiche 25 • Quelle est la part de la genetique et celle de I'environnement ? 

Entre autres informations, ce tableau met en evidence une difference de 11,65 
points de moyenne de QI entre les enfants (bas du tableau), selon qu'ils ont ete 
adoptes par des parents a haut ou a bas niveau socio-economique. Un resultat qui 
va dans le sens d'une influence environnementale. 

Mais il y a egalement une difference de 15,55 points de QI entre les enfants 
(droite du tableau), selon que leurs parents biologiques etaient de haut ou bas niveau 
socio-economique. Un resultat qui va dans le sens d'une influence genetique. Les 
auteurs precisent cependant, a propos de ce second resultat qu'il ne faut pas oublier 
l'impact possible de I'environnement prenatal et que cette difference ne peut done 
etre entierement attribute a la genetique 1 . 

Signalons enfm, pour la petite histoire « ideologique » le fait suivant. Cette 
etude a fait l'objet d'un compte rendu le meme jour dans Le Monde et dans Le 
Figaro 1 . Ce dernier a titre « Les chemins de 1' intelligence innee » et Le Monde a 
titre « Le coefficient intellectuel des enfants adoptes depend de leur environnement 
socio-economique ». Sans commentaire. 

5. UNE TROISIEME SOURCE DE DIFFERENCES ? 



Notons pour finir que la genetique et I'environnement ne semblent pas suffire pour 
expliquer les differences individuelles. Une troisieme source, epigenetique, semble 
egalement jouer un role. L'epigenese est une theorie biologique selon laquelle un 
organisme n'est pas preforme mais se developpe progressivement. Selon une equipe 
de chercheurs hollandais, des processus epigenetiques non lineaires peuvent creer 
de la variabilite dans toutes les facettes physiologiques et comportementales d'un 
individu, grace a des proprietes auto-organisatrices emergentes 3 . Ces processus sont 
rarement reperes dans les etudes de statistiques realisees avec des etres humains, 
car ils sont confondus avec les influences environnementales, en particulier au sein 
de la famille. 

6. BIBLIOGRAPHIE 

CHANGEUX J. -P. (dir.) (2003). Genes et JORDAN B. (2000). Les Imposteursde la gene- 

culture, Paris, Odile Jacob. tique, Paris, Le Seuil. 



COLLECTIF (1998). Des genes au comporte- 
ment, Bruxelles, De Boeck Universite. 



KAGAN J. (1999). La Part de I'inne, Tempe- 
rament et nature humaine, Paris, Bayard. 



Maurel M.-C. M. et Brun B.(2005). L'Inne 
DURU-BELLAT M. et FOURNIER M. (dir.) et V Acquis, nouvelles approches epistemolo- 
(2007). L' Intelligence de V enfant, V empreinte giques, Aix en Provence, Publications de l'uni- 
du social, Auxerre, Sciences Humaines. versite de Provence. 



a. 1. Sur l'impact de I'environnement prenatal sur le quotient intellectuel, voir Devlin B., Daniels M. et 

►3 Roeder K. (1997). « The heritability of IQ », Nature, 388, 31 juillet, 468-470. 

i 2. 22 aout 1989. 

a 

g 3. Molenaar P.C.M., Boomsma D.L. et Dolan C.V. (1993). « A third source of developmental 

© differences », Behavior Genetics, 23 (6), 519-524. 

123 



Fiche 25 • Quelle est la part de la genetique et celle de I'environnement ? 



MEHLER J. et DUPOUX E. (2006). Naitre TOUSIGNANT M. (1992). Les Origines 

humain, Paris, Odile Jacob. sociales et culturelles des troubles psycholo- 

PINKER S. (2005). Comprendre la nature giqUeS ' PanS ' PUR 
humaine, Paris, Odile Jacob. 

ROUBERTOUX P. (2004). Existe-t-il des genes 
du comportement ? Paris, Odile Jacob. 



124 



Le fonctionnement 

humain est-il culturel 

ou universel ? 




Apres les philosophes, des psychologues, anthropologues, linguistes et sociologues 
debattent de nos jours sur la question de savoir si nos comportements, pensees et 
emotions, etc., sont universels ou culturels. Cette fiche est l'occasion d'examiner 
ces debats, essentiellement a propos de trois thematiques : le langage, les cultures 
individualistes ou communautaires, les troubles psychiatriques et la psychotherapie. 

1. NOTRE LANGUE DETERMINE-T-ELLE NOTRE PENSEE ? 



Edward Sapir (1884-1939), puis son eleve Benjamin Whorf (1897-1941), tous 
deux linguistes et anthropologues, ont developpe l'hypothese de la relativite 
linguistique, egalement appelee « hypothese Sapir- Whorf », selon laquelle la 
structure d'une langue determine la pensee et done la culture du peuple qui la parle 1 . 
Deux exemples souvent cites sont d'une part celui des Inuits qui disposeraient 
d'une dizaine de mots pour parler de la blancheur de la neige, d' autre part celui 
de la langue hopi qui ne contiendrait pas de mots se rapportant au temps (qu'il 
soit present, passe ou futur). Cette theorie a suscite de nombreuses recherches, en 
particulier en ce qui concerne la categorisation des couleurs selon la culture. 

Le coup le plus dur qui lui ait ete porte est venu du travail de Brent Berlin et 
Paul Kay en 1969 2 . Ces deux auteurs concluent, de l'etude de nombreuses langues, 
que les categories de couleurs fondamentales sont en nombre limite. Par exemple, 
les langues utilisant quatre categories de couleurs reprennent toujours les memes : 
rouge, bleu, vert et jaune. Par ailleurs, il y a effectivement des differences dans la 
denomination des couleurs, mais cette variation peut s'expliquer grace au codage 
des couleurs par la retine, et non par la structure de la langue. 

Ce travail a lui-meme fait l'objet de diverses critiques, contestant la methodologie 
utilisee et mettant en avant l'existence de contre-exemples dans diverses societes. Le 
debat se poursuit toujours et Paul Kay a recemment ecrit que la conception globale 
qui se dessine est que les categories de couleur apparaissent organisees autour de 
noyaux universels, et qu'en meme temps, des differences dans la denomination des 
couleurs induisent des differences dans la connaissance de celles-ci 3 . 



a. 1. Whorf B.L. (1956). Language, Thought and Reality, New York, Wiley and Sons. 

^ 1. Berlin B. et Kay P. (1969). Basic Color Terms : Their Universality and Evolution. Berkeley, 

~g University of California Press. 

a 

P 3. Kay P. et Regier T. (2006). « Language, thought and color : recent developments », Trends in 

© Cognitive Science, 10, 51-54. 



Fiche 26 • Le fonctionnement humain est-il culturel ou universe/ ? 

2. INDIVIDUALISME ET COLLECTIVISM E : ENNEMIS 
OU COMPLEMENTAIRES ? 



L'un des principaux domaines de recherches de psychologie culturelle concerne la 
difference entre les cultures dites individualistes et celles qualifiers de collectivistes 
ou communautaires. Ainsi, dans un article de synthese de 1991 souvent cite, 
Hazel Markus et Shinobu Kitayama etablissent une claire distinction entre une 
conception independante du soi (presente surtout en Amerique du Nord et en 
Europe occidentale) et une conception interdependante (particulierement presente 
en Asie et en Afrique) 1 . La premiere met 1' accent sur les caracteristiques internes 
de chaque personne, sur le besoin ressenti de se realiser soi-meme, de developper 
son potentiel individuel et son autonomic, tandis que la seconde se caracterise 
par la volonte d'interagir avec d'autres etres humains d'une maniere polie et 
decente, et en respectant des obligations a son egard. Par exemple, soulignent 
Markus et Kitayama, 1' affirmation de soi n'est pas consideree au Japon comme 
une manifestation d'authenticite, mais plutot d'immaturite. Ces auteurs notent 
cependant que peuvent exister des sous-cultures differentes au sein d'une tendance 
generale. Par exemple aux Etats-Unis, certains groupes religieux, comme les quakers, 
valorisent explicitement l'interdependance. 

Differentes critiques ont conduit a fortement nuancer cette conception dicho- 
tomique. Par exemple, David Matsumoto fait une critique sans concession de 
cette these, affirmant qu'en depit de sa popularite, aucune recherche n'a encore 
veritablement recense objectivement l'ensemble des preuves la soutenant 2 . Cet 
auteur souligne par exemple que, sur les dix-huit etudes ayant teste les differences 
entre Japonais et Americains, dix-sept ne confirment pas ou que peu la vision 
stereotypee de l'individualisme americain et du collectivisme japonais. La seule 
etude qui la continue a ete contestee sur le plan methodologique. Matsumoto admet 
que la culture et la societe japonaises ont peut-etre ete plus collectivistes dans 
le passe que maintenant ; cependant, souligne-t-il, la culture n'est pas une entite 
statique, mais variable et dynamique. 

Aujourd'hui, des chercheurs de plus en plus nombreux considerent que le besoin 
d'autonomie d'une part, et celui d'appartenance d'autre part, sont a la fois le reflet 
de la culture et du choix de l'individu dans telle situation donnee 3 . Ceci a ete 
verifie experimentalement, par exemple dans la recherche suivante : on demande 
a des sujets Americains et Hongkongais d'encercler des pronoms ; il est demande 
a certains d'encercler les pronoms independants (je, mon, ma, mes) et a d'autres 



1. Markus H.R. et Kitayama S. (1991). « Culture and the self : Implications for cognition, emotion, 
and motivation », Psychological Review, 98 (2), 224-253. 

2. Matsumoto D. (1999). « Cuture and self : an empirical assessment of Markus and Kitayama's 
theory of independent and interdependent self-construals », Asian Journal of Social Psychology, 2, 
289-310. 

3. Gardner W.L., Gabriel S. et Lee A.Y. (1999). « "I" value freedom, but "we" value relationships : 
Self-construal priming mirrors cultural differences in judgment », Psychological Science, 10 (4), 
321-326. 

126 



Fiche 26 • Le fonctionnement humain est-il culture! ou universe! ? 

d'encercler les pronoms interdependants (nous, notre, nos). Puis on presente a 
chacun une liste de cinquante-six valeurs en demandant d'indiquer dans quelle 
mesure chaque valeur est importante a ses yeux, sur une echelle allant de 1 (pas 
important) a 7 (extremement important). Certaines valeurs sont individualistes 
(liberie, independance, etc.), d'autres sont collectivistes (appartenance, amitie, 
respect pour les anciens etc.). 

Les resultats mettent clairement en evidence 1' interaction entre 1' influence de 
la culture et celle du contexte. La majorite des personnes qui ont du entourer les 
pronoms « interdependants » ont tendance a adopter des valeurs collectivistes, les 
Hongkongais etant cependant proportionnellement plus nombreux a le faire que les 
Americains. Inversement, la majorite des personnes qui ont du entourer les pronoms 
« independants » ont tendance a adopter des valeurs individualistes, les Americains 
etant proportionnellement plus nombreux a le faire que les Hongkongais. 

Par ailleurs, une etude recente, menee aupres de deux mille cinq cent trente-trois 
personnes de vingt pays, a montre que les individus sont certes plus competitifs ou 
cooperatifs selon les pays, mais qu'il existe egalement une grande variability entre 
individus au sein de chaque pays 1 . 

3. LES TROUBLES PSYCHIATRIQUES LIES A LA CULTURE 

ET LEUR THERAPIE 



Lexpression « syndrome lie a la culture » designe des « schemas de comporte- 
ments aberrants et d' experiences perturbantes qui sont specifiques d'une region » 
du monde 2 . Par exemple, V 'amok, observe en particulier en Malaisie et au Laos, 
designe le comportement d'un homme (seul le sexe masculin est concerne) qui 
devient soudain agressif et tente d'attaquer, voire de tuer, tout ce qui bouge autour 
de lui. Le latah, present en Malaisie et en Indonesie s'exprime sous forme de 
paroles et gestes obscenes ou irrespectueux. Le rootwork, observe dans le sud 
des Etats-Unis ainsi qu'aux Caraibes designe le fait d'attribuer une maladie a des 
sortileges ou a la mauvaise influence d'une autre personne. Ces descriptions peuvent 
nous faire penser que ces particularites sont « exotiques ». Pourtant, en Europe, 
l'hysterie, qui etait au cceur de la psychiatrie naissante (XIX e siecle) et qui a suscite 
beaucoup d'interet chez Freud, a quasiment disparu aujourd'hui. Inversement, 
l'anorexie constitue aujourd'hui un trouble assez repandu alors qu'il etait tres peu 
diagnostique il y a quelques decennies. Autre exemple : le trouble dissociatif de 
l'identite (anterieurement appele personnalite multiple) dont on ne connaissait que 
quelques cas jusqu'aux annees soixante-dix, s'est largement repandu aux Etats-Unis 
dans les annees 1980-1990, au point d'etre qualifie d'« epidemie », puis a fortement 
rechute. 



"§- 1. Green E.G.T., Deschamps J.-C. et Paez D. (2005). « Variation of individualism and collectivism 

^ within and between 20 countries ; A typological analysis », Journal of Cross-Cultural Psychology, 36 

■§ (3), 321-339. Voir aussi le dossier paru dans Psychological Bulletin de Janvier 2002. 

a 

P 2. DSM IV- TR, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (2003). Paris, Masson, p. 

© 1015-1022. 

127 



Fiche 26 • Le fonctionnement humain est-il culturel ou universe/ ? 

Les syndromes lies a la culture font l'objet d'une reconnaissance officielle, 
puisqu'ils sont maintenant inscrits dans le DSM-IV, le manuel de reference le plus 
utilise dans le monde pour diagnostiquer les troubles psychiatriques. II y a cependant 
actuellement debat entre experts sur la question de savoir s'il s'agit veritablement 
de troubles specifiques a telle ou telle culture, ou si la psychopathologie de base est 
universelle et que les differences interculturelles concernent surtout la manifestation 
comportementale de ces troubles. 

Quelle que soit la reponse donnee a cette question, il est facile de concevoir que 
la therapie adaptee peut varier selon les cultures. Prenons l'exemple du syndrome 
de stress post-traumatique, caracterise par le fait qu'un individu ay ant subi un 
traumatisme est envahi par des souvenirs douloureux, de l'insomnie, de la nervosite, 
etc. Ce trouble a conduit a la creation du debriefing, methode visant a la liberation 
de la parole et des emotions. Cette methode est inefficace en general (fiche 33), 
et probablement particulierement inadaptee a certaines populations. En effet, les 
societes traditionnelles ont souvent mis en place des « strategies » collectives de 
guerison des traumatismes : rituels de guerison, ceremonies religieuses, danses 
communautaires, etc. 

A titre d'illustration, voici les propos tenus par la victime d'un tremblement de 
terre a Taiwan : « Je ne sais pas comment communiquer avec les experts. II m'a dit 
que j'avais une certaine forme de maladie dans mon esprit, mais je pense que je 
vais bien. II m'a demande d'exprimer ce que je ressentais au sujet du tremblement 
de terre, mais cela me gene de parler aux gens de mes sentiments. [...] Je suis alle 
voir un Maitre au temple, et il m' a dit comment reagir a la situation. Comment 
calmer mes inquietudes par l'adoration et par l'aide aux autres. Comment accepter 
le chagrin comme une disposition des dieux 1 . » 

Comme nous avons pu le constater au fil des lignes qui precedent, 1' opposition 
frontale universel-culturel n'a pas vraiment de sens. De plus en plus d'auteurs 
s'efforcent de tenir les deux bouts de la chaine, en cherchant « les conditions 
sous lesquelles les mecanismes universels s'expriment de maniere culturellement 
specifique 2 », et souhaitent « l'integration conjointe des diverses expressions des 
normes universaliste et relativiste dans un sens positif et constructif. Cette position 
est designee par l'expression d'"universalisme culturel" 3 ». 

Jerome Bruner, l'un des peres fondateurs de la psychologie cognitive declare par 
exemple : 

« Je voudrais tenter de definir des universaux humains, coherents avec la psychologie 
culturelle, qui evitent a la fois les indeterminations du relativisme et les trivialites de 
la psychologie transculturelle. [...] Le moteur de la voiture n'est pas responsable de 



1. Cite par Marsella A.J. et Christopher M. A. (2004). Ethnocultural considerations in disasters : An 
overview of research, issues, and directions, Psychiatric Clinics of North America, 27, 521-539. 

2. Norenzayan, A. et Heine, S. J. (2005). Psychological universals : What are they and how can we 
know ? Psychological Bulletin, 131 (5), 763-784. 

3. Troadec B. (2007). Psychologie culturelle. Le developpement cognitif est-il culturel ?, Paris, Belin, 
p. 89. 

128 



Fiche 26 • Le fonctionnement humain est-il culture! ou universe! ? 



ce que nous allons au supermarche pour faire les courses de la semaine. [...] Cela 
n'empeche pas que nous ne pourrions pas aller au supermarche dans une voiture 
depourvue de moteur 1 . » 



4. BIBLIOGRAPHIE 



BOESCH E. (2000). L 'Action symbolique ; 
Fondements de psychologie culturelle, Paris, 
L'Harmattan. 

Bril B. et Lehalle H. (2007). Le Develop- 
pement psychologique est-il universel ? Paris, 
PUR 

Bruner J. (1998). ...Car la culture donne 
forme a V esprit, De la revolution cognitive a la 
psychologie culturelle, Geneve, Eshel. 

Camilleri C. et VlNSONNEAU G. (1996). 
Psychologie et culture. Concepts et methodes, 
Paris, Armand Colin. 

Couchard F. (1999). La Psychologie cli- 
nique interculturelle, Paris, Dunod. 

MEHLER J. et DUPOUX E. (2002). Naitre 
humain, Paris, Odile Jacob. 



Devereux G. (1983). Essais d'ethnopsychia- 
trie generale, Paris, Gallimard. 

GUERRAOUI Z. et TROADEC B. (2000). Psy- 
chologie interculturelle, Paris, Armand Colin. 

Jahoda G. (1989). Psychologie et anthropo- 
logic, Paris, Armand Colin. 

JOURNET N. (dir.) (2002). La Culture, de 
I'universel au particulier, Auxerre, Sciences 
Humaines. 

TROADEC B. (2007). La Psychologie cultu- 
relle. Le developpement cognitif est-il culturel ? 
Paris, Belin. 

VlNSONNEAU G. (1997). Culture et compor- 
tement, Paris, Armand Colin. 



© 



1 . Bruner J. (1997). . . . Car la culture donne forme a I 'esprit, De la revolution cognitive a la psychologie 
culturelle, Geneve, Eshel, p. 35-36. 



129 




Tout se joue-t-il 
dans I'enfance ? 



Le debat est parfois vif parmi les psychologues entre ceux qui estiment que les traits 
de notre personnalite sont fixes des I'enfance et ne varieront pratiquement pas, et 
ceux qui pensent au contraire que l'environnement est tout-puissant et modele notre 
caractere. De nombreuses etudes ont ete realisees sur ce theme, avec des resultats 
parfois contradictoires. 

1 . ON PEUT EVOLUER A TOUT AGE 



Une recente meta-analyse, la plus vaste possible, rassemblant quatre-vingt-douze 
etudes et portant en tout sur plus de cinquante mille personnes, eclaire nettement le 
debat 1 . Les auteurs se sont interesses aux recherches portant sur les « Big Five », 
qui sont cinq traits majeurs de personnalite (fiche 7), en divisant l'extraversion en 
deux categories : la dominance sociale et la vitalite sociale (satisfaction d'etre avec 
d'autres personnes). 

Resultat : les traits de personnalite changent au fil du temps, mais de facon 
moderee. Les annees passant, les gens deviennent en moyenne plus dominants, 
plus consciencieux et plus stables emotionnellement, le changement se produisant 
surtout lorsqu'ils entrent dans l'age adulte, mais egalement en milieu de vie et 
au troisieme age. Quant a la vitalite sociale et a l'ouverture a 1' experience, elles 
augmentent en moyenne dans la jeunesse, puis diminuent au troisieme age. II n'y a 
done pas un age specifique (on pense generalement a 1' adolescence) apres lequel 
les traits de personnalite seraient definitivement stabilises. Certes, les changements 
constates dans cette etude sont d'ampleur limitee, mais les auteurs font remarquer 
que de faibles changements de personnalite entrainent parfois des changements 
importants dans l'existence. Par ailleurs, l'etude s'est surtout focalisee sur des 
changements intervenants au cours de periodes limitees (au maximum dix ans). 

Comment se fait-il que les plus forts changements de personnalite se produisent 
lorsque l'individu est un jeune adulte et non pas a 1' adolescence, comme certains le 
pensent parfois ? C'est, selon les auteurs, parce les transformations concretes liees a 
cette periode de la vie, conduisent la personne a changer de personnalite. Si Ton veut 
rester en couple, il faut necessairement acquerir une certaine stabilite emotionnelle ; 
si Ton veut conserver son emploi, il faut apprendre a respecter certaines regies, ce 
qui conduit a etre plus consciencieux, etc. 



1. Roberts B.W., Walton K. et Viechtbauer W. (2006). « Patterns of mean-level change in personality 
traits across the life course : A meta-analysis of longitudinal studies », Psychological Bulletin, 132 
(1), 1-25. 



Fiche 27 • Tout se joue-t-il dans I'enfance ? 



Les resultats obtenus conduisent les auteurs de 1' etude a se demarquer de 
deux positions extremes opposees : d'une part celle des chercheurs qui postulent 
que les traits de personnalite n'existent pas, d' autre part celle des specialistes 
qui, inversement, affirment que les traits de personnalite sont immuables. Ces 
auteurs fournissent d'ailleurs une explication des resultats contradictoires observes 
jusqu'alors dans les etudes : 

• les auteurs qui pronent l'immutabilite ont essentiellement fait porter leurs 
recherches sur des personnes d'au moins 40 ans (periode oil les changements 
sont moins nombreux) et pour de courtes durees (moins de trois a six ans entre 
deux tests de personnalite, ce qui laisse peu de temps pour que des changements 
apparaissent) ; 

• inversement, ceux qui affirment que la personnalite peut fortement changer 
choisissent pour leurs recherches plutot de jeunes adultes (periode de fort 
changement) et pour des durees plus longues. 

2. LES ADOLESCENTS HEUREUX DEVIENNENT DES ADULTES 

HEUREUX 

A la fin des annees cinquante, Daniel Offer travaille comme psychiatre dans un 
hopital universitaire de Chicago. II se sent en decalage avec ses collegues qui, fideles 
a la tradition psychanalytique, estiment que le meilleur moyen de comprendre les 
humains consiste a etudier ceux qui fonctionnent de facon pathologique. Selon lui, 
cette vision est erronee et conduit a donner une image faussee de l'etre humain. 

Par ailleurs, toujours selon la psychanalyse, l'adolescent passe necessairement 
par une periode d'importantes tensions. Celui qui ne presente apparemment pas de 
difficultes particulieres est en fait en train de refouler ses pulsions, avec de graves 
consequences pour son equilibre futur. 

Daniel Offer decide, lui, de mener une enquete de terrain aupres d' adolescents 
en bon equilibre personnel et en bonnes relations avec leur entourage. Les resultats 
qu'il obtient alors conduisent certains theoriciens a declarer qu'il est errone de 
considerer ces adolescents comme « normaux », car ils refoulent leur trouble ou 
leur pathologie sous-jacente. 

Ceci a done conduit Daniel Offer et ses collaborateurs a revoir ces jeunes 
trente-quatre ans plus tard. Or ils continuent a aller bien, et n'ont pas vecu de crise 
de 1' adolescence a retardement, contrairement a ce que predisaient les detracteurs 
d' Offer. Ce dernier et ses collaborateurs concluent que « les personnes habituelles 
ne luttent pas avec des pulsions dechainees, mais parviennent tot dans la vie a un 
equilibre entre les volontes et desirs personnels, et les exigences et les attentes de 
leur famille et de la societe. Cet equilibre est atteint naturellement et sans desarroi, 
est durable et caracterise probablement la grande majorite des gens 1 ». 



g 1 . Offer D., Offer M. K. et Ostrov E. (2004). Regular Guys, 34 Years Beyond Adolescence, New York, 

© Kluwer Academic, p. 102. 

131 



Fiche 27 • Tout se joue-t-il dans I'enfance ? 



LES JEUNES DELINQUANTS NE SONT PAS CONDAMNES 

A LE RESTER 

En 1986, John Laub et Robert Sampson, respectivement criminologue et 
sociologue, decouvrent par hasard, dans la cave de la Harvard Law School, les 
soixante cartons d'archives poussiereuses d'une etude classique sur la delinquance 
juvenile, menee a partir des annees 1940 par Sheldon et Eleanor Glueck. Cette 
etude concernait cinq cents jeunes delinquants de 10 a 17 ans et cinq cents non 
delinquants aux caracteristiques identiques en ce qui concerne l'age, le groupe 
ethnique, le QI et le milieu familial (a faible revenu). Des donnees tres riches avaient 
alors ete recueillies sur ces mille garcons a trois moments : a 14 ans, 25 ans et 32 
ans. Sampson et Laub vont reprendre ces donnees et en tirer de multiples constats, 
en particulier sur la desistance (sortie de la delinquance et de la criminalite) 1 . 

Selon ces auteurs, il y a certes une relation statistique entre la delinquance 
juvenile et la criminalite adulte, mais elle est indirecte. La delinquance juvenile 
conduit generalement a de faibles liens sociaux a l'age adulte, ce qui conduit a son 
tour a la criminalite. Ceci a pour corollaire que si 1' adolescent ou le jeune adulte fait 
des rencontres significatives positives, il peut radicalement modifier sa trajectoire. 

Deux evenements majeurs sont susceptibles de provoquer ce changement : d'une 
part la rencontre amoureuse et 1' installation dans une vie de famille, d'autre part 
la stabilite dans un emploi. Sampson et Laub constatent que plus les liens adultes 
au travail et a la famille sont forts, moins il y a de delinquance et de criminalite. 
Inversement, une incarceration prolongee reduit la probabilite ulterieure de trouver 
un travail stable, ce qui a son tour augmente le risque de delinquance. 

Par la suite, Sampson et Laub se sont efforces de retrouver les sujets de cette 
enquete, ce qui leur a permis d'etudier des parcours de vie sur une duree d'environ 
cinquante ans, et qui fait de leur enquete la plus longue etude criminologique 
longitudinale a l'heure actuelle. lis en ont tire un ouvrage au titre significatif : 
Demarrages identiques, existences divergentes 1 . 

lis retrouvent evidemment les elements deja notes precedemment, mais egalement 
d'autres, tels que le faitbenefique que le jeune soit « coupe » de son environnement 
delinquant, ce qui est notamment favorise par le service militaire et par certains 
emplois. Enfin, il y a la volonte personnelle. Ainsi, beaucoup d'hommes, ecrivent-ils, 
se sont engages dans une « action transformatrice » tournee vers l'avenir. 

La conclusion generale que Ton peut tirer de l'etude de Sampson et Laub, 
ainsi que de multiples autres recherches sur la desistance, est que si une jeunesse 
delinquante constitue un facteur de risque pour la vie future, elle ne constitue pas 
pour autant un determinisme ineluctable. 



1. Sampson R.J. et Laub J.H. (1993). Crime in the Making : Pathways and Turning Points through 
Life, Cambridge, Harvard University Press. 

2. Laub J.H. et Sampson R.J. (2003). Shared Beginnings, Divergent Lives : Delinquent Boys to Age 
70, Cambridge, Harvard University Press. 

132 



Fiche 27 • Tout se joue-t-il dans I'enfance ? 



4. LES TOURNANTS DE L'EXISTENCE 



Dans leur recherche, Sampson et Laub parlent a plusieurs reprises de tournants 
de l'existence. Rares sont les etudes portant specifiquement sur ce theme. William 
R. Miller, de l'universite du Nouveau Mexique, et ses collegues ont enquete sur les 
changements subits et radicaux qui peuvent survenir dans la vie d'une personne 1 . 
Cinquante-deux personnes ont repondu a une annonce dans un journal local, 
demandant des volontaires « qui ont ete transformes dans une periode de temps 
relativement courte, qui ont eu un fort changement de leurs valeurs, emotions, 
attitudes et actions ». Cinquante d'entre elles, soit 96 %, ont estime que leur vie 
etait maintenant bien meilleure, grace a cette experience. Seules deux ont indique 
que leur vie avait empire apres 1' experience : l'une avait ensuite souffert d'un 
traumatisme, 1' autre avait subi un important revers financier. 

Les chercheurs n'ont repere aucun trait de personnalite specifique qui aurait 
pu eventuellement predisposer ces personnes a vivre une telle experience. « lis 
semblaient etre des individus ordinaires qui avaient vecu des experiences extraordi- 
naires. » Ces personnes ont eprouve deux types de changement : soit une experience 
de type mystique, c'est-a-dire un etat de conscience, ne durant generalement que 
quelques minutes, tres different de la conscience normale, et qui n'est pas un 
produit de la volonte ou du controle personnel ; soit une prise de conscience 
(insight), survenant soudainement avec une grande force, ce qui amene la personne 
a reconnaitre cette decouverte comme etant la verite authentique et a modifier 
radicalement sa perception d'elle-meme et de son environnement. Elle eprouve 
alors habituellement une intense emotion et un puissant sentiment de soulagement 
et de liberation. 

Dans les deux cas (experience mystique et prise de conscience), les personnes se 
sont senties liberees d' emotions negatives (peur, ressentiment, depression, colere, 
etc.) et envahies par un sentiment de bien-etre, de securite, de joie de vivre, et de 
paix, lequel etait toujours present des annees, voire des decennies plus tard. Leurs 
relations ont egalement ete transformees : depuis leur experience, elles souhaitent 
des amities moins nombreuses mais plus intimes, car elles n'apprecient plus les 
relations superficielles. Elles considerent leur changement comme un tournant 
central de leur vie, s'en souviennent precisement et desirent vivement en parler. 

Un autre chercheur, John Clausen, a enquete aupres de sujets adultes resilients 
(environ 55-60 ans) issus de families ouvrieres pauvres 2 . II leur a pose cette simple 
question : « Quand vous regardez avec du recul, pouvez-vous reperer un ou des 



§■ 1. Miller W.R. (2004). « The phenomenon of quantum change », Journal of Clinical Psychology, 

| 60 (5), 453-460. Miller, W. R., et C'deBaca, J. (1994). « Quantum change : Toward a psychology 

o- of transformation », in T Heatherton et J. Weinberger (ed.), Can Personality Change ?, 253-280, 

^ Washington, American Psychological Association Press. 

■B 2. Clausen J.A. (1995). « Gender, contexts, and turning points in adults' lives », in P. Moen, G.H. Elder 

q Jr. et K. Liischer, Examining Lives in Context, Perspectives on the Ecology of Human Development, 

© Washington, American Psychological Association. 

133 



Fiche 27 • Tout se joue-t-il dans I'enfance ? 



moments de votre vie que vous appelleriez un tournant de l'existence, un moment 
ou votre vie a vraiment pris une direction differente ? » 

La grande majorite des personnes interrogees ont repondu « oui », ces tournants 
consistant dans le fait d' avoir un emploi, de se marier et/ou de devenir parent. Dans 
cette enquete, les femmes mentionnent le travail presque aussi souvent que les 
hommes mais le mariage a provoque un changement bien plus profond chez elles 
que chez les hommes. La grande majorite des femmes voient leur mariage et leur 
famille comme la principale source de leur identite. Quant aux hommes, plus de la 
moitie d'entre eux disent que leur sentiment d'identite est principalement venu de 
leur travail, tout en considerant aussi que leur mariage a constitue un tournant et 
que leur femme a joue un role crucial dans leur vie. 

Decidement, non, tout ne se joue pas dans I'enfance ! 



5. BIBLIOGRAPHIE 



BEE H. (2003). Psychologie du developpe- LECOMTE J. (2004). Guerir de son enfance, 

ment : Les ages de la vie, De Boeck. Odile Jacob. 



GARDNER H. (2007). Faire evoluerles esprits, 
Paris, Odile Jacob. 



TREMBLAY R.E. (2008). Prevenir la violence 
des la petite enfance, Paris, Odile Jacob. 



HARRIS J. R. (1999). Pourquoi nos enfants 
deviennent ce qu'ils sont ? De la veritable VANDENPLAS-HOLPERC.(2003).LeZ)e'vefo/?- 

influence des parents sur la personnalite de lews pement psychologique a I'dge adulte et pendant 

enfants, Paris, Robert Laffont. la vieillesse, Paris, PUR 



134 



Femmes et hommes 
ont-ils une psychologie 

differente ? 




Femmes et hommes ont-ils des fonctionnements psychologiques sensiblement 
dissemblables ? Et, si oui, d'ou vient cette difference ? Le debat prend parfois la 
forme d'une polemique ou science et ideologie sont inextricablement melees. 

1. [.'AFFIRMATION DE DIFFERENCES 



Un moment fort du debat a eu lieu il y a une vingtaine d'annees, a l'occasion 
de la publication de l'ouvrage de Carol Gilligan, Une si grande difference 1 . 
Cette psychologue americaine reagissait aux resultats obtenus par Lawrence 
Kohlberg qui tendaient a montrer que les hommes atteignent en moyenne un 
niveau de developpement moral plus eleve que les femmes, ceci a partir de reponses 
a des questionnaires relatifs a des dilemmes moraux (par exemple, un homme 
a-t-il le droit de voler dans une pharmacie un medicament tres couteux, mais 
seul efficace pour sauver son epouse cancereuse ?) 2 . C. Gilligan soutenait que les 
hommes adoptent plutot des conceptions morales fondees sur les principes (ce qui 
correspond bien aux questionnaires elabores par Kohlberg), tandis que les femmes 
optent plutot pour une morale de la sollicitude (care). Elle a done mis au point 
d'autres types de questionnaires, plus aptes a evaluer cette forme de morale. 

Selon Deborah Tannen, professeur de linguistique a l'universite Georgetown, 
a Washington, hommes et femmes ont des modes de communication verbale tres 
differents 3 . Par exemple, les hommes sont a l'aise lorsqu'ils parlent en public, tandis 
que les femmes le sont quand elles parlent en prive. Pour la plupart des hommes, 
parler est d'abord un moyen de preserver leur independance et de conserver un 
statut dans un ordre social hierarchique, tandis que pour la plupart des femmes, 
la conversation sert avant tout a creer des liens avec les autres : elles s'efforcent 
done d'accentuer les ressemblances et d'evoquer les experiences communes ou 
equivalentes. En d'autres termes, 1' homme privilegierait son independance, la 
femme l'interdependance. Selon D. Tannen, ces differences d'expression, source 
de multiples tensions au sein des couples, viennent du fait que filles et garcons sont 
eleves dans des cultures essentiellement differentes. 



a. 1. Gilligan C. (2008). Une si grande difference, Paris, Flammarion. Le titre original en americain est 

►J In a different voice (D'une voix differente) (1982). 

■§ 2. Kohlberg L. (1981 et 1984). Essays on Moral Development (vol. 1 et 2). New York, Harper and 

| Row. 

© 3. Tannen D. (1993). Decidement, tu ne me comprends pas, Paris, Robert Laffont. 



Fiche 28 • Femmes et hommes ont-ils une psychologie differente ? 



Une synthese d'etudes sur les reactions au stress aboutit a des conclusions proches 
en montrant que les femmes ont tendance a reagir en prenant soin des autres et en 
tissant des liens, tandis que les hommes reagissent plutot par l'attaque ou la fuite 1 . 

2. L'ANDROGYNIE PSYCHOLOGIQUE 



Par ailleurs, la theorie de l'androgynie psychologique a modifie les conceptions 
psychologiques traditionnelles, qui donnaient des roles tres distincts a l'homme et 
a la femme. Selon Sandra Bern, qui est a l'origine de cette theorie 2 , 1' identification 
aux stereotypes masculins et feminins constitue un obstacle a l'epanouissement de 
l'individu. L'etre humain ideal (homme ou femme) est celui qui peut indifferemment 
adopter des comportements « feminins », comme la sensibilite a autrui, ou 
« masculins » tels que la fermete, voire l'agressivite selon les circonstances. 
La personne androgyne est plus autonome car elle peut user d'une plus large 
palette de comportements. Les differences essentielles ne se presentent done 
plus entre groupes humains (hommes/femmes) mais entre individus. Diverses 
etudes ont montre qu' environ un tiers de la population est psychologiquement 
androgyne. Plus precisement, les garcons sont plus souvent androgynes que les 
filles (36 % contre 29 %). Mais cette theorie a ete elle-meme critiquee, notamment 
par Fabio-Lorenzi-Cioldi, qui affirme que « nous pouvons douter du principal 
postulat de la theorie de l'androgynie psychologique, a savoir que l'individu "sexue", 
membre du groupe masculin ou feminin, serait en tant que tel dysfonctionnel, mal 
adapte 3 ». 

3. LE CERVEAU A-T-IL UN SEXE ? 



Le debat a pris une nouvelle tournure apres la publication d' articles et de livres 
sur la difference de fonctionnement du cerveau chez les hommes et chez les 
femmes. Certains vulgarisateurs ont meme utilise l'expression « sexe du cerveau ». 
Lune des principales protagonistes de ce debat est Doreen Kimura, professeure 
de psychologie a la Simon Fraser University, aux Etats-Unis 4 . Cette universitaire 
a mene diverses recherches et fait le bilan de celles d' autres chercheurs et en a 
conclu qu'il y a de multiples differences d'aptitudes entre hommes et femmes, 
et que celles-ci sont d'origine neuronale et hormonale. Ainsi, l'homme est bien 
meilleur que la femme dans la plupart des aptitudes de visee, comme le lancer de 
flechettes ou l'interception d'un projectile comme une balle. La femme, au contraire, 
tend a etre plus rapide que l'homme dans une serie de mouvements impliquant 
particulierement les doigts, ce qu'on appelle les aptitudes de fine motricite. La 



1. Taylor S.E., Klein L.C., Lewis B.P., Gruenewald T.L., Gurung R.A.R. et Updegraff J. A. (2000). 
« Biobehavioral responses to stress in females : Tend-and-befriend, not fight-or-flight », Psychological 
Review, 107 (3), 411-429. 

2. Bern S.L. (1974). « The measurement of psychological androgyny », Journal of Consulting and 
Clinical Psychology. 42, 155-162. 

3. Lorenzi-Cioldi F. (1994). Les Androgynes, Paris, PUR 

4. Kimura D. (2001). Cerveau d'homme, cerveau de femme ?, Paris, Odile Jacob. 

136 



Fiche 28 • Fennmes et hommes ont-ils une psychologie differente ? 

femme est plus sensible que l'homme aux stimuli exterieurs et s'avere meilleure 
pour lire les expressions faciales et corporelles, mais l'homme obtient de meilleurs 
resultats dans des exercices de rotation mentale. Les hommes ont des scores plus 
eleves en raisonnement mathematique tandis que les femmes reussissent mieux les 
exercices impliquant du calcul. 

D. Kimura, se situant explicitement dans le courant de la psychologie evolu- 
tionniste (fiche 9), affirme que revolution aurait exerce des pressions de selection 
differentes sur l'homme et sur la femme, l'homme etant probablement selectionne 
pour 1' orientation a longue distance, qui demande la capacite de reconnaitre une 
scene selon differents angles, et pour le lancer de precision, tandis que la femme au 
contraire, aurait ete selectionnee pour la fine motricite et pour la navigation sur de 
petites distances avec des reperes. 

Ces affirmations sont radicalement contestees par Catherine Vidal, neurobiolo- 
giste a l'lnstitut Pasteur, qui affirme que les differences de fonctionnement entre le 
cerveau feminin et le cerveau masculin ne sont pas flagrantes 1 . Sur plus d'un millier 
d'etudes en IRM, ecrit-elle, seules quelques dizaines ont montre des differences entre 
les sexes, guere plus marquees que celles qui separent le cerveau d'un violoniste et 
celui d'un matheux. On observe plus de variations entre les individus d'un meme 
sexe. Et meme si Ton admet ces differences, elles peuvent etre expliquees par 
1' education plutot que par revolution biologique. Par exemple, dans nos societes 
occidentales, les petits garcons sont inities tres tot a la pratique des jeux collectifs 
de plein air (comme le football), particulierement favorables pour apprendre a se 
reperer dans l'espace et a s'y deplacer. Ceci facilite la formation de circuits de 
neurones specialises dans l'orientation spatiale. En revanche, cette capacite est 
sans doute moins sollicitee chez les petites filles qui restent davantage a la maison, 
situation plus propice a utiliser le langage pour communiquer. 



4. BIBLIOGRAPHIE 



Buss D. (1997). Les Strategies de I'amour, 
Paris, Intereditions. 

CLOUTIER R. (2004). Les Vulnerabilites mas- 
culines, Montreal, Editions de l'Hopital Sainte- 
Justine. 

GEARY D. C. (2003). Hommes, femmes. 
L' evolution des differences sexuelles humaines, 
Bruxelles, De Boeck. 

GlLLIGAN C. (2008). Une si grande diffe- 
rence, Paris, Flammarion. 

Hurtig M.-C. et Pichevin M.-F. (dir.) (1986). 
La Difference des sexes, questions de psycholo- 
gie, Tierce. 



KlMURA D. (2001). Cerveau d'homme, cer- 
veau de femme ? Paris, Odile Jacob. 

LORENZI-ClOLDI F. (1994). Les Androgynes, 
Paris, PUF. 

MATLIN M. (2007). Psychologie des femmes, 
Bruxelles, De Boeck. 

TANNEN D. (2007). Decidement, tu ne me 
comprends pas, Paris, J'ai lu. 

VlDAL C. (2005). Cerveau, sexe et pouvoir, 
Paiis, PUF. 



© 



1. Vidal C. (2005). Cerveau, sexe et pouvoir, Paris, PUF. 



137 




Est-ce notre personnalite 
ou la situation qui nous 
pousse a agir ? 



Cette question a fait l'objet d'importants disaccords entre les representants de deux 
courants de recherche : la psychologie de la personnalite, qui considere que chaque 
individu possede des traits stables, et la psychologie sociale qui affirme que nos 
comportements sont essentiellement determines par le contexte (fiches 5 et 7). 

1. L'« ERREUR FONDAMENTALE » 



L'opposition frontale est surtout venue du livre d'un psychologue social, 
Walter Mischel Personnalite et evaluation, paru en 1968 1 . L'auteur y affirmait 
que pratiquement chaque trait psychologique variait considerablement selon 
les situations. Selon lui, les specialistes de la personnalite regardaient depuis 
de nombreuses annees dans la mauvaise direction et ne pouvaient done pas 
trouver les resultats attendus. La publication de ce livre a entraine, a partir du 
debut des annees 1970, une baisse sensible des recherches en psychologie de la 
personnalite ainsi que des cours universitaires dans cette discipline. Dans le monde 
francophone, un ouvrage a ete particulierement representatif de ce courant de 
pensee : Sommes-nous tous des psychologues ? de Jacques-Philippe Leyens, en 
1983 2 . L'auteur y denoncait l'« erreur fondamentale », e'est-a-dire la tendance a 
surestimer, dans nos explications psychologiques, le role de l'individu (les causes 
internes, la personnalite) et a sous-estimer les causes externes (les circonstances). 
Le premier exemple qu'il cite a cet egard (tres souvent mis en avant par les 
psychologues sociaux) concerne les etudes menees par Stanley Milgram sur la 
soumission a 1' autorite, aux debuts des annees 1960, qui est certainement la recherche 
de psychologie sociale la plus connue 3 . 

2. COMMENT EXPLIQUER LA SHOAH ? 



Imaginez la situation suivante : a la suite d'une petite annonce, deux personnes se 
presentent a un laboratoire de psychologie effectuant des recherches sur la memoire. 
L'experimentateur explique que l'une d'elles va jouer le role de « maitre » et 1' autre 
celui d'« eleve » dans un exercice d' associations de mots. 

L' experience commence, et a chaque nouvelle erreur de 1' eleve, le maitre doit 
infliger une decharge d'une intensite superieure de 15 volts a la precedente. Le 



1. Mischel W. (1968). Personality and Assessment, New York, Wiley and Sons. 

2. Leyens J. -P. (1983). Sommes-nous tous des psychologues ?, Bruxelles, Mardaga, 

3. Milgram S. (1974). Soumission a I'autorite, Paris, Calmann-Levy. 



Fiche 29 • Est-ce notre personnalite ou la situation qui nous pousse a agir ? 

maitre est rapidement amene a des intensites importantes. A 75 volts, l'eleve gemit. 
A 150 volts, il supplie qu'on arrete 1' experience. A 270 volts, sa reaction est un 
veritable cri d'agonie. Mais apres 330 volts, on n'entend plus rien ; l'eleve est 
completement silencieux. 

Si vous decouvrez cette experience pour la premiere fois, vous etes certainement 
horrifie, et vous pensez que vous auriez rapidement arrete d'appuyer sur les boutons. 
C'est d'ailleurs la reaction qu'ont eue de nombreux Americains a qui l'experience a 
ete decrite. Mais rassurons le lecteur : l'eleve etait en fait un comedien professionnel 
qui simulait la douleur. L' etude portait sur la soumission a l'autorite et c'est le 
« maitre » qui etait le veritable sujet de l'experience. 

Or, dans l'experience « standard », vingt-six personnes sur quarante, c'est-a-dire 
65 %, sont allees jusqu'a l'intensite maximale possible, soit 450 volts ! Plusieurs 
des maitres ont d'ailleurs cm que l'eleve etait mort a partir de 330 volts, mais ont 
neanmoins continue a infliger des chocs electriques. La conclusion majeure de 
Milgram est que « des gens ordinaires, depourvus de toute hostilite, peuvent, en 
s'acquittant simplement de leur tache, devenir les agents d'un atroce processus de 
destruction », si les circonstances s'y pretent. 

Cette recherche est decrite par les psychologues sociaux comme la preuve 
formelle que 1' impact de la situation est beaucoup plus important que celui de la 
personnalite. Or d'autres interpretations sont possibles, comme le souligne David 
Funder de l'universite de Californie 1 . 

Examinons comment se presentent les differentes « forces » en presence : 

Caracteristique Facilitant l'obeissance : Ordres de l'experimentateur (1) 

de la situation Facilitant la desobeissance : Cris de la victime (2) 

Trait Facilitant l'obeissance : Conformisme (3) 

de personnalite Facilitant la desobeissance : Empathie et/ou courage (4) 



L' interpretation habituelle consiste a dire que les ordres de l'experimentateur 
(caracteristique de situation (1)) ont plus d'impact que l'empathie ou le courage 
(trait de personnalite (4)). 

Mais il serait tout aussi justifie de dire que le conformisme (trait de personnalite 
(3)) a eu plus d'impact que les cris de la victime (caracteristique de situation (2)) 2 . 

Ceci n'est pas une simple vue de l'esprit comme Fa mis en evidence un 
ouvrage celebre dans l'univers des sciences humaines, para en 1950 aux Etats- 
Unis et qui n'a ete traduit en francais qu'en 2007, Etudes sur la personnalite 



►^ 1. Funder D.C. (2007). « Persons, situations and person-situation interactions », in O.P. John, R. 

~g Robins et L.A. Pervin (ed.), Handbook of Personality, Theory and research (3 e ed.), p. 568-580. 

a 

P 2. On pourrait aussi proposer que (1) a plus d'impact que (2), ce qui elimine les traits de personnalite, 

© ou que (3) a plus d'impact que (4), ce qui elimine l'aspect situationnel. 

139 



Fiche 29 • Est-ce noire personnalite ou la situation qui nous pousse a agir ? 

autoritaire 1 . L' interrogation de depart est la meme que celle de Milgram : comment 
un drame comme le nazisme a-t-il ete possible ? Mais la reponse est bien differente 
puisque cette enquete demontre 1' importance de la personnalite dans ce genre de 
comportement extreme. Differentes methodes sont utilisees (echelles d' attitude, 
enquetes d'opinion, tests projectifs et entretiens), et parmi celles-ci l'« echelle F » 
d' evaluation des tendances prefascistes, qui se situe veritablement au cceur de la 
recherche. Les sujets obtenant un score eleve a cette echelle ont generalement grandi 
aupres de parents distants qui ne toleraient pas les manifestations d'independance de 
la part des enfants. Le pere, souvent severe, a domine la famille, ce qui a provoque 
chez le tils une tendance a la soumission passive ainsi qu'un ideal de masculinite 
agressive. 

Cette education rigoureuse a genere chez 1' enfant un conflit durable entre un 
ressentiment envers ses parents, mais qui est refoule, et un besoin plus puissant 
de se soumettre a leur autorite. En grandissant, ces personnes font preuve a la 
fois de « surconformite » et d'une destructivite sous-jacente envers les institutions 
et coutumes etablies. L'antisemitisme serait ainsi le resultat du refoulement des 
pulsions agressives de l'individu et de leur projection sur des groupes minoritaires, 
en particulier les Juifs. 

Milgram, qui connaissait cette enquete, a d'ailleurs fait passer des tests 
d' autoritarisme a certains de ses sujets et constate que ceux qui avaient ete le 
plus loin dans 1' administration de chocs electriques presentaient une tendance 
significativement plus elevee a 1' autoritarisme. Inversement, une etude menee par 
Lawrence Kohlberg a montre que les personnes ayant un niveau eleve de principes 
moraux s'arretaient nettement plus tot que la moyenne des sujets. 

3. L'INTERACTION ENTRE LA PERSONNALITE ET LA SITUATION 



Tout ceci concerne une situation historique extreme, mais qu'en est-il dans la vie 
de tous les jours ? La majorite des chercheurs sont aujourd'hui convaincus qu'il 
est necessaire de prendre en compte a la fois la personnalite et le contexte. L'un 
des plus ardents defenseurs de ce point de vue est d'ailleurs Walter Mischel, le 
meme qui a critique les recherches sur la personnalite il y a une trentaine d'annees. 
Avec ses collaborateurs de l'universite Columbia, il a mene une enquete de terrain 
lors d'un camp de jeunes ayant des problemes de comportement 2 . Les resultats 
sont a la fois simples et remarquables. Prenons le cas de deux jeunes manifestant 
un niveau moyen identique d'agression. L'un d'eux reagissait de facon nettement 
plus agressive que les autres quand il etait mis en garde par un adulte, mais etait 
beaucoup moins agressif que la plupart des enfants quand un autre jeune l'abordait. 
En revanche, l'autre jeune avait des reactions exactement opposees : il reagissait 



1. Adorno T. (2007). Etudes sur la personnalite autoritaire, Paris, Allia. 

2. Mischel, W. (2004). « Toward an integrative science of the person », Annual Review of Psychology, 
55, 1-22. Mischel W. et Shoda Y. (1995). « A cognitive-affective system theory of personality : 
Reconceptualizing situations, dispositions, dynamics, and invariance in personality structure », 
Psychological Review, 102 (2), 246-268. 

140 



Fiche 29 • Est-ce notre personnalite ou la situation qui nous pousse a agir ? 

agressivement quand d'autres jeunes l'approchaient et etait tres docile avec les 
adultes. 

Ces observations reconcilient done les deux approches theoriques. Mischel 
resume ce constat par 1' expression faussement paradoxale de « theorie de la 
stabilite de la variation » : une personne peut etre particulierement agreable (ou 
courageuse, ou perseverante, etc.) dans telle situation, et fort desagreable (ou 
peureuse, etc.) dans telle autre. Ces relations entre situation et comportement 
de type Si... alors... fournissent une sorte de « signature comportementale de 
la personnalite ». Mischel propose une analogie avec une oeuvre musicale, dont 
les notes changent a tout moment, mais en respectant la structure globale de 
la composition. Notons cependant que la reaction ne fonctionne pas selon une 
mecanique simpliste de type stimulus-reponse car divers processus cognitifs et 
emotionnels se mettent alors en place, lies aux experiences anterieures de l'individu. 

Par ailleurs, la relation entre personnalite et situation est rarement fortuite. Car 
d'une part, le milieu dans lequel se trouve un individu est susceptible de former sa 
personnalite ; et inversement, les gens selectionnent, ou meme creent, des situations 
qui sont en accord avec leurs traits de personnalite. Un individu agressif a plus 
de probabilites de se retrouver dans un groupe violent qu'une personne calme ; 
une personne ay ant des penchants altruistes va s'impliquer avec d'autres dans une 
action benevole, etc. 

4. UNE OPPOSITION REVOLUE 



Un bilan tres vaste, rassemblant quatre cent soixante quatorze syntheses de 
recherche en psychologie sociale sur des themes tres divers, a montre que la force 
respective de l'impact de la situation et de la personnalite est quasiment identique 1 . 

Une etude experimentale a clairement mis cela en evidence 2 . Soixante-dix 
etudiants et soixante-dix etudiantes ont ete observes dans deux conditions. Dans la 
premiere, deux etudiants de sexe oppose qui ne se connaissaient pas se retrouvent 
dans une petite piece ne contenant qu'un canape et une camera. L'experimentateur 
leur dit qu'ils peuvent parler de tout ce qu'ils souhaitent, leur precise qu'il va revenir 
dans quelques minutes, active la camera et sort. La seconde situation a lieu quelques 
semaines plus tard ; elle est identique, si ce n'est que chaque sujet se retrouve avec 
une personne differente de la premiere fois (mais toujours de l'autre sexe) et que 
e'est la seconde experience de ce genre pour chacun. 

Des chercheurs analysent ensuite les sequences filmees, sans avoir d' informations 
sur les participants, en evaluant les signes de tension ou de detente, le ton de la 
voix, etc. Lors de la premiere seance, les gens sont plutot embarrasses, tendus et 
distants ; a la seconde seance, ils sont plus relaxes, plus expressifs, parlent avec 



►^ 1. Richard F.D., Bond C.F. Jr. et Stokes-Zoota J.J. (2003). « One hundred years of social psychology 

~g quantitatively described », Review of General Psychology, 7(4), 331-363. 

a 

P 2. Funder D.C. et Colvin C.R. (1991). « Explorations in behavioral consistency : properties of persons, 

© situations, and behaviors », Journal of Personality and Social Psychology, 60 (5), 773-794. 

141 



Fiche 29 • Est-ce notre personnalite ou la situation qui nous pousse a agir ? 

plus d'aisance. Tout ceci, qui est facilement comprehensible, plaide clairement en 
faveur du pouvoir de la situation. 

Cependant, un autre resultat est apparu, tout aussi comprehensible : les personnes 
les plus expressives au cours de la premiere seance sont toujours les plus expressives 
dans la seconde ; de meme pour les plus reservees, etc., ce qui montre l'importance 
de la personnalite. 

Certaines comparaisons entre les deux groupes de resultats sont d'ailleurs 
instructives. Par exemple, les manifestations de gene font partie des comportements 
qui diminuent le plus d'une seance a 1' autre, mais ce sont egalement ceux qui restent 
le plus stables si Ton compare les individus entre eux. Un tel resultat montre de 
toutes evidences, l'impact a la fois de la situation et de la personnalite. 

L' opposition radicale entre deux camps semble aujourd'hui bien revolue. La 
voie est desormais ouverte pour une analyse plus fine du fonctionnement de l'etre 
humain : mieux comprendre quel trait de personnalite et quelle situation favorisent 
ou limitent tel type de comportement. 

5. BIBLIOGRAPHIE 

Voir la bibliographie des fiches 5 et 7. 



142 



Nos decisions sont-elles 
fondees sur la raison 
ou sur les emotions ? 




Les philosophes ont adopte des conceptions fort differentes du role respectif des 
emotions et de la raison. Platon, le premier auteur ayant elabore une analyse 
systematique du fonctionnement humain, considerait que les emotions etaient une 
composante inferieure que la raison, bonne par essence, devait maitriser. Cette idee 
sera reprise par Descartes et Kant, mais remise en cause par Pascal qui, certes, 
valorise la raison, mais declare egalement que « le coeur a ses raisons que la raison 
ne connait point » et qui estime que la vraie foi consiste a aimer un « Dieu sensible 
au coeur, non a la raison ». 

1. CE QUE NOUS APPRENNENT LES PATIENTS AU CERVEAU LESE 

En psychologie, la revolution cognitive (fiche 4) a genere un interet considerable 
pour le raisonnement et a mis a l'ecart l'etude des emotions. Or celles-ci font un 
retour en force depuis une vingtaine d'annees (fiche 6). L'un des moments forts de 
cette reconquete a ete la publication de l'ouvrage du neurologue Antonio Damasio, 
L'Erreur de Descartes 1 . L' auteur reprend l'etude d'une personne celebre dans 
l'histoire de la neuropsychologie, Phineas Cage, dont le caractere avait radicalement 
change apres qu'une barre de metal de trois centimetres de diametre eut traverse 
son cerveau en 1848. L'homme a survecu et ses facultes intellectuelles ne semblent 
pas avoir ete affectees. En revanche, lui qui etait tres apprecie de ses proches et de 
ses collegues, devint irascible et grassier et finit dans la solitude et la misere. 

Par ailleurs, Damasio a eu parmi ses patients des personnes atteintes de lesions 
plus ou moins identiques a celles de Phineas, et souffrant des memes troubles. 
Ces personnes semblent ne pas ressentir d'emotions, ce qui a conduit Damasio a 
poser l'hypothese d'une relation de cause a effet : la lesion de zones cerebrales 
particulierement consacrees aux fonctions emotionnelles est a l'origine d'attitudes 
et de choix desastreux dans la vie quotidienne, alors meme que les capacites de 
raisonnement sont preservers. L' observation de ces patients « suggere que la froide 
strategie invoquee par Kant et d'autres auteurs, ressemble plus a la facon dont les 
personnes atteintes de lesions prefrontales precedent pour prendre une decision 
qu'a celle des individus normaux ». Selon cet auteur, les emotions sont necessaires 
pour prendre de bonnes decisions, car le cerveau humain fonctionne « comme s'il 
existait une passion fondant la raison ». 



Q 



© 1. Damasio A.R. (1995). L'Erreur de Descartes, Paris, Odile Jacob. 



Fiche 30 • Nos decisions sont-elles fondees sur la raison ou sur les emotions ? 

Une anecdote illustre bien ce trouble. Un jour, Damasio demande a un patient 
de choisir entre deux dates pour leur prochain rendez-vous. Celui-ci se lance alors 
calmement dans une interminable et ennuyeuse analyse de couts et profits... jusqu'a 
ce que Damasio lui dise qu'il devait venir le second des deux jours proposes. Le 
patient lui repond simplement : « C'est tres bien », range son agenda et s'en va. 

2. LES MARQUEURS SOMATIQUES 

Pour expliquer ce role des emotions dans la prise de decision, Damasio propose le 
concept de « marqueurs somatiques ». Certaines zones cerebrales, essentiellement 
le cortex prefrontal et l'amygdale, se trouvent activees par des stimulations primaires 
(la sensation agreable ou deplaisante qui accompagne une perception ou une action) 
et secondaries (le souvenir et/ou l'imagination de ces sensations). Damasio designe 
cette perception sous le nom de « marqueur », car elle agit a la facon d'un repere, 
et la qualifie de « somatique » puisqu'elle concerne le corps (soma est le nom 
du corps en grec). Un marqueur somatique fonctionne comme un signal d'alarme 
automatique qui dit, par exemple : « Attention ! Ce choix risque de conduire a un 
resultat nefaste », ce qui incite la personne a envisager une autre solution. 

Damasio ne rejette toutefois pas le raisonnement dans la prise de decision. 
Selon lui, les marqueurs somatiques, lies aux emotions, nous permettent d'eliminer 
automatiquement, sans meme y reflechir, un certain nombre d'options, ce qui facilite 
ensuite le travail de raisonnement. 

3. NOTRE CERVEAU CONFRONTE A DES DILEMMES 



L'hypothese des marqueurs somatiques a recu de multiples confirmations, en 
particulier dans des etudes portant sur des dilemmes moraux. Voici une experience 
particulierement troublante a cet egard 1 . On presente a des sujets le texte suivant : 
« Un bus se dirige vers cinq personnes qui seront tuees s'il continue sur sa trajectoire. 
Le seul moyen de les sauver est de donner un coup de volant qui modifiera la 
trajectoire du bus, et il tuera une seule personne au lieu de cinq. Devriez-vous devier 
le bus afin de sauver cinq personnes aux depens d'une ? » La plupart des gens 
respondent oui. 

Les chercheurs presentent parallelement a d'autres personnes la situation 
suivante : « Un bus se dirige vers cinq personnes qui seront tuees s'il continue 
sur sa trajectoire. Vous vous tenez debout pres d'une forte personne que vous ne 
connaissez pas, sur un pont qui enjambe la rue, juste entre le bus qui arrive et les 
cinq personnes. Le seul moyen de les sauver est de pousser cet etranger par-dessus 
la passerelle. II mourra si vous le faites, mais son corps arretera le bus et empechera 
celui-ci de toucher les cinq personnes. Devriez-vous sauver les cinq personnes en 
poussant cet inconnu ? » La plupart des gens respondent non. 



1. Greene J.D., Sommerville R.B., Nystrom L.E., Darley J.M. et Cohen J.D. (2001). « An fMRI 
investigation of emotional engagement in moral judgment », Science, 293, 14 . 2105-2108. 

144 



Fiche 30 • Nos decisions sont-elles fondees sur la raison ou sur les emotions ? 

Par ailleurs, il leur est tres difficile de fournir une justification rationnelle 
satisfaisante a cette difference. En fait, la principale difference entre les deux 
situations n'est pas d'ordre rationnel, mais emotionnel : pousser soi-meme 
directement quelqu'un vers la mort est un acte plus significatif emotionnellement 
que de devier un bus. D'ailleurs, conformement a l'hypothese des marqueurs 
somatiques, il se passe physiologiquement quelque chose de different chez les 
sujets, selon qu'ils sont confronted a tel ou tel dilemme, comme nous allons le voir. 

En effet, les auteurs de cette etude ont utilise une batterie de soixante dilemmes 
pratiques, qu'ils ont divises en trois categories : 

• dilemmes non moraux : decider de voyager en bus ou en train en fonction de 
certaines contraintes de temps ; choisir lequel de deux bons d' achat utiliser dans 
un magasin ; 

• dilemmes moraux personnels : dilemme du pont presente ci-dessus ; voler les 
organes d'une personne pour les distribuer a cinq autres ; 

• dilemmes moraux impersonnels : dilemme du bus devie presente ci-dessus ; 
garder ou non 1' argent trouve dans une valise perdue ; voter ou non pour une 
politique dont on prevoit qu'elle causera plus de morts qu'une politique alternative. 

Les participants repondaient a chaque dilemme en indiquant s'ils jugeaient que 
Taction proposee etait appropriee ou non ; pendant ce temps, leur fonctionnement 
cerebral etait examine par le biais de l'imagerie par resonance magnetique 
fonctionnelle. Les resultats sont impressionnants et montrent une claire repartition, 
surprenante, en deux categories : d'un cote, les dilemmes non moraux et les 
dilemmes moraux non personnels, de l'autre cote, les dilemmes moraux personnels. 
Ces derniers generent une activite cerebrale nettement plus importante dans des zones 
liees a 1' emotion que ne le font les deux autres formes de dilemmes. Inversement, 
ceux-ci generent une activite cerebrale nettement plus importante dans des zones 
liees a la memoire de travail que ne le font les dilemmes moraux personnels. 

Ainsi, le dilemme du pont et d' autres dilemmes moraux personnels du meme 

type entrainent essentiellement une activite emotionnelle, avant qu'intervienne tout 

traitement rationnel. Et selon l'hypothese des marqueurs somatiques, c'est bien cela 

que nous ressentons sans nous en rendre compte et qui nous conduit a considerer 

S comme immoral l'acte de jeter une personne par-dessus le pont. 

C 

I 4. LES EMOTIONS, FONDEMENT DE LA MORALE ? 



Jonathan Haidt, jeune professeur de psychologie a l'universite de Virginie, s'est 
precisement penche sur les « emotions morales », c'est-a-dire les emotions dont 
l'impact est dirige au-dela de la personne, « qui sont liees aux interets ou au bien-etre 
de la societe ou au moins de personnes autres que le sujet lui-meme 1 ». II propose 
une interpretation radicale du rapport entre emotions et raisons dans le jugement 



■B 1. Haidt J. (2007). The new synthesis in moral psychology, Science, 316, 18 may, 998-1002. Haidt, J. 

^ (2002). « The moral emotions », in R.J. Davidson, K.R. Scherer et H.H. Goldsmith (ed.), Handbook 

© of Affective Sciences. Oxford, Oxford University Press, 852-870. Haidt, J. (2001). « The emotional 

145 



Fiche 30 • Nos decisions sont-elles fondees sur la raison ou sur les emotions ? 

moral chez l'etre humain. Selon lui, ce sont les emotions qui sont a la source de la 
morale humaine concrete (par exemple, la sympathie en reponse a la souffrance, la 
colere envers les personnes ingrates, 1' affection pour les proches et les amis, etc.). 

Nos choix moraux relevent, selon Haidt, d'« intuitions morales », c'est-a-dire 
de processus rapides et automatiques, d'origine emotionnelle, au cours desquels 
une sensation evaluative du bien/mal ou de 1' appreciation/aversion relative aux 
actions ou au caractere d'une personne apparait a la conscience sans passage par un 
traitement rationnel. 

Ce n'est que dans un deuxieme temps que survient le raisonnement moral, 
activite mentale consciente et controlee, qui consiste a transformer en jugement 
moral cette information sur les gens et leurs actions. C'est generalement un processus 
« apres-coup » au cours duquel nous cherchons a confirmer notre reaction intuitive 
initiale. Haidt met en avant plusieurs arguments a ce propos, tires de diverses 
recherches : 

• les gens ont des reactions quasi instantanees a des scenes ou des histoires de 
violations morales ; 

• les reactions emotionnelles sont generalement de bons predicteurs des jugements 
et des comportements moraux ; 

• manipuler les reactions emotionnelles, par exemple par l'hypnose, peut modifier 
les jugements moraux ; 

• les gens peuvent savoir intuitivement que quelque chose est mauvais, meme 
quand ils ne peuvent pas expliquer pourquoi. 

5. QUAND LA JUSTICE ACCORDE UNE PLACE A L'EMOTION, 

LE CRIME DIMINUE 



Cette these radicale fait evidemment l'objet de fortes discussions dans le monde 
de la psychologie universitaire 1 . Notons cependant que le debat raison-emotion n'est 
pas qu'un passe-temps academique, car il a, dans certains domaines, d'importantes 
implications. C'est le cas de la justice. Le systeme de justice criminel s'efforce de 
controler l'emotion, d'aborder le crime rationnellement et sans passions. Or les 
emotions s'inserent inevitablement dans le proces, qu'il s'agisse d'empathie pour la 
victime, de colere envers l'agresseur, etc. En 1999, Susan Bandes publiait un ouvrage 
collectif au titre significatif, Les Passions de la loi, dans lequel elle declarait qu'« il 
est non seulement impossible, mais egalement indesirable d'eliminer l'emotion du 
processus de raisonnement. Dans ce sens, l'emotion associee a la cognition conduit 



dog and its rational tail : A social intuitionist approach to moral judgment », Psychological Review, 

108(4),814-834. 

1. Voir par exemple l'echange publie dans la Psychological Review de 2003, 1 10 (1), 193-198. 

146 



Fiche 30 • Nos decisions sont-elles fondees sur la raison ou sur les emotions ? 

a une perception plus exacte et, en fin de compte, a de meilleures decisions (plus 
pertinentes, plus morales, plus justes) 1 ». 

Signalons au passage qu'une forme de justice, encore peu pratiquee en France, 
accorde une large place aux emotions : la justice restauratrice. Essentiellement 
fondee sur des mediations entre agresseur et victime, elle permet a la victime 
d'exprimer sa souffrance, ce qui conduit souvent 1' agresseur a eprouver de la 
culpabilite et de l'empathie a l'egard de la victime. Ce processus conduit a une 
reduction notable de la recidive de la part des agresseurs 2 . 

6. BIBLIOGRAPHIE 

BLANC N. (2006). (dir.) Emotion et cognition, DAMASIO A.R. (1999). Le Sentiment meme 

Paris, In Press. de soi, Paris, Odile Jacob. 

Chanouf A. et Rouan G. (2002). Emotions Damasio A.R. (1995). L'Erreur de Des- 

et cognitions, Bruxelles, De Boeck. cartes, Paris, Odile Jacob. 

DAMASIO A.R. (2003). Spinoza avait raison, KlROUAC G. (dir.) Cognition et emotions, 

Paris, Odile Jacob. Saint-Nicolas, Presses de l'Universite Laval. 



© 



1. Bandes S. A. (1999). The Passions of Law, New York, New York University Press, p. 7. Voir aussi 
Maroney T. A. (2006). « Law and emotion : a proposed taxonomy of an emerging field », Law and 
Human Behavior, 30, 119-142. 

2. Latimer J., Dowden C. et Muise D. ( 2001). L'Efficacite des pratiques de la justice reparatrice. 
Meta-analyse, direction de la Recherche et de la Statistique, ministere de la Justice du Canada, Ottawa. 



147 




Quelles differences 
y a-t-il entre I'animal 
et l'etre humain ? 



L'etre humain est-il essentiellement un animal ou, au contraire, radicalement 
different des autres especes vivantes ? Cette question a ete longtemps le domaine 
reserve des philosophes, avec par exemple d'un cote Descartes et Kant, qui 
pronaient la discontinuite radicale entre l'humain et I'animal, et de l'autre Aristote 
et Montaigne, qui pensaient qu'il n'y a pas de difference de nature entre les deux, 
mais seulement de degre. 

Certes, le sens commun immediat nous conduit plutot a penser que l'etre humain 
differe nettement des autres especes : imagine-t-on un chimpanze fabriquer une 
voiture ou envoy er un... chimpanze sur la Lune ? Cependant, des qu'il s'agit de 
fournir une definition precise, operationnelle, de cette difference, la question devient 
plus epineuse. Prenons 1' exemple du langage : beaucoup d'animaux communiquent 
entre eux, mais s'agit-il veritablement de langage ? En fin de compte, a partir de 
quel degre de complexite peut-on parler de langage ? 

1. QUAND LES ANIMAUX S'HUMANISENT 



Cette question de la continuite/discontinuite entre I'animal et l'humain interesse 
particulierement les ethologues (specialistes du comportement), les paleoanthropo- 
logues (paleontologues specialisees dans l'espece humaine), les anthropologues, 
les primatologues et... les psychologues. 

Une regie explicite longtemps admise chez les ethologues etait de s'interdire 
toute forme d'anthropomorphisme. Ce terme designe l'utilisation de caracteristiques 
humaines pour decrire et/ou expliquer le comportement d'animaux. Mais ce principe 
de base est profondement remis en question depuis plusieurs decennies, en raison 
d'un double changement de regard : 

• sur I'animal, car les ethologistes se sont rendus a l'evidence : les animaux peuvent 
eprouver des emotions, developper des processus cognitifs, etc. ; 

• sur l'etre humain, car de plus en plus de specialistes des sciences humaines 
considerent que de nombreux comportements humains sont directement influences 
par nos racines animales (fiche 9). 

Une nouvelle science voit le jour a partir de la fin des annees 1970, l'ethologie 
cognitive, qui s' interesse non seulement aux comportements animaux, mais plus 
encore aux facteurs susceptibles d'expliquer ces comportements. Le mot cognitif 
est d'ailleurs restrictif puisque les chercheurs operant dans ce courant de recherche 
s'interessent egalement aux fondements emotionnels, subjectifs, voire moraux 



Fiche 31 • Quelles differences y a-t-il entre I'animal et I'etre humain ? 

des comportements animaux. Donald Griffin fait figure de pionnier en proposant 
que les animaux ont des images mentales des objets et des evenements et ont des 
aptitudes a l'intentionnalite et a 1' anticipation 1 . Plus encore, de nombreux chercheurs 
estiment de nos jours que beaucoup d' animaux ont une personnalite individuelle : 
par exemple, certains animaux sont plus ou moins introvertis ou extravertis. Une 
synthese realisee en 2001 a revele que sept cent quatre-vingt-sept recherches 
abordaient cette question de la personnalite des animaux 2 . Elles concernent non 
seulement des singes, des chats ou des chiens, mais egalement des ours, des lions, 
des ecureuils, des cochons, voire meme des papillons et des pieuvres ! 

Seront d'abord presentees ici les connaissances conduisant a penser que certains 
animaux (surtout les grands singes) possedent des facultes identiques a celles de 
I'etre humain, puis celles incitant a preserver une part de difference. 

2. LA THESE DE LA CONTINUITE ENTRE L'ANIMAL ET L'HUMAIN 



Le statut unique de I'etre humain a ete progressivement remis en question, car 
les principales caracteristiques que Ton a crues specifiques a 1' humain ont ensuite 
ete constatees chez des animaux, en particulier les grands singes. C'est le cas de 
caracteristiques : 

• comportementales : bipedie ; 

• cognitives : conscience de soi, langage, intelligence, utilisation d'outils ; 

• sociales : tabou de l'inceste, chasse, guerre, politique, culture, mensonge, morale, 
empathie. 

Prenons quelques exemples, a titre illustratif. 

| La conscience de soi 

Elle a essentiellement ete mise en evidence par le « test du miroir ». On peint un 
signe sur un animal a son insu, pendant son sommeil ou apres anesthesie, puis on 
le place face a un miroir. Au debut, il pense se trouver confronte a un congenere, 
mais ensuite certains individus presentent des comportements qui montrent qu'ils 
comprennent que le signe est place sur leur propre corps. Des chimpanzes touchent 
la tache avec leur main 3 , une elephante touche une croix avec sa trompe, une femelle 
dauphin se dirige vers le miroir, part ensuite frotter sur la paroi du bassin la partie 
du corps marque, fait ensuite plusieurs allers -re tours avec, a chaque fois, moins de 
substance coloree sur son corps. 



a 



L'utilisation d'outils 

Dans les annees 1960, l'anthropologue Louis Leakey etait convaincu que I'etre 
humain etait seul a utiliser des outils. Mais quelques annees plus tard, son assistante 



►J 1. Griffin D. (1984). Animal Thinking, Harvard University Press. 

~g 2. Gosling S.D. (2001). « From mice to men : what can we learn about personality from animal 

2 research ? », Psychological Bulletin, 127 (1), 45-86. 

© 3. Gallup G.G., Jr. (1970). « Chimpanzees : self-recognition », Science 167, 86-87. 

149 



Fiche 31 • Quelles differences y a-t-il entre I'animal et I'etre humain ? 

Jane Goodall demontre que les chimpanzes utilisent egalement des outils pour 
attraper des insectes 1 . Depuis, les observations se sont multipliees : un chimpanze 
introduit une tige dans une fourmiliere ou une termitiere. Les insectes s'agrippent a 
la tige, le chimpanze la retire et se delecte des animaux. 

Un autre comportement a ete tres etudie par les primatologues : le cassage des 
noix chez les chimpanzes. Les singes utilisent une pierre comme marteau et une 
grosse racine ou une pierre comme enclume. D'autres usages d'outils ont egalement 
ete constates. Par exemple, on a recemment observe des gorilles utilisant des Cannes 
pour tater la profondeur d'un cours d'eau avant de s'y aventurer. 

I Les comportements sociaux et moraux 

Les grands singes ont des fonctionnements sociaux particulierement complexes, 
lis peuvent faire usage de strategies politiques, par exemple deux males peuvent 
se coaliser pour renverser le chef du groupe, des chimpanzes peuvent servir 
de mediateurs(trices) lors de conflits, Les singes, surtout les bonobos, peuvent 
manifester de l'empathie, de la gratitude, ont le sentiment de ce qui est juste ou non, 
peuvent faire preuve de generosite et d'altruisme, etc. 

La decouverte de comportements moraux et altruistes chez les animaux a 
fortement bouleverse notre regard sur eux. Songeons un instant a l'adjectif 
« bestial », utilise pour decrire des individus et des comportements particulierement 
violents ; ou inversement a l'adjectif « humain » pour les actes bienveillants. 

L'empathie, capacite a se mettre a la place des autres, a d'ailleurs ete observee 
chez des rats depuis un demi-siecle deja. En 1959, un article au titre surprenant pour 
l'epoque, « Les reactions emotionnelles des rats a la douleur d'autrui » 2 , montrait 
que ces animaux arretent d'appuyer sur un levier commandant la distribution de 
nourriture si cette action envoie en meme temps une decharge electrique a un 
congenere. 

En 2002, Frans de Waal, le primatologue qui a le plus agi ces dernieres annees 
en faveur de la these de la continuite, publie avec Stephanie Preston une synthese 
de travaux sur l'empathie, mettant en evidence la presence de ce comportement 
chez divers animaux 3 . En particulier, il cite une meta-analyse de plus de deux mille 
comptes rendus d' observations qui ont mis en evidence trois types d'empathie chez 
les singes : emotionnelle, cognitive (capacite a percevoir les etats mentaux d'autrui), 
et comportementale (aide bien adaptee). Les singes les plus doues d'empathie sont 
les bonobos, espece biologiquement tres proche a la fois des chimpanzes et de I'etre 
humain. II cite par exemple le cas de Kuni, une femelle bonobo du zoo Twycross en 
Angleterre, qui a ramasse un jour un etourneau assomme a la suite d'un choc contre 
la vitre de son enclos. Comme l'oiseau ne bougeait pas, Kuni l'a lance en l'air, mais 



1. Van Lawick-Goodall J. (1971). Les Chimpanzes et Moi, Paris, Stock. 

2. Church R.M. (1959). « Emotional reactions of rats to the pain of others », Journal of Comparative 
and Physiological Psychology, 52, 132-134. 

3. Preston S. D. et De Waal F.B.M. (2002). « Empathy : its ultimate and proximate bases », Behavioral 
and Brain Science, 25, 1-20. 

150 



Fiche 31 • Quelles differences y a-t-il entre I'animal et I'etre humain ? 

il a seulement volete. Kuni l'a ramasse, a grimpe au plus haut de l'arbre le plus 
eleve, a deplie delicatement les ailes de l'oiseau, une aile dans chaque main, avant 
de le lancer dans l'air. Comme l'oiseau restait dans l'enceinte, Kuni l'a protege 
pendant un long moment de la curiosite d'un jeune singe. II a finalement reussi a 
s'envoler. 

Selon De Waal, « il n'existe pas une seule tendance que nous ne partagions avec 
ces gais lurons velus dont nous adorons nous moquer ». 

... ET LA THESE DE LA SPECIFICITE HUMAINE 



Qu'ont a repondre, face a cela, les partisans de la these de la discontinuite 
animal/etre humain ? lis reconnaissent certes que les animaux (surtout les grands 
singes) ont des aptitudes bien superieures a ce que Ton croyait initialement, mais 
elles n'atteignent pas, selon eux, le meme niveau de complexite que chez I'etre 
humain. En fait, l'impression generale qui ressort, a la lecture de leurs ecrits, c'est 
que I'etre humain est le seul a atteindre un niveau « meta », de second degre, dans 
beaucoup d' operations, en particulier cognitives. 

I Le langage et la communication 

Par exemple, grace a la langue des signes, certains chimpanzes sont parvenus a 
apprendre plusieurs centaines de mots (contre cinquante mille ou cent mille pour 
un etre humain). lis sont done capables d'utiliser un symbole pour un concept. 
En revanche, la capacite syntaxique, e'est-a-dire l'aptitude a combiner des mots 
pour former de nouvelles significations leur est quasiment etrangere. Selon Jacques 
Vauclair, elle « ne depasse pas le stade d'une grammaire a deux mots 1 ». 

Ce meme auteur souligne que « les chimpanzes peuvent comprendre et utiliser 
le geste de pointage dans un contexte de demande (pointer du doigt vers un 
experimentateur pour attirer son attention vers un objet alimentaire), mais ils ne 
peuvent apparemment pas concevoir la signification du pointage chez l'homme ». 



9 



L'action collective intentionnelle 

Michel Tomasello, l'un des plus fervents partisans de la these de la discontinuite, 
affirme certes que I'etre humain partage certaines caracteristiques avec les grands 
singes, mais que la cognition humaine est unique en raison de sa nature collective. En 
2005, Tomasello a publie avec ses collegues chercheurs, un long article expliquant 
que la difference cruciale entre la cognition humaine et celles des autres especes 
est P« intentionnalite partagee », e'est-a-dire l'aptitude a participer avec les autres 
a des activites en collaboration, sur la base d'intentions et d'objectifs communs 2 . 
Meme si certains animaux peuvent comprendre les objectifs et intentions des autres, 
seul I'etre humain a la motivation de partager ces elements pour agir avec d'autres. 



^ 1. Vauclair J. (2002). U Homme et le Singe. Psychologie comparee, Paris, Flammarion. 

■§ 2. Tomasello M., Carpenter M., Call J., Behne T. et Moll H. (2005). « Understanding and sharing 

q intentions : The origins of cultural cognition », Behavioral and brain sciences, 28 (5), 675-69 1 . Voir 

© egalement, dans le meme numero, les articles critiques et la reponse de Tomasello. 

151 



Fiche 31 • Quelles differences y a-t-il entre I'animal et I'etre humain ? 



Q 



Plusieurs auteurs ont fait des commentaires critiques sur cet article, affirmant par 
exemple que les tactiques de chasse des chimpanzes, des lions et des hyenes sont 
fondees sur une intentionnalite partagee. Tomasello leur a repondu en fournissant 
divers arguments, notamment le fait que la chasse en commun peut tres bien etre 
le resultat de l'addition d'actions individuelles plutot que le fruit d'une intention 
partagee, et que seule une methodologie de type experimental permettrait d'eclaircir 
la question. 

Les meta-outils 

Autre exemple, bien que certaines especes utilisent des outils, il ne semble pas 
qu'elles utilisent de meta-outil (des outils destines a fabriquer d'autres outils). Mais 
tout depend du sens que Ton donne aux mots. En effet, pour certains auteurs, les 
chimpanzes utilisent un meta-outil lorsqu'ils se servent d'un caillou pour stabiliser 
l'enclume de pierre qui leur sert pour casser des noix. 



4. BIBLIOGRAPHIE 



DECONCHY J. -P. (2000). Les Animaux sur- 
natures, la construction mentale de la singula- 
rity humaine, Grenoble, Presses universitaires 
de Grenoble. 

De Waal F. (2006). Le Singe en nous, Paris, 
Fayard. 

DE Waal F. (1997). Le Bon Singe ; les bases 
naturelles de la morale, Paris, Fayard. 

De Waal F. (1990). La Politique du chim- 
panze, Monaco, Le Rocher. 

DENTON D. (1998). L' Emergence de la 
conscience : de I'animal a I'homme, Paris, Flam- 
marion. 

HAUSER M. (2002). A quoi pensent les ani- 
maux ? Paris, Odile Jacob. 



LESTEL D. (2003). Les Origines animates de 
la culture, Paris, Flammarion. 

PlCQ P. (2002). Le singe est-il le frere de 
I'homme ? Le Pommier. 

PREMACK D. et PREMACK A. (2003). Le Bebe, 
le Singe et V Homme, Paris, Odile Jacob. 

PROUST J. (2003). Les animaux pensent-ils ? 
Paris, Bayard/Centurion. 

TOMASELLO M. (2004). Aux origines de la 
cognition humaine, Paris, Retz. 

VAUCLAIR J. (2002). L'Homme et le singe. 
Psychologie comparee, Paris, Flammarion. 

VAUCLAIR J. et KREUTZER M. (dir.) (2004). 
L'Ethologie cognitive, Paris, Ophrys/Maison des 
sciences de I'homme. 



152 



Notre esprit influence-t-il 

notre sante ? 




L' influence de 1' esprit sur le corps est certainement l'un des themes les plus 
fascinants du fonctionnement de l'etre humain. Cet univers, longtemps mysterieux, 
revele progressivement ses secrets. 

1. L'EFFET PLACEBO ET SES FONDEMENTS NEUROBIOLOGIQUES 

L'une des facettes de cet univers est l'effet placebo. Cette expression donne 
parfois lieu a un quiproquo. Certaines personnes disent parfois d'un medicament : 
« Ce n'est qu'un placebo », signifiant par la que le produit n'a aucun effet. En fait, 
un placebo est une substance ou une procedure qui n'a pas de pouvoir medical en 
soi, mais qui, par sa simple presence, entraine un effet therapeutique. II y a done 
un veritable impact, ce que Ton appelle precisement l'effet placebo. C'est si vrai 
que les placebos copient le mode d' action des medicaments : ils peuvent avoir des 
effets secondaries negatifs, deux pilules de placebo sont plus efficaces qu'une seule, 
ou encore une grosse gelule est plus efficace qu'une petite. 

Cet effet placebo est parfois impressionnant. Une synthese d'etudes sur les 
medicaments antidepresseurs a conclu que 75 % de l'efficacite de ces produits 
releve de l'effet placebo 1 . Meme une maladie neurodenegerative telle que la 
maladie de Parkinson est sensible a l'effet placebo. Cette maladie est liee a un 
deficit en dopamine, qui est un neurotransmetteur. Or 1' administration d'un placebo 
a des malades parkinsoniens entraine une liberation de dopamine dans le cerveau. 

L'effet placebo s'exprime done au travers de mecanismes neurologiques. Ainsi, 
l'analgesie par placebo se produit par un double processus : a la fois par la liberation 
d'endorphines, neuromediateurs aux proprietes anti-douleur, et par une activite 
cerebrale dans une zone du cerveau appelee cortex anterieur cingulaire, qui sert de 
lien entre les regions plus « primitives » du cerveau et le neocortex specialise dans 
les fonctions cognitives complexes. II y a done un veritable fondement biologique 
et neurologique au placebo. 

Deux principaux types d'explication ont ete fournis de cet effet. La plus connue 
est la theorie de l'attente, selon laquelle, c'est une attente specifique (par exemple : 
« si je prends le medicament X, je ressentirai l'effet Y ») qui est a la base de l'effet 
placebo. Des recherches en imagerie a resonance ont montre que la reponse placebo 



o 1. Kirsch I. et Sapirstein. (1998). « Listening to Prozac but hearing placebo : a meta-analysis of 

q antidepressant medication », Prevention and Treatment, I : article 0002a. http~://journals. apa.org/pre- 

© vention/volumel/preOO 10002a.html. 



Fiche 32 • Notre esprit influence-t-il notre sante ? 



est liee a une activation des zones frontales et prefrontals du cerveau (consacrees 
au traitement cognitif), ce qui est en accord avec cette theorie de l'attente. 

Mais une autre possibilite existe, a savoir que le placebo resulte d'un condi- 
tionnement. En fait, cette approche est essentiellement le fruit de recherches sur 
des animaux de laboratoire. On habitue un animal a recevoir un placebo en meme 
temps qu'un produit actif. Par la suite, si on enleve le produit actif, mais en 
continuant a administrer le placebo, celui-ci entraine des effets proches du produit 
actif. Quelques experiences ont egalement ete realisees avec succes aupres d'etres 
humains. Cette theorie du conditionnement ne peut cependant pas expliquer l'effet 
placebo survenant sans conditionnement. Plusieurs auteurs estiment d'ailleurs que 
l'explication par l'attente et celle par le conditionnement sont complementaires 
plutot que ri vales. 

2. LE STRESS PEUT FAIRE CHUTER NOTRE I MM UNITE 



Le stress peut entrainer une baisse, voire un effondrement, des defenses 
immunitaires d'un etre humain. Ceci a ete mis en evidence pour la premiere 
fois dans deux etudes publiees en 1983, l'une portant sur des veufs, l'autre sur des 
etudiants. Dans la premiere, une equipe medicale a regulierement mesure le niveau 
d'immunite d'hommes maries a des femmes ayant un cancer du sein en phase de 
generalisation. Pendant toute la periode precedant le deces de celles-ci, 1' activite 
immunitaire des hommes etait stable, mais elle a fortement chute apres le deces, 
surtout au cours des deux premiers mois 1 . 

Dans la seconde recherche, soixante-quatre etudiants ont ete suivis en periodes 
d'examens et hors examens. Leur taux d'anticorps (antiglobulines A) a signincative- 
ment baisse au cours des periodes d'examens. Par ailleurs, les etudiants au caractere 
particulierement chaleureux avaient, a tout moment, un taux d'anticorps plus eleve 
que les autres etudiants 2 . 

Depuis ces travaux pionniers, de nombreuses recherches ont ete effectuees, 
donnant ainsi naissance a une nouvelle discipline, la psychoneuro-immunologie 3 , 
qui etudie les multiples interactions entre les processus psychologiques, le systeme 
nerveux et le systeme immunitaire. C'est en quelque sorte la science qui s'efforce 
de comprendre les liens entre l'esprit et le corps. Elle a mis en evidence que de 
nombreux evenements peuvent avoir un effet immunodepresseur : la perte d'un 
etre cher, les conflits conjugaux, la charge d'un proche atteint de demence, les 



1. Schleifer S.J., Keller S.E., Camerino M., Thornton J.C. et Stein M. (1983). « Suppression of 
lymphocyte stimulation following bereavement », Journal of the American Medical Association 250 
(3), 374-377. 

2. Jemmott J.. Ill, Borysenko J.Z., Borysenko M., McClelland D.C., Chapman R., Meyer D. et Benson 
H. (1983). « Academic stress, power motivation and decrease in secretion rate of salivary secretory 
immunoglobulin A », Lancet, 25 juin, 1400-1402. 

3. Fleshner M. et Laudenslager M.L. (2004). « Psychoneuroimmunology : Then and now, Behavioral 
and Cognitive Neuroscience Reviews, 3 (2), 1 14-130. 

154 



Fiche 32 • Nofre esprit influence-t-il noire sante ? 



catastrophes naturelles, les combats militaires. Des emotions comme la colere ou 
l'anxiete peuvent egalement avoir un impact sur l'immunite. 



VOIRE ENTRAINER UNE MORT SOUDAINE 



Divers ecrits d'ethnologues rapportent la survenue rapide de deces inattendus : 
une personne en bonne sante est convaincue qu'elle va mourir, par exemple apres 
avoir touche par inadvertance un objet tabou ou a la suite d'un mauvais sort jete sur 
elle ; elle meurt effectivement dans les heures ou les jours qui suivent 1 . 

La premiere etude medicale de ce phenomene a ete realisee par le physiologiste 
americain Walter Cannon en 1942 2 . Se fondant sur des recherches menees sur 
des animaux, cet auteur affirme que ces deces soudains sont dus a une activite 
excessive persistante du systeme sympathico-surrenalien, qui entraine une baisse 
de la pression sanguine. Un cercle vicieux se met alors en place : la faible pression 
sanguine entraine une deterioration des organes vitaux qui sont alors moins aptes 
a faciliter le maintien d'une bonne circulation sanguine... ce processus conduisant 
a la mort dans les cas extremes. Depuis, divers auteurs se sont interesses au sujet. 
Un premier constat est que ce genre de drame n'est pas limite a des peuples 
lointains, mais se produit egalement en Occident. En 1971, George Engel etudie 
cent soixante-dix exemples de morts soudaines et repere ainsi huit types de situations 
au cours desquelles ce drame peut se produire : immediatement a l'annonce de la 
mort d'un proche, dans une periode de deux semaines suivant le deces d'un proche, 
la peur de perdre un proche, a l'anniversaire de la mort d'un proche, une perte de 
statut ou d'estime de soi, un danger personnel, une fois que le danger est passe, des 
retrouvailles ou une reussite exceptionnelle 3 . 

En 2007, Martin Samuel, professeur de neurologie a l'ecole de medecine de 
Harvard, reexamine ce sujet, en affinant 1' explication 4 . Selon lui, la mort soudaine est 
due a la degenerescence myofibrillaire, au cours de laquelle des cellules cardiaques 
meurent a la suite de contractions. 

4. LES EFFETS POSITIFS DE LA VOLONTE DE VIVRE 



Mais le lien entre psychisme et sante fonctionne aussi dans un sens positif. Par 
exemple, une etude realisee aupres de femmes atteintes d'un cancer du sein a montre 
que celles qui avaient manifeste un esprit de combat (par exemple : « Je vais le 
vaincre ») avaient 50 % de probabilite de survivre quinze ans en bonne sante, tandis 



2 1. Mauss M. (1968). Sociologie et anthropologic, quatrieme partie (« Effet physique chez l'individu 
de l'idee de mort suggeree par la collectivite »), Paris, PUR Frazer J.G. (1981). Le Rameau d'or, Paris, 

'§• Robert Laffont (chapitre : « Tabou et les perils de l'ame »). Cannon W.B. (1942). « Voodoo death », 

3 American Anthropologist, 44 (2), 1 69- 181. 
f. 2. Cannon (1942). Op. cit. 

^ 3. Engel G. (1971). « Sudden and rapid death during psychological stress », Annals of Internal 

■g Medicine, 74, 771-782. 

a 

P 4. Samuels M. A. (2007). « "Voodoo" death revisited : The modern lessons of neurocardiology », 

© Cleveland Clinic Journal of Medicine, 74, suppl. 1, S8-S16. 

155 



Fiche 32 • Notre esprit influence-t-il notre sante ? 



que celles qui etaient anxieuses ou desesperees avaient 15 % de probabilite de 
survivre quinze ans 1 . 

David Phillips et ses collegues de l'universite de Californie ont mene une serie 
d' etudes particulierement interessantes sur 1' impact de la volonte de vivre. Dans 
l'une des toutes premieres recherches, Phillips est parti de l'idee que l'anniversaire 
est l'occasion pour l'individu de faire le bilan des reussites et des echecs de son 
existence 2 . II repartit des personnes connues en trois categories selon leur degre 
de celebrite (mesuree en fonction du nombre de fois ou leur nom apparait dans 
des biographies pour enfants). Les gens les plus celebres avaient cinq fois moins 
de probabilites (22 %) de mourir dans le mois precedent leur anniversaire que la 
moyenne de la population. Les gens moyennement celebres avaient trois fois moins 
de probabilites et les gens un peu celebres avaient l/5 e de moins de probabilites de 
mourir durant cette periode que la moyenne des gens. II semblerait done que plus 
les gens sont tiers de leur parcours, plus ils parviennent a reculer la date de leur 
mort pour etre present a leur anniversaire. 

Une autre recherche est plus troublante encore 3 . Les Americains ont souvent trois 
initiales (par exemple G.W.B. pour George W. Bush). Ces chercheurs ont tire profit 
de cela, et ont cherche a savoir si des initiales « positives » telles que JOY (joie) ou 
WIN (gagner) ou « negatives » telles que PIG (cochon) ou DIE (mourir) avaient un 
impact sur la longevite. Ils ont enquete sur les certificats de deces californiens de 
1969 a 1995, soit mille sept cent trente-trois personnes ay ant des initiales positives 
et cinq mille sept cent quatre-vingt-dix-neuf ayant des initiales negatives. II y a 
effectivement un lien, et e'est meme fortement le cas chez les hommes. Les hommes 
aux initiales positives vivent presque 4 ans et demi plus longtemps que les hommes 
de la population generale, tandis que ceux aux initiales negatives vivent presque 
trois ans de moins. Chez les femmes, ces effets existent mais plus faiblement, 
avec une augmentation d'un peu plus de trois ans de vie pour les femmes aux 
initiales positives, comparativement aux femmes de la population generale et pas 
de difference avec ces dernieres lorsque les initiales sont negatives. 

Le caractere surprenant de ces resultats a evidemment suscite beaucoup d'interet 
chez divers chercheurs, mais aussi parfois un certain scepticisme 4 . Certaines 
recherches ont reproduit ce genre de recherches et n'ont pas toujours trouve les 
resultats obtenus par Phillips et ses collaborateurs. Par ailleurs, ces travaux ont 
egalement ete critiques methodologiquement. Le debat est done en cours pour savoir 
dans quelle mesure ces resultats sont pertinents ou non. 



1. Greer S. (1991). « Psychological response to cancer and survival », Psychological medicine, 
21,43-49. 

2. Phillips D. P. (1972). Cite par Oakley R. (2004). « How the mind hurts and heals the body », 
American Psychologist, 59 (1), 29-40. 

3. Christenfeld N., Phillips D.P. et Glynn L.M. (1999). « What's in a name : Mortality and the power 
of symbols », Journal of Psychosomatic Research, 47 (3), 241-254. 

4. Voir notamment Skala J.A. et Freedland K.E. (2004). « Death takes a raincheck », Psychosomatic 
medicine, 66, 382-386. 

156 



Fiche 32 • Notre esprit influence-t-il notre sante ? 



II existe en tout cas un exemple historique particulierement troublant a cet egard. 
John Adams et Thomas Jefferson ont ete tous deux presidents des Etats-Unis et 
cosignataires de la Declaration d'independance des Etats-Unis. lis sont morts le 
meme jour, a quelques heures d'intervalle, le 4 juillet 1826, precisement le jour du 
cinquantieme anniversaire de la signature de la Declaration... 

Enfin, divers types d' intervention (techniques de relaxation, biofeedback, 
psychotherapie cognitivo-comportementale, approches psycho-educatives...) se 
sont reveles particulierement efficaces. Une large synthese 1 a ainsi mis en evidence 
un impact positif de ces methodes pour reduire de multiples problemes : les tensions 
susceptibles de provoquer une nouvelle crise cardiaque, les effets secondaires 
des traitements anticancereux, l'insomnie, les douleurs lombaires ou encore 
1' hypertension. Les auteurs en concluent que la medecine devrait adopter un 
modele biopsychosocial de la sante plutot que strictement biologique. 



5. BIBLIOGRAPHIE 



Bruchon-Schweitzer M. (2002). Psycho- Lachaux B. et Lemoine P. (1988). Placebo, 

logie de la sante. Modeles, concepts et methodes, un medicament qui cherche la verite, Paris, 

Paris, Dunod. Medsi/Mc Graw-Hill. 

Fischer G.-N. (dir.) (2005). Traite de psy- Thurin J.-M. et Baumann N. (2003). Stress, 

chologie de la sante, Paris, Dunod. pathologies et immunite, Paris, Flammarion. 

GODFROID I. O. (2003). L'Effet placebo, Un 
voyage a lafrontiere du corps et de V esprit, Pro- 



's 1. Astin J.A., Shapiro S.L., Eisenberg D.M., et Forys K.L. (2003). « Mind-body medicine : State 

q of the science, implications for practice », Journal of the American Board of Family Practice, 16, 

© 131-147. 

157 




Les psychotherapies 
sont-elles efficaces ? 



devaluation des psychotherapies est un theme particulierement delicat a aborder et 
qui a suscite une importante polemique en France il y a quelques annees. En 2004, 
l'lnserm (Institut national de la sante et de la recherche medicare) publiait la premiere 
synthese francaise devaluation des psychotherapies, demarche deja effectuee depuis 
de nombreuses annees dans divers pays 1 . II s'agissait d'un rapport effectue a la 
demande de la direction generale de la sante et de deux associations de patients, 
l'Unafam et la Fnapsy. Huit experts (psychiatres, psychologues, epidemiologistes 
et biostatisticiens) ont analyse, durant plus d'une annee, environ mille articles issus 
de la litterature scientifique internationale. Seize troubles ont ete pris en compte et 
trois therapies evaluees, ce qui a donne les resultats suivants : 

• therapies comportementales et cognitives : efficaces dans quinze troubles ; 

• therapies familiales : efficaces dans cinq troubles ; 

• therapies d'inspiration psychanalytiques (egalement qualifiers de psychodyna- 
miques) : efficaces dans un trouble (troubles de la personnalite). 

Prenons, par exemple, le cas de la depression. Pour les troubles depressifs 
d'intensite legere ou moyenne, traites en ambulatoire, les therapies cognitives sont 
plus efficaces que les traitements antidepresseurs. Les therapies psychodynamiques 
n'ont pas montre une efficacite equivalente a celles des therapies cognitivo- 
comportemen tales . 

Pour les troubles depressifs majeurs chez des patients hospitalises sous 
antidepresseurs, les therapies cognitivo-comportementales sont efficaces. Les etudes 
controlees comparant approches psychodynamique et cognitivo-comportementale 
concluent a la superiorite de la seconde. 

Par ailleurs, dans toutes les etudes analysees par cette expertise, il n'a pas ete 
releve d' apparition de nouveaux symptomes venant se substituer a court ou long 
terme a ceux pris en charge par la therapie, quels que soient la therapie ou le trouble 
examines. 

1. LA NECESSITE DE L'EVALUATION 



Ces resultats ont suscite la colere des psychanalystes qui ont notamment souligne 
que la singularite de chaque patient n'est pas prise en compte dans les etudes 



1. Inserm (2004). Psychotherapie, trois approches evaluees, Paris, Inserm. 



Fiche 33 • Les psychotherapies sont-elles efficaces ? 



statistiques. lis ont largement utilise les medias pour exprimer leur mecontentement. 
Un moment important de cette contestation a ete 1' organisation d'un meeting de 
l'ecole lacanienne de la cause freudienne, au cours duquel le ministre de la sante, 
Philippe Douste-Blazy, a declare que « la souffrance psychique n'est pas evaluable » 
et annonce qu'il allait retirer le rapport Inserm du site de son ministere. 

Suite a cette reaction, l'lnserm a organise un colloque en 2007, intitule 
Methodologie de revaluation en psychiatrie et en sante mentale . L'objectif etait 
principalement d'examiner les diverses methodes d'evaluation disponibles. 

En fait, 1'evaluation est necessaire, comme le reconnaissent de plus en plus de 
specialistes, toutes approches therapeutiques confondues, ne serait-ce que parce qu'il 
est legitime et ethique qu'une personne en souffrance beneficie d'une aide efficace. 
Personne n'envisagerait aujourd'hui de faire des saignees, methode longtemps 
pratiquee, mais qui a fait beaucoup plus de mal que de bien. Pourquoi en serait-il 
autrement avec la souffrance psychique ? 

La presence d'un groupe controle est un aspect important de 1'evaluation, comme 
le montre l'exemple de la therapie du deuil. Certaines etudes realisees sans groupe 
controle ont semble mettre en evidence une amelioration de la sante psychique 
des personnes ay ant perdu un proche (reduction de la depression, de l'anxiete et 
des symptomes psychiatriques). Mais l'absence de groupe controle empeche de 
differencier les ameliorations dues a l'intervention et celles attribuables au processus 
normal de retablissement survenant avec le passage du temps, notamment grace au 
soutien de la famille et des amis. Seules les etudes avec groupe controle permettent 
de faire ressortir 1' impact specifique de la therapie. Une synthese a rassemble les 
resultats de toutes les etudes scientinques de therapie du deuil publiees entre 1975 
(annee de la premiere recherche de ce type) et 1998, soit vingt-trois recherches 
concernant environ mille six cents personnes ayant vecu une large diversite de 
pertes (epoux(se), enfant, autres membres de la famille) 2 . Elle conclut que « non 
seulement le benefice tangible de la therapie du deuil est petit, mais son risque 
de produire une degradation iatrogenique des problemes est eleve d'une maniere 
inacceptable. [...] La therapie du deuil pour le deuil normal est difficile a justifier ». 

De nos jours, les psychanalystes francais adoptent des positions tres diverses 
a l'egard de 1'evaluation. Prenons deux perspectives extremes. Selon Jacques- 
Alain Miller, 1'evaluation est une « methode perverse » fondee sur la « terreur 
conformiste » et qui « est dans le monde contemporain ce que j'ai vu qui ressemble 
le plus a une secte 3 ». A 1' autre extreme, Jean-Michel Thurin est un fervent partisan 
de la necessite de 1'evaluation. II critique cependant les etudes d'evaluation actuelles, 
de type « randomisees controlees » et propose divers autres instruments forges par 
des psychanalystes : 



►J 1. Textes des interventions disponible sur le site www.psydoc-france.fr/Recherche/PLR/PLR54/ 

■g PLR54.html. 

5 2. Neimeyer R.A. (2000). « Searching for the meaning of meaning », Death Studies, 24, 541-558. 

© 3. Miller J.-A. et Milner J.-C. Milner (2004). Voulez-vous etre evalue ?, Paris, Grasset, p. 67, 79, 56. 

159 



Fiche 33 • Les psychotherapies sont-elles efficaces ? 



« L'objectif est maintenant de realiser des etudes qui, d'une part, correspondent aux 
conditions du monde reel et qui, d' autre part, sont susceptibles de repondre aux 
questions qui se posent dans la pratique avec une qualite methodologique du meme 
ordre que celle obtenue en laboratoire 1 . » 



2. L'ALLIANCE THERAPEUTIQUE ENTRE LE PATIENT 
ET LE THERAPEUTE 



Notons par ailleurs que, quelle que soit la therapie utilisee, un element joue 
un role majeur : l'attitude du therapeute envers le patient. En effet, de multiples 
evaluations ont mis en evidence qu'au-dela des diverses orientations theoriques, 
l'essentiel de 1' impact des psychotherapies est dti a l'« alliance therapeutique », 
terme qui recouvre trois aspects : 

• la collaboration entre le patient et le therapeute ; 

• le lien affectif entre eux ; 

• leur aptitude a se mettre d' accord sur les objectifs du traitement et sur les taches 
a accomplir 2 . 

Deux meta-analyses (syntheses statistiques de la litterature scientifique) ont 
confirme l'importance de ce lien. La premiere etudie l'impact de l'alliance 
therapeutique, a partir de soixante-dix-neuf recherches, et conclut a des resultats 
positifs, moderes mais constants 3 . Les auteurs constatent ainsi que l'alliance est 
therapeutique en soi : « Si une alliance bien adaptee s'etablit entre un patient et son 
therapeute, le patient ressentira la relation comme therapeutique, independamment 
d'autres interventions psychologiques. » L'autre meta-analyse s'est concentree sur 
le role de l'empathie, en rassemblant les donnees issues de quarante-sept etudes, 
avec un total de trois mille vingt-six clients. Selon les auteurs, l'empathie favorise 
l'exploration et la creation de sens de la part des patients. Elle les aide a penser de 
maniere plus productive et facilite la gestion des emotions. 

3. FAUT-IL ARRETER LES DEBRIEFINGS ? 



Qu'en est-il de 1'evaluation du debriefing, methode largement utilisee a la suite de 
traumatismes (catastrophe naturelle ou technologique, crash d' avion, carambolage 
important, braquage, etc.) ? Cette methode vise a prevenir l'apparition du stress 
post-traumatique, partant du postulat que le fait qu'exprimer ses pensees et ses 
emotions relatives au trauma facilite la guerison, alors que les refouler empeche la 
guerison. 



1. Thurin J.-M. et Thurin M. (2007). Evaluer les psychotherapies : methodes et pratiques, Paris, 
Dunod, p. 265. 

2. Martin D.J., Garske J.P. et Davis M.K. (2000). « Relation of the therapeutic alliance with outcome 
and other variables : A meta-analytic review », Journal of Consulting and Clinical Psychology, 68(3), 
438-450. 

3. Ibid. 

160 



Fiche 33 • Les psychotherapies sont-elles efficaces ? 



Dans un premier temps, quelques etudes ont pu laisser croire a l'efficacite de 
cette approche. Mais ces recherches ont generalement ete realisees sans groupe 
controle. Or diverses etudes ont montre que beaucoup de personnes retrouvaient 
progressivement un fonctionnement equilibre, sans soutien psychotherapeutique. 
II est done impossible, sans groupe controle de savoir si 1' amelioration est venue 
« naturellement » ou grace au debriefing. Or les nombreuses etudes realisees 
ensuite avec groupe controle ont mis en evidence que le debriefing n'a pas d'effet 
therapeutique 1 . Pire encore, plusieurs recherches ont constate que des victimes de 
traumatisme qui n'ont pas recu de debriefing ont moins souvent souffert de stress 
post-traumatique que d'autres qui avaient « beneficie » d'un debriefing. C'est le cas 
d'une recherche effectuee aupres de victimes d' accidents de voiture 2 . II s'agissait 
de trente personnes du groupe ayant suivi un debriefing et trente et une n'ayant pas 
eu d' intervention, et dont le niveau initial de troubles psychiques etait identique. 
Les personnes avec debriefing etaient en moins bonne sante psychique que les 
autres quelque temps apres 1' intervention, mais egalement trois ans plus tard. La 
conclusion des auteurs est que « le debriefing psychologique est inefficace et a des 
effets nefastes a long terme. Ce n'est pas un traitement approprie pour les victimes 
de trauma ». 

La position de 1' Organisation mondiale de la sante est tres claire a cet egard. 
Dans un document intitule, La Sante mentale dans les situations d'urgence, elle 
declare que « le fait d'evoquer des symptomes psychopathologiques durant cette 
phase (et pendant les quatre semaines qui suivent) peut avoir des consequences 
nuisibles. Linformation doit favoriser la perspective d'un retablissement naturel. 
[...] A cause des effets negatifs eventuels, il est deconseille d'organiser des seances 
individuelles de debriefing psychologique qui poussent les gens a faire part de leur 
experience personnelle au-dela de ce qu'ils feraient normalement 3 ». 

L'explication de l'echec des debriefings n'est pas encore tres claire, mais il 
semble bien que, contrairement aux affirmations des partisans de cette methode, le 
fait de parler de l'evenement traumatisant peu de temps apres qu'il se soit produit 
n'aide aucunement a s'en liberer, mais contribue au contraire a s'y enfermer. 

Dans les jours et les semaines qui suivent un evenement traumatique, certains 
individus sont aptes et desireux de discuter de ce qui leur est arrive, mais d'autres 
non. Cet evitement a longtemps ete considere par les psychologues comme un 
obstacle a la guerison, alors qu'il semble aujourd'hui etre une reaction appropriee 



8 1. Voir notamment les syntheses suivantes : van Emmerik A.A.P., Kamphuuis J.H., Huls- 

f bosch A.M. et Emmelkamp P.M.G. (2002). « Single session debriefing after psychological 

| trauma : a meta-analysis », The Lancet, 360, 766-770. McNally RT, Bryant RA, Ehlers A. (2003). 

g- « Does early psychological intervention promote recovery from posttraumatic stress ? », Psychologi- 

8 cal Science in the Public Interest, 4 (2), 45-79. 

"§- 2. Mayou R.A., Ehlers A. et Hobbs M. (2000). « Psychological debriefing for road traffic accidents : 

►^ Three-year follow-up of a randomised controlled trial », British Journal of Psychiatry, 176, 589-593. 

o 3. Organisation mondiale de la sante (2003). La Sante mentale dans les situations d'urgence. Aspects 

q mentaux et sociaux de la sante des populations exposees a des facteurs de stress extreme, p. 4-5. 

© Document disponible sur Internet. 

161 



Fiche 33 • Les psychotherapies sont-elles efficaces ? 



pour empecher d'etre submerge par la souffrance et pour pouvoir concentrer les 
energies sur les problemes pratiques a resoudre (par exemple, 1' organisation des 
funerailles et la nouvelle maniere de vivre apres la mort du conjoint). 

Par ailleurs, divers auteurs proposent le concept explicatif de « sur-aide ». Faire 
croire a une victime qu'elle ne peut se retablir psychologiquement qu'avec l'aide 
de professionnels diminue son sentiment d'efficacite personnelle et sa croyance 
en l'utilite du soutien par ses proches. De fait, diverses etudes ont montre que les 
victimes sont beaucoup plus disposees a parler de leur souffrance a leurs proches et 
a leurs amis qu'a des professionnels de la sante mentale. Ceux-ci devraient done 
plutot faciliter l'activation de ce reseau de soutien social, et n'intervenir directement 
qu'aupres des victimes solitaires, et a ecouter celles-ci de maniere empathique, 
mais sans chercher a leur faire decrire les details de l'evenement et des emotions 



ressenties 



Plusieurs auteurs francophones reconnaissent le probleme pose par les resultats 
des etudes d'evaluation du debriefing, mais considerent qu'une forme d'aide efficace 
peut cependant etre apportee, sans fournir cependant d' etude avec evaluation a 
l'appui de leurs dires 2 . 



4. BIBLIOGRAPHIE 



Bulletin de psychologie (2006), 59 (6), Dos- 
sier sur « L' evaluation des psychotherapies ». 

DE SOIR E. et VERMEIREN E. (2002). Les 
Debriefings psychologiques en question, Anvers, 
Gar ant. 

GERIN P. (1985). L'Evaluation des psycho- 
therapies, Paris, PUF. 

Hardy-Bayle M.-C. et Bronnec Ch. (2003). 
Jusqu'oit la psychiatrie peut-elle soigner ? Paris, 
Odile Jacob. 



INSERM (2004). Psychotherapie, 
approches evaluees, Paris, Inserm. 



trois 



KOVESS V. (2001). Planification et evaluation 
des besoins en sante mentale, Paris, Flammarion. 

Thurin J.-M. et Thurin M. (2007). Evaluer 
les psychotherapies : methodes et pratiques, 
Paris, Dunod. 



1. McNally R.T., Bryant R.A., Ehlers A. (2003). « Does early psychological intervention promote 
recovery from posttraumatic stress ?" Psychological Science in the Public Interest, 4 (2), 45-79. 

2. Voir par exemple De Soir (2004). « Le debriefing psychologique est-il dangereux ? », Le Journal 
international de victimologie, 2 (3). Prieto N., Scala G. et Buffard G. (2004). « Doit-on garder la 
pratique du debriefing psychologique ? », Revue francophone du stress et du trauma, 4 (1), 41-46. 



162 



Jacques Lecomte 




PSYCHOLOGIE 

Courants, debats, applications 

Comment s'y retrouver dans les multiples formes que 
prend la psychologie contemporaine ? 
Ces 33 Maxi-fiches repondent a cette question sous 
une forme aisement accessible et en faisant etat des 
connaissances les plus recentes dans ce domaine. 
Elles sont divisees en trois parties : 

• Les grands courants. Sont presentes les origines 
historiques, les developpements theoriques et les 
decouvertes empiriques de chaque approche, ainsi 
que leurs forces et limites. 

• Les applications. La psychologie appliquee ne se limite 
pas a la psychotherapie. Elle s'exprime dans de 
multiples autres domaines : a I'ecole, au travail, dans 
les activites sportives, en justice, en politique, etc. 

• Les debats majeurs. La psychologie fournit des 
eclairages specifiques sur de grandes questions telles 
que la liberie et le determinisme, les similitudes et 
differences entre I'etre humain et les animaux, le role 
respectif de la raison et des emotions, etc. 



LES + 



□ Seul ouvrage francophone presentant I'ensemble des 
courants et debats qui parcourent la psychologie 
contemporaine. 

□ Rigueur scientifique et pedagogie. 



JACQUES LECOMTE 

Docteur en psychologie, 
il est charge de cours 
a I'universite Paris 10 
et a la Faculte de sciences 

sociales de I'lnstitut 

catholique de Paris. 

II a ete pendant 

six ans responsable de 

la rubrique « Psychologie » 

au sein du magazine 

Sciences Humaines. 



PUBLIC: 

► Licence de psychologie 

► IUFM et sciences 
de I'education 

► Formations 

en travail social 



ISBN 978-2-10-053483-8 



www.dunod.com